DE CE QU'AJOUTE LA BIBLIOGRAPHIE AUX CONSOLATIONS QUE DONNE L'ÉTUDE
Madame^ Un des écrivains éminetits de ce temps-ci* m'adressant^ un jour^ touchant celles de mes lettres qui ont déjà été publiées, de ces paroles d'encouragement dont la supériorité n'est jamais avare^ ajoutait une observation particulière sur Idi jeunesse de cœur qui, disait-il, s'y révélait en toute occasion; puis, n'osant pas, sans doute, malgré tout son bon vouloir, promettre l'immortalité à Tœuvre dont je m'occupe ici avec vous, il me pronostiquait, du moins, l'excellent homme qu'il est, une longue vie matérielle, et, ma foi, c'est toujours cela, quoiqu'il fût possible, à toute
* M. Michelet.
rigueur, de choisir un peu mieux Tépoque où Ton pourrait désirer de vivre longtemps.
Toutes ces choses gracieuses flattèrent, cependant, moins ma vanité d'auteur, ou le sentiment de conservation si naturel aux gens de mon âge, qu'elles n'appelèrent mon attention sur ce qui, dans mes faibles opuscules, pouvait, politesse banale à part, me les avoir values avec plus ou moins de fondement.
Je remontai d^abord à la grande source, au maître qui, avec les règles de la poésie, lesquelles ne me regardent point, a donné aussi les véritables règles du goût, qui regardent tous les hommes appelés à s'occuper des choses de l'intelligence, soit qu'ils écrivent, soit qu'ils n'écrivent pas.
Remémorant donc mon vieux Boileau, j'arrivai bientôt à ces vers-maxime :
Mais pour bien exprimer ces caprices heureux. C'est peu d'être poëte, il faut être amoureux.
Boileau a évidemment voulu dire ici, rcmarquai-je à part moi, que l'art est loin de suppléer à tout; que, par exemple, lorsqu'il s'agit des choses de l'amour, il faut sentir profondément, il faut sentir avec passion ce qu'on se met en mesure de peindre; enlih mot que la passion seule donne la vie à toute chose, et que, sans la passion, sans son feu sacré, l'on ne produit que des tableaux ternes, dont la plus élégante.
la plus classique régularité^ ne saurait racheter la froideur.
Mais, mon Dieu l m'écriai-je alors, mais c^est que moi je suis précisément un véritable amoureux; c^est que même, comme on le dit vulgairement, je suis amoureu» fou. Certes, je comprends à merveille qu^un auteur à cheveux blancs, qui voudrait s'aviser d'écrire des ouvrages d'imagination, des livres d'amour, ne parviendrait jamais à produire la Fiammetla ou la Nouvelle Héloïse. Mais moi j'aime mes livres comme je les aimais à vingt ans; je les aime peut-être même avec plus d'ardeur, car, tout bien considéré, je les connais mieux, et il n'arrive point dans l'amour des livres ce qui arrive, hélas ! trop souvent dans l'autre amour, savoir que, lorsqu'on est parvenu à bien connaître l'objet de sa flamme, on est tenté de l'aimer un peu moins. Voilà donc l'explication de l'énigme. J'ai rendu avec quelque .chaleur ce que j'éprouvais aussi vivement qu'on puisse le faire; mon amour n'avait ni asthme ni goutte; c'était, ce sera, jusqu'à la fin, une ardeur pleine de jeunesse, et qui peut-être même, par sa nature, doit aller en augmentant.
Malgré tout cela, Madame, je sens très-bien que, si j'avaisé subir la concurrence d'un de nos auteurs du premier ordre qui aurait, un beau jour, même sans une vocation bien arrêtée, la fantaisie d'écrire sur les matières bibliographiques, je ne serais plus pour les
lecteurs que ce qu'est toujours, pour la jeune personne même la plus modeste, un pauvre soupirant n'ayant d'autre mérite que de raimer jusqu'à l'adoration, comparé à un brillant officier qui ne prend tout juste de Tamour que ce qui peut servir à ses intérêts ou à ses plaisirs. Notre héroïne pasSe bien vite (et, ma foi, peut être a-t-elle raison) du côté du plus aimable et du plus beau; mais la comparaison, par bonheur, n'arrive que bien rarement jusque-là. Les grands écrivains ne vont guère, comme l'autre dangereux rival, troubler dans ses amours l'humble bibliographe. Occupés qu'ils sont à faire de beaux livres, ils se gardent bien de perdre leur temps à exalter les livres des autres, abandonnant ce modeste domaine à ceux pour qui la bibliographie n'est pas une Iris en l'air. Abritons-nous donc, encore un coup, sous l'autorité de Despréaux, et continuons, Madame, de faire des lettres sur la bibliographie.
Mais ne nous bornons pas ici (nous ne l'avons, du reste, jamais fait) à écrire techniquement sur la bibliographie. Reconnaissons, proclamons la grande et heureuse place qu'elle tient dans toute l'existence morale de ceux qui la rendent l'objet de leur culte. J'ai déjà retracé ailleurs une partie des plaisirs qu'elle procure; mais je voudrais pouvoir établir aujourd'hui, une fois pour toutes, que, parmi les goûts si divers que la Providence a départis aux humains, l'amour des livres est celui qui, après avoir donné, pendant
la prospérité, les plus grandes, les plus véritables jouissances, ménage, pour toutes les peines de la vie, les plus douces, les plus pures, les plus durables consolations.
Je sais très-bien qu'il n'est pas besoin de constater ici, après tant d'autres, que c'est au sein de Tékide qu'on trouve le plus grand adoucissement à ses maux, et vous savez, vous Madame, si j'entends séparer, même en apparence, la bibliographie proprement dite de la culture des belles-lettres. Non, sans doute, et celui qui se préoccupe, je ne dirai pas exclusivement, cela n'existe point, mais principalement, de la partie matérielle des livres, est, en quelque sorte, l'athée de la bibliographie : carie dieu doit toujours passer avant sa statue, quand même cette statue serait celle de TApollon du Belvédère. Mais la bibliographie. Madame, a du moins le grand avantage de porter, par divers moyens, au plus haut degré de perfection ce qui, entièrement idéal par sa nature, a déjà reçu d'une autre science une existence sensible aux yeux du corps comme aux yeux de l'esprit; de le leur présenter revêtu de tout ce que les recherches de l'art peuvent ajouter d'éclat à la forme extérieure, en un mot de charmer ainsi jusqu'aux sens de l'homme d'étude par la personnification rendue plus vive des beautés littéraires qui ont enflammé son imagination.
En effet, Madame, qui niera que la personniflcation la plus parfaite possible de ce qui, dans soti essence.
est naturellement idéal^ ne soit un moyen puissant de donner à cet idéal une force qui doit tourner tout entière au profit de Tutile, du bon, du grand? Permettez-moi ici une comparaison prise dans un ordre de choses peut-être trop élevé pour nos modestes études: il est hors de doute que Tautorité souveraine, la puissance religieuse elle-même, c'est-à-dire tout ce qui tient de plus près à l'idée, perdent immensément quand on veut les renfermer dans le domaine des abstractions, tandis qu'on est tout porté à les vénérer ou à s'y dévouer avec ardeur dès qu'elles viennent se concentrer dans un simple nom de baptême, pris dans tel ou tel almanach. Eh bien ! Madame, redescendant d'une aussi grande hauteur, ne pensez-vous pas qu'il en serait ainsi du plus bel ouvrage, en prose ou en vers, qui n'aurait pris place dans la mémoire des hommes qu'à la suite d'un simple récit, comme dans l'antiquité les chants d'Homère, avant que la marche et les progrès de l'art fussent venus leur donner l'immortalité au moyen d'une existence individuelle qui continuera de charmer toutes les générations à venir ? L'on a beau dire, l'on a beau faire, les hommes se prendront toujours un peu par les yeux,, par les organes extérieurs; et si cette qualité, ou, si vous voulez, ce défaut, précisément parce qu'il est inhérent à l'humanité, dispose quelque peu à l'indulgence^ même lorsqu'il fait parfois négliger le vrai pour le beau^ ne doit-on pas, à plus forte raison, lui tenir
compte de la vertu contraire^ lorsque le beau ne sert qu'à faire valoir le vrai?
Ainsi donc^ Madame, si cet arl ingénieux, si heureusement caractérisé par Brébeuf, qui a eu, ce jour-là, une de ces bonnes fortunes qu'on ne lui conteste i)lus :
Cet art ingénieiLx De peindre la parole et de parler aux yeux^ Et par les traits divers de figures tracées Donner de la couleur et du corps aux pensées;
si, dis-je, ce grand art, dont l'imprimerie a depuis indéfiniment multiplié les bienfaits, n'était exercé que comme un de ces métiers simplement utiles auxquels on ne demande qu'un résultat tout positif, sommes-nous bien sûrs que la lecture de nos plus grands auteurs donnât exactement la même satisfaction à celui-là même qui serait le mieux en état d'apprécier leurs beautés? Non, assurément: RoUin, le sage RoUin lui-même, dit la différence de ses impressions à cet égard, et, comme lui, tout homme plus ou moins lettré, sans toujours se rendre bien compte du plaisir mieux senti que lui donne la lecture d'un livre d'une belle exécution matérielle, y trouve une jouissance que ne saurait lui donner, à un égal degré, la lecture du même ouvrage dans une édition faite sans soin et sans art; il puise enfin, dans la possession de
ce beau livre, un bonheur que ne lui apporterait jamais celle du plus magnifique diamant, parce qu'un diatnant ne lient par aucun côté à Tordre moral, tandis qu'un beau livre réunit les deux avantages. C'est là une de ces vérités sur lesquelles on a rarement Toccasion de réfléchir, mais qui frappent de primeabord celui qu'elles doivent frapper naturellement, et qui n'ont, par cela môme, aucun besoin d'être démontrées.
Mais si le goût des beaux livres est commun à presque tous les hommes instruits; si presque tous, comme RoUin, trouvent un pli\s grand plaisir à faire leurs lectures dans une édition élégante, à la fois, et correcte; dans un exemplaire soigné; Pamateur de livres proprement dit, celui qui les pratique dans tous leurs détails, le bibliophile en un mot, éprouve d'une manière bien autrement vive les sensations dont je viens de parler. C'est que celui-ci n'admire pas seulement ce qui est beau; c'est que, comme l'indique le mot par lequel il est désigné, il aime. Parlant de là, il trouve dans l'objet de son amour des quahtés qui échappent au vulgaire, des qualités que ceux qui ne sont pas initiés nient quelquefois, et qui, cependant, sont très-réelles. On dit assez généralement : Les livres sont de bons amis ; mais, de même que dans le monde l'on donne parfois le titre d'ami à de simples connaissances, de même les livres ne sont pour la plupart des hommes d'esprit que des rela-
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lions utiles ou de pures relations de société. Le bibliophile, seul, peut à bon droit les appeler mes amis. Les livres sont cela pour lui à tous égards, et le sont dans toutes les situations de la vie. L'on a vu tel jeune prince, né sur les marebes d'un trône, après avoir fait de grandes actions, gagné des batailles, vécu sur les hauteurs de Thumanilé, on l'a vu, rentré dans la vie privée, devenir un des plus ardents comme un des plus savants bibliophiles de son époque, et remplacer tous les faux amis, cortège ordinaire des princes, par le culte des livres, ces vrais amis, qui, eux, ne Tabandonneront jamais.
Mais je retombe insensiblement dans la tbèse générale sur les avantages d'un bon livre pris d'une manière absolue, et tant mieux : je ne voudrais pas qu'un juste éloge des belles éditions semblât porter avec lui quelque chose de légèrement exclusif; rien, on a déjà pu le voir, ne serait plus éloigné de ma pensée sur ces matières. Certes, faute d'un Virgile Elzévir,le Fortunate senex me toucherait encore jusque dans un stéréotype d'Herhan, et le modeste volume luimême aurait encore son prix matériel à mes yeux. Il n'y a de véritable bibliophile que celui qui aime tous les livres sans exception, que celui qui a déjà lu tous ceux qu'il possède, et qui, pénétré, ravi de celte lecture, en reporte le charme sur la forme exlérietire elle-même. Hors de là je ne vois plus que ce que, par politesse sans doute, on appelle un curieux. Mais, cela
une fois bien convenu^ plus cette forme est élégante et pure, plus elle personnifie heureusement Tauteur dont on affectionne les productions, et plus les impressions du bibliophile s'établissent avec bonheur dans son imagination et dans ses souvenirs.
Oui, dans ses souyenirs : quand on est au milieu de ses livres, on les lit, on les relit, on les feuillette. Quand on ne les a plus sous les yeux, on y pense comme on pense à Tami absent. L'on se représente son ami tel qu'on Ta vu dans mainte occasion; Ton revoit en idée chacun de ses livres avec les qualités intérieures et extérieures qui le distinguent, les qualités de tout genre qui marquent sa place dans les affeclions du possesseur. Et ce n'est pas là un meuble élégant, une sorle de portefeuille en maroquin ou en cuir de Russie, qui vient occuper votre esprit; c'est bien Racine, c'est bien Dante, c'est bien Gray; ce sont bien tous vos auteurs les plus aimés, les uns avec les beaux caractères de Didot ou de Bodoni, les autres avec des formes plus modestes, mais remarquables par un haut degré de correction, par certains côtés artistiques qui vous reportent à d'autres parties de la science, ou par quelques circonstances de couleur locale qui font revivre d'autres temps; tous, enfin, avec des qualités différentes, et parfois avec des vertus mystérieuses que l'adepte , seul, trouve moyeu d'identifier avec l'auteur. Toutes ces choses-là. Madame, sont une suite de distractions
heureuses; je dis trop peu: sont un dialogue, un commerce continuel de la pensée avec la pensée, qui font oublier quelques instants, autant du moins qu^on peut les oublier, ces préoccupations de Tesprit, ces peines du cœur, ces douleurs contemporaines, ces douleurs de tous les temps, dont Taction incessante, si elle n'était jamais interrompue par des moyens d'une si grande puissance^ tuerait infailliblement le malheureux doué de quelque imagination, affligé d'un peu de sensibilité.
Et cette salutaire, cette douce tendance à individualiser ainsi , d'une manière caractéristiique, les grands auteurs placés sur des rayons, n'a pas pris naissance dans l'esprit exalté d'un amateur-de livres. Je ne dirai pas le plus raisonnable des poètes, ce ne serait pas assez dire, mais le plus raisonnable des écrivains, s'est donné pleine carrière à cet égard. Lisez le cinquième chant du Lutrin, lisez aussi la Bataille des livres de Swift. A la vérité, ces deux esprits supérieurs, s'étant trouvés en même temps deux esprits satiriques, ont saisi naturellement le côté plaisant de la chose; mais qu'importe ? Une fois le système admis, il a, par une corrélation nécessaire, son côté sérieux, et lorsque Dodillon demeure le teint pâle et le cœur affadi sous les coups d'un Pinchesne in-quarto, je ne vois par pourquoi je ne resterais point en extase devant mon beau Florus indix-huit.
Remarquez, Madame, que je ne vous ai pas encore dit, à celle occasion, un seul mol des effets plus ou moins dignes d'attention de la reliure. (7est que la reliure, au fond, n'est au livre que ce que Thabit est à riiomme. Cependant, de même que Thomme le plus distingué ne jouirait peut-être pas de tous ses avantages s'il se présentait dans le monde avec une mise peu en rapport avec sa position sociale, de même il ne serait pas impossible que le meilleur livre, le livre le mieux exécuté dans les autres détails, ne perdît quelque chose de ses droits sur l'imagination des lecteurs s'il n'était pas relié convenablement. Je dis relié convenablement, s'il est relié : car simplement broché ou cartonné avec quelque soin, il ne courrait pas le même danger. Il pourrait, dans le dernier cas, représenter un homme de bon goût en robe de chambre, et je n'ai fait ici cette légère allusion à la reUure qu'afln de bien établir, surtout, que les parties vraiment constitutives du livre, après son contenu intellectuel, sont celles qui servent, avant toutes les autres, à bien personnifier celui qui Ta écrit î c'est principalement Fart de l'imprimeur avec toutes les circonstances qui s'y rattachent; c^est, en un mot, l'auteur parlant.
Mais lorsqu'aux choses matérielles qui aident le plus à faire valoir le contenu intellectuel d'un livre vient se joindre quelque circonstance entièrement moralci ou demi-morale, qui reporte l'esprit à la
personne même de l'auteur^ comme quelques ligues écrites de sa main^ un volume venant de lui^ un fait de sa vie relatif au livre lui-même, oh ! alors, la personniflcation est bien plus actuelle, bien plus saisissante; cela ne peut manquer d'ajouter immensément à rillusion, et cela complète, par conséquent, de la manière la plus heureuse les jouissances de l'amateur.
Tenez, Madame, je vais vous donner ici un exemple des sensations inefTables que doivent causer quelques-unes des circonstances auxquelles je viens de faire allusion, et je choisis d'autant plus volontiers cet exemple que la particularité qui le constitue, comme l'effet qu'il produit, sont purement intellectuels, et qu'ils se rapportent à un de mes auteurs d'affection, à un des livres qui exercent le plus d'empire sur mon esprit et sur mon cœur.
J'ai en ma possession, ainsi que je vous l'ai annoncé d'avance, dans maletlre sur les iittéraiuresétrangères, un exemplaire de la première édition complète de la Jérusalem délivrée, de la véritable édition princeps. Il avait été fait à Venise, dès 1580, une édition subreptice des quatorze premiers chants; mais l'année suivante furent publiés à Parme, dans l'imprimerie d'Erasmo VioUij deux éditions complètes (ou du moins avec quelques lacunes insignifiantes), l'une in-/i«, Tautrc iu-12, sur une copie corrigée de la main du Tasse luimême, lequel, retenu alors dans sa prison de Ferrare, ne put pas être définitivement consulté comme l'avait
d'abord désiré l'éditeur. M. Brunet dit que rin-4'' de cette édition est préférable à rin-12. C'est ce dernier que je possède, et je m'en console par le motif que j'ai plus de facilité à ne m'en point séparer. Mon exemplaire est assez bien conservé pour un volume qui compte aujourd'hui près de trois cents ans d'existence ; seulement le vélin qui le couvre a été naturellement fort jauni par le temps. Voilà pour le fond, pour l'ensemble de ce livre, et l'on conviendra déjà que ces différentes circonstances, celles qui appartiennent directement à l'édition, seraient bien suffisantes pour captiver, à un assez haut degré, l'imagination du bibliophile, si un fait particulier, rapporté dans la dédicace, ne la saisissait encore plus puissamment.
Le poëme immortel est dédié, comme on sait, au duc de Ferrare, Alphonse IL
Tu magnanimo AlfonsOy il quai riiogliy etc.
Ceci est au nombre des indications du titre. Mais cette publication particulière est adressée au duc Charles-Emmanuel de Savoie par l'éditeur, Angelo Ingegneriy et voici la traduction des premières lignes de cette dédicace :
a SÉRÉNISSIME SEIGNEUR,
a II y a deux ans et demi, quand le pauvre signer cf Torquato Tasso, conduit par son étrange mélancc eolie, arriva aux portes de Turin, d'où il fut rea poussé pour n'avoir pas le visa de santé nécessaire , a ce fut moi qui, l'ayant rencontré en revenant d'en-
« tendre la messe aux pères capucins, l'introduisis a dans la \ille, après avoir fait connaître aux gardes « ses nobles qualités, lesquelles, quoiqu'il fût mal « vêtu et à pied, ne se cachaient pas entièrement « sous cet extérieur d'humble fortune. Ensuite, votre a Altesse Sérénissime le combla de faveurs et de (( bonnes grâces, et si M. le marquis d'Esté S rem- « plissant en cela le désir bienfaisant de monseigneur « de Turin, ne l'avait déjà recueilli et secouru, je c( suis certain que Votre Altesse Teût reçu elle-même « et l'eût fait également pourvoir de tout, tant elle « montra de pitié pour une aussi grande infortune (( et de sympathie comme d'admiration pour un « génie aussi élevé. Aujourd'hui, c'est encore moi « qui, ayant trouvé sa Jérusalem délivrée tout en c( lambeaux, etbien véritablement laissée à pied par
« ceux qui en ont imprimé une partie à Venise,
c< veux la produire au monde, etc., etc. »
Et il continue sa comparaison à la manière itahenne et à la manière du temps, c'est-à-dire gâtant un peu par quelques concelti un aussi touchant début.
Mais cette anecdote, en elle-même. Madame, ne vous semble-t-elle pas de l'intérêt le plus palpitant? Ne croit-on pas voir l'infortuné poète arriver aux portes
* li s'agit ici du marquis Philippe d'Esté, qui reconnut le Tasse pour l'avoir vu habiluelleiuent à la cour de Ferrare, comme le raconte Manso, Tau leur contemporain de la vie du grand poêle et son ami.
de Turin, après sa première fuite de Ferrare, l'esprit à demi égaré par la passion que nous connaissons, et ne donnant à ses besoins matériels, aux soins de son extérieur, aucune sorte d'attention, un peu toutefois, comme il le dit dans son dialogue du Père de famille, avec quelque intention de déguisement? Est-ce qu'il m'est possible de penser à mon vieux petit volume sans me représenter en même temps le malheureux grand homme dans la situation que nous venons de lire, et tel qu'il fut rencontré par Angelo higegneri? Est-ce que je ne me le représente pas, ensuite, tout resplendissant de gloire, quoique mourant, au moment d'être couronné au Capitole, lorsque je viens à jeter un regard sur l'in-^» de l'édition commentée par Gentili et Guastavini, ou sur le magnifique infolio imprimé à Venise avec les superbes figures de ^ Piazzetta, et dédié à la grande impératrice Marie- Thérèse, ou, enfin, sur l'excellente édition publiée en 1771 chez Augustin Delalain, nom si dignement porté encore aujourd'hui dans la même carrière, édition qui restera toujours particulièrement chère à mon cœur, parce que c'est dans ses deux beaux volumes que mon savant et à jamais regretté maître, Gabriel de P...., de l'Oratoire, me fit lire la /crusa/em pour la première fois?Oui, je ne cesserai de le redire, ces formes différentes données aux productions du génie, ces éditions plus ou moins belles, plus ou moins illustrées, plus ou moins correctes, servent à
personnifler plus complètement les auteurs qui ont déjà fasciné Timagination du bibliophile^ et nul^ encore un coup^ parmi les plus sages^ n'oserait assurer que le plaisir de lire et de relire ces écriyains d'élite ne subirait aucune modiGcation s'ils ne reYiyaient que dans Toeuvre d'un éditeur ignorant aidé d'un arlisle vulgaire et grossier.
Après le grand nom du Tasse, Madame, je m'abstiendrai pieusement d'en citer d'autres, bien que je pusse le faire à l'infini, car ces jouissances si vives ont, de plus, l'avantage peu commun d'être immensément variées. Je me bornerai donc à répéter, en finissant, que ces entretiens continus avec les maîtres de l'intelligence, que cette autre vie passée au milieu des élus du génie, plus fortement personnifiés par tout ce qui se rattache. aux études bibliographiques, sont, comme je l'ai dit, les dédommagements moraux les plus assurés des traverses de la vie réelle, de cette vie d'amertume et d'épreuves à laquelle on est trop heureux de pouvoir échapper le plus souvent possible en se réfugiant dans la vie intellectuelle, surtout à certaines époques, et lorsque les idées générales, les lois imprescriptibles du goût, la moralité en toute chose, ont subi des altérations telles qu'on ne retrouve plus guère les conditions du vrai, du beau et du juste, que dans les travaux par bonheur impérissables des grands hommes qui nous ont précédés.
, Agréez, etc.