DES LIVRES DANS LES BOULEVERSEMENTS POLITIQUES
Je vous disais dans ce qui précèfle, Madame, que non-seulement l'amour des lettres, mais aussi le goût tout spécial des livres, la bibliographie en un mot, que je n'en sépare jamais, après avoir donné pendant la prospérité les plus grandes, les plus véritables jouissances, ménage pour toutes lès peines de la vie, les plus efficaces, les plus durables consolations.
Je supposais, pour le premier de ces deux cas, la parfaite tranquillité d'esprit, fruit d'une situation heureuse par les côlés généraux de l'existence, et, pour le second, je supposais le calme d'une âme qui a retrouvé quelque paix, n'ayant plus ni à espérer ni à craindre, après une suite d'infortunes noblement supportées.
Hais il est aussi d'autres phases dans la vie publique et privée où Ton pourrait penser que Tlieureuse influence des livres ne peut se faire sentir que par le courage ou par la résignation que Tesprit a, depuis longtemps, retirés de Tétude; des phases où il semble que le trouble et Tincertitude de toutes choses repoussent un recours actuel à ce que beaucoup ne considèrent que comme une agréable distraction, je veux dire le moment même où Ton se trouve en pleine crise : eh bien ! dans ce moment même de crainte, d'espérance ou de danger; dans ce moment même où Ton serait si mal venu à parler lecture, à oser montrer un livre à ceux qui n'ont jamais lu que pour passer le temps , j'ai vivement éprouvé qu'on peut encore rapprocher de soi, comme un secours moral d'un prix inestimable, quelques livres amis.
Mon Dieu ! je sens bien que je vais paraître céder à ce désir secret qu'éprouve tout vieillard de raconter les choses de son temps; de donner, en quelque sorte, un épisode tronqué de ses mémoires intimes, car, au bout du compte, dans ce que je voudrais rappeler ici, le secours moral dont je viens de parler n'occupait qu'un tout petit recoin de mon havresac de campagne (en argot de cavalerie la muselle) pendant que se déroulait autour de moi le plus grand événement de l'époque; mais enfin je l'ai avancé : dans toutes es circonstances possibles les livres viennent, du
plus au moins, en aide à celui qui les aime ; et cela dit, je risque ma démonstration.
Dans les premiers mois de 181 4., quoique déjà père de famille et préparé, par toute une première vie d'étude, plutôt à la carrière des emplois civils qu'à celle des armes, j'avais cru devoir, au moins pour un temps donné, prendre du service dans la maison militaire du roi. Permis aux malins de citer à ce sujet le vers si plaisamment spirituel :
Il était militaire avant qu'on fit la paix,
je sentais bien, moi, que la paix n'était pas faite pour tout le monde, et qu'un homme dévoué pouvait n'être pas encore sans espérance de recevoir une balle sur l'escalier des Tuileries. Quoi qu'il en soit, poussé par d'ardentes convictions, animé par des sentiments, par des traditions de famille, j'avais mis en oubli ma position privée, mes habitudes et mes goûts, et j'étais entré dans une compagnie des gardes du corps.
J'avais déjà servi un premier quartier; je m'étais enivré, pendant quatre mois, de la vue de ces princes que j'adorais, en idée, depuis mon enfance, mêlant à cet ineffable bonheur cette autre féhcilé de ma vie, cette seconde existence intellectuelle, le culte de tout ce qui, dans ce bien-aimé Paris, mon second berceau^ se rattachait à la Uttérature et aux arts. Le service renouvelé, j'étais allé dans ma province passer.
comme jadis nos prédécesseurs^ un long congé au milieu des miens. Là j'avais relrouvé des jouissances d'une autre nature, toutes les jouissances de Tâme, tout le charme de la Tie intérieure, et je ne savais plus guère que désirer lorsqu'on annonça la foudroyante réapparition de l'Empereur exilé. J'écoulai, je regardai autour de moi, et je pus apprécier aussitôt toute l'immensité du danger. Dans ce moment solennel, la voix du devoir ne se fit pas seule entendre; j'éprouvai un véritable besoin de cœur d'aller audevant des périls qui menaçaient ceux à qui j'avais voué ma vie. Sans attendre aucun ordre je partis à l'instant même, tout délai m'était odieux; j'aurais voulu que les voitures eussent des ailes. J'arrivai à temps : je courus au château. Jamais je ne pourrais dire l'émotion que je ressentis en revoyant cette auguste, cette admirable famille que les nouYelles menaces de la fatalité semblaient rendre encore plus touchante et qu'elles me rendaient encore plus chère: j'allai, sans autre retard, endosser le harnais.
Le soldat. Madame, avait aiusi commencé de remplir ses obligations; mais, s'il faut tout dire ici, l'ami des lettres quoique un peu novice encore en tant qu'amateur de livres, ne s'était point entièrement oublie. Tout en faisant mes préparatifs de départ avec une grande précipitation, je m'étais muni de mon fidèle Virgile, du Goffredo de 1598, d'une Imitation de JésuS'Chrisl également portative, et, enfin, comme
une sorle d'ouvrage de circonstance, des Mémoires de La Rochefoucauld. Qui m'eût dit alors que, quelques années plus tard, j'aurais à remplir des fonctions plus paisibles sous la direction d'un des plus dignes membres de cette grande maison*, de cette maison qui a illustré mainte époque de notre histoire par plus d'un genre de gloire comme par plus d'un genre de vertu ?
Ce volume Elzévir des Mémoires de La Rochefoucauldy que j'ai encore, n'est pas le seul de mes compagnons du moment qui me retrace des souvenirs chers à mon cœur. Je vous ai déjà parlé d'un Goffredo^ imprimé trois ans seulement après la mort du Tasse: il provenait de la vieille bibliothèque du château de Nanthiat. C'était l'exemplaire même du chevalier d'Aydie, et m'avait été donné par une femme incomparable, la feue marquise douairière de Bonneval, la petite-fille d'Aïssé. Madame de Bonneval! c'est là un de ces souvenirs qui épuisent mon âme par l'émotion, en même temps qu'ils rajeunissent ma pensée ramenée sur des temps plus heureux! madame de Bonneval! son adorable fille ! leur digne fils et frère le marquis de Bonneval ! Je quitterai la vie sans être parvenu à dominer mes impressions sur les tristes nécessités qui l'accompagnent, sans m'être consolé un instant de la perte de tels amis.
• Je reprends le cours de mon récit,
' M. le duc de Doudeauviile.
Bientôt je pus m*apercevoir que tout le monde avait été pris au dépourvu ; je ne voudrais pas. Madame, trop dévier ici du caractère de nos innocentes déductions, en montrant celte tendance aux censures rétrospectives que montre toujours, et presque toujours injustement, tout vaincu contre ceux quil suppose l'avoir mal dirigé. Il s'est produit, d'ailleurs, dans le cours de nos révolutions, tant d'exemples d'une semblable défaillance chez les hommes les plus habiles à la fois et les plus courageux, que j'ai dû apprendre à juger moins sévèrement des coreligionnaires qui avaient, à tant d'égards, droit à tous nos respects; mais, jeune alors, et avec laconflance que la jeunesse a toujours dans ses propres jugements, j'élais disposé à penser, comme le plus grand nombre de mes camarades, comme tous les royalistes en général, que ceux à qui le monarque avait confié la haute direction des affaires étaient obligés, par état, de mieux prévoir les événements, ou, tout au moins, de mieux pourvoir à la défense. Nous étions surtout au désespoir qu'on ne sût tirer aucun parti de l'enthousiasme, de l'abnégation, de tous les sentiments qui éclataient au milieu de nous. Partout régnait une confusion inexprimable qui sufflsait, seule, pour déceler un manque absolu de direction. Mille bruits contradictoires circulaient à chaque instant. Déjà je pressentais bien autre chose qu'une grande collision, mais je ne voyais, en aucune façon, comment
nous trouverions les moyens do nous dévouer à nos pauvres maîtres ; enfin, le soir du 19 mars, couché à rhôtel des gardes sur une botte de paille, à côté de mon cheval, j'appris d'un de nos vieux camarades, d'un garde du corps d'autrefois, j'appris, Toserai-je dire, j'appris le secret de l'État.
J'exposais à ce garde du corps mes conjectures sur le but d'un ordre que notre brigade avait reçu de se tenir prête à monter à cheval cette nuit même : « Et vous, mon digne chef de file, poursuivis-je, où pensezvous que nous aUions ce soir?-— Où nous allons? me répondit-il à demi-voix : Bonaparte est entré aujourd'hui à Fontainebleau, toute l'armée l'accompagne, notre corps va tenter, à la suite du roi, une retraite sur Lille, où nous nous renfermerons avec lui, si nous pouvons y arriver, en attendant que le congrès de Vienne se prononce siir tout ceci. — Ah ! ah î fis-je d'un ton de doute quelque peu ironique , et d'où tenez-vous une aussi précise information?— Démon ami, M. de *** que vous connaissez, répUqua-t-il, proche parent de M. de ***, ministre du roi, lequel ministre vient, il n'y a que peu d'instants, de le confier à son cousin. »
Ce n'était plus là un de ces bruits courants, sans aucune sorte de consistance : la chose, d'ailleurs, me paraissait avoir, en elle-même, un grand cachet de vérité. Je ne doutai donc plus ; mais j'admirai qu'on eût si mal gardé un secret dont pouvait dépendre,
dans rétat des choses^ la sûreté de toute la famille royale, et je me demandai comment nos malheureux princes auraient pu se maintenir avec des vieillards plus ou moins verts pour colonels et d'agréables causeurs pour ministres: il n'y avait plus nulle raison de s'en prendre uniquement au destin.
L'on nous fit partir vers minuit. Nous entrâmes dans la cour des Tuileries où nous ne restâmes que quelques instants ; bientôt le roi monta en voiture et s'éloigna sous notre escorte : Ton prit par la place Louis XV et les Champs-Elysées.
Je dirai ce qui m'arriva pendant celte nuit néfaste et les jours qui suivirent, non pas que je pense qu'un grand intérêt puisse s'attacher pour tout autre que pour vous, Madame, aux faits particuliers relatifs à un modeste naufragé comme moi ; mais c'est là ce qui doit servir à caractériser la situation d'esprit dont j'ai parlé en commençant, et, enfin, dans cette circonstance, le plus humble militaire était engagé tout aussi avant dans les affaires générales que ceux qui les avaient si aventureusement dirigées: n'étionsnous pas tous, en effd;, alors sur les grands chemins, pêle-mêle avec la monarchie?
Je marchais a la suite du détachement, et, en quelque façon, comme volontaire, n'ayant point de numéro dans le quartier de service, organisé avant mon arrivée. Je montais un jeune cheval de trois ans, qui n'avait pas encore été dressé; volontaire non
classé comme moi, et que j'avais obtenu par suite de mes relations particulières avec un maréchal-deslogis de riiôtel. U suivit d'abord assez bien, à quelques écarts près. Cependant il perdait insensiblement du terrain, ainsi qu'un ou deux autres sans doute aussi mal dressés que lui, et jç m'aperçus bientôt que l'escorte et la voiture avaient devancé de quelque chose la petite arrière -garde que nous formions. Déjà Ton avait dépassé l'Arc de triomphe, et j'étais galopant sur la grande avenue avec les quelques gardes arriérés aussi, lorsque deux cavaliers nous revenant en tête nous demandèrent par où s'était dirigé le détachement. — « Nous courons après, répondîmes-nous. — Mais non, vous n'êtes plus dans sa direction, répliqua celui qui avait parlé le premier; nous en faisions partie nous-mêmes, nous l'avons, tout à coup, perdu dans l'obscurité; nous avons continué de courir jusqu'au pont de Neuilly où nous avons appris que ni la voiture ni son escorte n'avaient passé. 11 me semble que c'est près d'ici que je m'en suis séparé, mais de quel côté s'est-on dirigé ? je ne vois plus aucun moyen de le savoir. » Jamais je ne pourrais dire dans quel désespoir je tombai à ces dernières paroles. Je me crus en danger, un moment, d'être déshonoré à jamais; je me représentais nos camarades arrivant à leur destination telle quelle, et pensant que nous avions .pu hésiter ou devant les chances poUtiques, ou, ce qui eût été pis encore^
devantdes chances moinsdéfluies.— «Eh! il s^agit bien de cela, me dit mon interlocuteur; tout est perdu : le roi quitte la France, et nous allions probablement 4'accompagner jusqu'au premier relais. Vous pouvez vous en rapporter à moi, Monsieur, contînua-t-il, je suis un des officiers supérieurs du corps, et je n'ai reçu d'ordre que pour une escorte de sortie ordinaire. L'accident qui nous isole ne signifie absolument rien. Il ne nous reste plus qu'à rentrer à Paris où rentreront sans doule dans quelques heures nos camarades, et à échapper, comme nous pourrons, à la proscription qui nous attend. — Rentrer à Paris!» m'écriai-je, et dans mon injuste défiance contre quelques-uns de nos officiers supérieurs sortis de l'ancienne armée, mais àxt ton le plus naturel qu'il me fut possible : <i Plii5-je vous demander. Monsieur, dis-je à celui-ci, à qui j'ai l'honneur de parler : » il se nomma, et ce nom portait avec lui toutes les garanties désirables d'un entier dévouement à nos Bourbons. — a M. de ***, lui dis-je alors, le roi ne quitte point la France, il se rend à Lille, vous pouvez en être certain. Quant à moi, je vais toujours aller jusqu'à ce que je sois arrêté d'une manière ou de l'autre, mais de façon à ce qu'il soit bien constaté, à la clarté du jour, que je ne me suis pas séparé volontairement de la voiture du roi.— Vous savez maintenant, me dit M. de **% si j'ai voulu m'en séparer plus que vous. Mais encore faut-il savoir comment nous mettre sur ses véritables
traces; voyons à la grille voisine (c'était, je crois, celle du bois de Boulogne) si Ton pourrait nous apprendre quelque chose à cet égard. »
Ce fut là une heureuse inspiration. Le concierge, ou un factionnaire, assura que la voiture et son escorte avaient pris à droite dans la direction de Saint-Denis. Nous nous précipitâmes de ce côté. Bientôt quelques équipages de la maison de M. le prince de Condé achevèrent de nous ôler toute espèce de doute, et nous arrivâmes enfin à Moiselles où nous apprîmes que le roi s'était séparé là de son escorte, et avait continué sa route avec un ou peutêtre deux capitaines des gardes du corps, et comme un simple voyageur.
Cependant le gros du détachement n'était plus là, f
soit qu'il eût pris des logements dans les environs, soit qu'il se fût porté plus en avant; mais l'on nous dit que dans la maison où nous venions d'entrer, une auberge ou un relais de poste, se trouvaient quelques personnes de la suite du roi.
Nous montâmes dans une pièce du premier. Là était un officier général tenant à je ne sais quel corps de la maison militaire, un sous-lieutenant de la compagnie de Raguse, depuis général Fabvier; cnfln un troisième personnage en-habit de ville, aux manières les plus distinguées : quelqu'un écrivait sur une table.
Nous comptions apprendre d'eux ce qu'avait près-
crit le roi el quelle direction il avait donnée. Je ne fus pas frappé d'un médiocre étonnement lorsque ces Messieurs nous dirent qu'ils ignoraient complètement ce qu'ils avaient à faire; que le roi était parti avec le maréchal Berthier, mais qu'ils n'avaient ni entendu^ ni su que Sa Majesté eût rien ordonné. Je leur rapportai alors le dire de mon vieux camarade^ et je leur nommai le minisire qui avait parlé. Tout cela redevenait plus ou moins problématique si, en effet, le roi n'avait rien prescrit. Le général et l'officier des gardes du corps, l'un et l'autre venus des armées de FEmpire, se montraient dans les termes d'une fidélité irréprochable. Tous les deux étaient prêts à suivre le roi, pour peu qu'il en eût manifesté le désir; mais je fus frappé surtout du langage plein d'élévation, du franc et courageux dévouement de celui qui n'était pas en uniforme, et je me sentis, de prime-abord, pris d'une grande sympathie pour quelqu'un qui, dans la situation, s'exprimait et se prononçait si noblement. — « Il est impossible. Monsieur, lui dis-je, d'avoir le cœur plus garde du corps que vous ne l'avez: vous êtes sûrement des nôtres? — Oui et non, me répondit-il, je suis, en effet, des vôtres par le cœur, mais j'appartiens à la maison civile : je suis le grand maître des cérémonies. »
Je ne connaissais M. de Brézé que de nom. Je le connaissais par cette vieille fable de son attitude embarrassée devant l'audacieuse apostrophe de Mirabeau.
Je le connaissais aussi pour avoir entendu dire à un de nos brigadiers gascons : c< Il n'est pas très-bon : il avait fait entrer son fils dans les pages de TEmpereur. » Et cet homme que des historiens contemporains, plus ou moins prévenus, soutiennent avoir montré une hésitation presque timide^ en remplissant un ordre du roi ; cet homme cité par des exaltés du temps comme un royaliste dont les sentiments laissaient à désirer, c'était ce beau vieillard que je venais d'entendre professer une abnégation et un dévouement sans réserve pour une cause qui semblait désespérée, définir nos obligations avec la vigueur d'un homme de vingt ans, et répéter, de la manière la plus résolue, qu'il ne fallait pas se lasser de marcher sur les traces du roi pendant tout le temps qu'on pour- f ^,
rait espérer de le rejoindre et de le servir.
Je songeais à cette nouvelle preuve de l'odieuse injustice des partis, lorsqu'un des hommes du détachement, si je ne me trompe, entra dans la pièce où nous nous trouvions. 11 nous assura qu'il était présent au moment où le roi avait pris congé de son escorte. « Messieurs avait dit Sa Majesté, je prends les « devants, ralliez-vous au corps du duc deRaguse qui ce sera ici dans quelques heures avec mon frère et le duc a de Berry. » — a Ah! le corps qu'on réunissait suit donc aussi ? nous écriâmes nous tous en même temps! —Grâce au ciel plus d'incerti tude, dit M. de Brézé, voilà la ligne du devoir tracée. o—O mon noble ami, car les
sentiments que vous m'avez gardés jusqu'à votre mort m'autorisent à vous donner ce nom jusqu^à la mienne^ oui^ sans doute^ c'était la ligne du devoir pour nous tous, revêtus de l'uniforme militaire, et liés par toutes les obligations de cet état. Mais vous, fonctionnaire civil, vous homme de paix, vous qui déjà n'étiez plus jeune, rien ne vous faisait une loi d'honneur de vous joindre au faible corps que l'armée soulevée pouvait écraser d'un moment à Tautre. La religion du dévouement, votre vieille fldélité à vos maîtres vous entraînaient, seules, au delà des devoirs de votre position. Pendant que vous alliez ainsi vous dévouer à une proscription presque certaine, tel qui avait dit peut-être plus d'une fois, comme mon vieux brigadier, que vous n'étiez pas des plus purs parmi les purs, se cachait honteusement dans quelque reeoia de Paris, se réservant, ainsi que ne manquent jamais de le faire ces grands rigoristes, de triompher avec arrogance dans les salons, si par hasard il y avait triompl^e, sans avoir paru pendant le danger.
Cette nuit déplorable m'offrait ainsi , à chaque nstant, d'étranges sujets d'observations se rattachant, plus ou moins, aux choses de la politique, mais je ne pouvais surtout assez m'étonner qu'un monarque, homme supérieur à plusieurs égards, eût été si singulièrement servi que le plus grand secret du moment, le pian de retraite de la famille royale, quelques relations de province l'eussent livré à mon
compagnon de service, et que, maintenant, les derniers ordres du roi fussent arrivés, par une sorte de liasard, à des officiers généraux de sa maison, à ceux même d'entre eux qui devaient Tentourcr ce jour-là, au grand maître des cérémonies de France, et cela, au moyen de l'intermédiaire de quelqu'un de si peu marquant que sa personne, comme son état dans le monde, tout est également sorti de ma mémoire.
Enfin le jour parut, et avec lui le corps du maréchal duc de Raguse. Il se composait de tout ce qui s'était trouvé réuni de la maison du roi ou avait pu la rejoindre à la hâte, des grenadiers à cheval tirés de la vieille garde impériale , enfin des volontaires royaux récemment enrôlés, en tout trois ou quatre mille hommes et douze ou quinze pièces de canon; telles étaient les forces non pas, certes, destinées à combattre en ligne rangée, on n'y songeait plus, mais à couvrir la retraite du roi et des princes jusqu'à Lille et à s'y renfermer avec eux.
C'était un ensemble bien faible, matériellement parlant, mais tous étaient remplis de courage et entièrement dévoués : les vieux, les jeunes militaires, les volontaire enrôlés, tous étaient animés des mêmes sentiments. 11 n'y avait pas, dans cette petite troupe, un seul homme qui n'eût tout sacrifié, sans hésiter, pour des princes qui n'avaient plus aucune grâce à leur disposition. Ils parurent aussi bientôt ces mal-
heureux princes : jamais mon cœur ne s'était senti aussi plein d'eux. Nous avions là^ sous nos yeux^ de grandes yictimes^ victimes peut-être de leurs amis autant que de leurs ennemis. Quelques-uns^ parmi les premiers^ les avaient rendus solidaires de leur propre impopularité ; les seconds^ sur de vains prétextes^ les poursuivaient de leur aveugle colère, et eux calmes^ nobles, beaux de ce sang-froid qu'ils avaient puisé dans l'habitude du malheur, ils marchaient à notre tête, souvent à côté de nous, disant de ces mots pleins de grâce et de bonté que tous les princes trouvent aisément quand ils sont tombés du faite des grandeurs, mais que ceux-ci avaient trouvés dan^ tous les temps. •
Notre marche par Beauvais, Abbeville et Béthune est connue. On sait comment dans la dernière de ces villes, monseigneur le duc de Berry montra ce courage élevé, cette force d'âme qui faisaient le fond de sa belle nature. Je n'entrerai donc point dans le récit des faits de cette marche, quelque satisfaction que j'eusse à raconter ici l'héroïque patience de ce corps d'élite dans l'effroyable traverse que l'on prit en sortant de Béthune, et son attitude pleine de vigueur dans les circonstances qui avaient précédé. Je ne veux pas d'ailleurs empiéter sur les droits de l'histoire; je rentre donc dans mon modeste cadre7*et je viens à quelques détails plus personnels.
J'allais côte à côte avec un garde du corps origi-
naire d'une des provinces qui formaient ou avoisinaient notre itinéraire, homme de cœur, et chez lequel j'avais flairé bien vite une instruction variée. Le hasard d'abord, et plus tard une sympathie mutuelle nous avaient rapprochés, car nous étions alors, en quelque façon, les maîtres de régler nos rangs. Noire premier sujet de causerie avait été naturellement la grande affaire du jour, Taffreuse préoccupalion politique qui assiégeait tous les esprits ; mais, comme il arrive toujours, même dans les situations les plus graves, nous en vînmes insensiblement à ce qui tenait à nos goûts particuliers. Je lui avouai, sans difficulté, que près du grand morceau de pain bis acheté dans le dernier village que nous avions traversé, se trouvaient un Virgile et un Goffredo. Cela fut entendu de lui comme la chose du monde la plus simple, au lieu de Pêlre avec l'immense éclat de rire qui aurait probablement accueilli cet aveu sur quelque autre point de la colonne; et un peu plus loin, après m'avoir indiqué d*un clin d'oeil la muselle pendue à Tarçon de ma selle, il me montrait du doigt, sur le bord de la route, assis devant sa chaumière, un vieux paysan qui tressait un panier ou tout autre ouvrage du même genre. Son esprit venait de se reporter vivement au septième chant de la Jésusalem délivrée, où le Tasse peint avec tant de charme le contraste entre le tumulte des armes et les paisibles occupations des champs: «Le vieillard d'Herminie! & me
2iï
dit-il. J'étais enchanté : une fois entré dans cette voie, je n'étais pas près de m'arrêler, et je me mis, de mon côté, à rembourser avec usure cette heureuse citation. Mais en avançant toujours je remarquai que mon compagnon était devenu insensiblement un peu rêveur, et je crus m'apercevoir que cette rêverie n'était rien moins qu'une rêverie poétique. C'était un ancien émigré à qui, ainsi que je l'ai déjà dit, son origine, des rapports de voisinage et de nombreuses relations avaient donné une grande connaissance du pays que nous traversions. Arrivés à une certaine hauteur je dis quelque chose de notre entrée dans Lille. — «Nousn'allons plusàLille, me dit mon voisin en secouant la tête, je ne sais s'il s'est passé quelque chose de ce côté-là, ou si c'est une manœuvre pour tromper ceux qui vraisemblablement sont à notre poursuite, mais, depuis quelques moments, on nous a fait quitter la véritable route de Lille pour nous porter sur la gauche. Nous allons ou à la côte ou en Belgique ». Puis, après s'être tu quelques instants, a — Si nous allons à la côte, poursuivitil, c'est que tout est fini, et ce sera là le terme douloureux de notre marche ; mais si nous allons vers la Belgique, c'est que nos princes , tout en ayant appris, peut-être, depuis notre départ, qu'ils ne peuvent plus tenir Sur aucun point de la France, fondent encore un espoir prochain sur les étrangers.... Ib voudront, sans doute, dans ce cas-là, nous emmener
avec eux.... Et très-certainement je ne suivrai pas. » Cette sorte de péripétie qui me parut, de primeabord, tout à fait vraisemblable dans Tun ou Tautre de ces deux termes, fit sur moi une vive impression. Si ce garde du corps avait, en effet, bien saisi le sens de ce qui se passait, il ne s'agissait plus maintenant de disputer le trône sur le sol national. J'élais parti trèsfermement décidé à tout compromettre, à tout sacrifier, ma \ie comme ma modeste fortune, pour garder fidélité à ceux dont j'avais embrassé la cause, mais je n'avais nullement préparé mon esprit à une longue carrière d'émigration. Tout me disait même que d'autres devoirs, des devoirs non moins sacrés m'imposaient l'obligation de rester en France, j'étais horriblement agité. Cependant j'arrêtai bientôt ma dernière pensée.
a Mon cher camarade, dis-je enfin, vous venez de livrer mes plus inlimes sentiments à une terrible épreuve; je suis marié et déjà père d'une assez nombreuse famille ; j'ai laissé aussi de vieux parents dont le souvenir, depuis notre départ, m'a obsédé plus d'une fois. Prêt à subir toutes les chances qui pouraient se présenter autour du trône, je n'avais pas songé qu'il pût jamais être question de passer sur une terre étrangère. Je dis plus : si lorsque j'ai voulu prendre part à tout ce qui serait nécessaire pour la défense du roi, cela se fût présenté nettement comme un nouveau départ pour l'émigration, j'avais
encore, je crois, mon libre arbitre, peut-être Teussé- Je appliqué comme vous paraissez disposé à le faire. A présent, nous voici en pleine campagne : est-ce bien le moment des distinctions? du reste, quand même nous irions, comme vous le pensez, à la frontière de la Belgique, j'espère beaucoup que les princes, qui ne sauraient fonder de grandes espérances sur cette poignée.d'hommes dévoués, nous rendront notre liberté d'action. Je le désire profondément, car si nos malheureux Bourbons quittent de nouveau la France, il y a tout lieu de craindre que ce ne soit pour la dernière fois; mais si arrivés sur la frontière ils nous disent solennellement et sans autre explication qu'ils ont encore besoin de nous : ma foi, je ne me croirai plus en droit d'y mêler une question personnelle; je ferme les yeux sur l'avenir, et je les suis sans balancer.
—«Tout cela est bon à dire, me répondit mon interlocuteur ; vous n'avez pas été comme moi, pendant dix années de votre vie, repoussé, vilipendé, persécuté quelquefois par l'étranger. Vous ne voyez, de l'autre côté de la frontière, que l'occasion d'être utile à votre parti, et, dans tous les cas, la considération et les égards dus à la fidélité malheureuse. C'était tout juste ainsi que je pensais en 1791 : à vous permis d'en faire l'essai à votre tour. Quant à moi, bien que marié aussi, je n'ai point d'enfants, qu'on me fasse tuer, si l'on veut, sur la terre de France; je suis ici pour cela. Mais rien
au monde ne me fera recommencer Tépouvantable vie que j'ai menée pendant mon émigration; c'est une résolution fermement arrêtée: je ne suivrai pas. »
Je rapporte avec soin cette partie de notre conversation et parce qu'elle rend au vif les sentiments de ceux d'entre nous qui, comme cet émigré, avaient déjà payé une première dette, et aussi pour un objet particulier auquel je reviendrai plus tard.
Cependant nous allions toujours. Notre dernière marche fut une marche de nuit. Mon camarade, me prenant en pitié comme plus jeune et moins expéri^ mente que lui, me faisait de nouveaux raisonnements fort justes pour m'engager à ne me point expatrier, a Mais, malheureux, me disait-il, si vous ne m'en croyez pas, croyez-en celui que vous m'avez dit être un de vos poètes d'affection, et qui avait fait la même expérience que moi ! Écoutez Dante :
Tu proverai si come sa di sale Lo pane altrui, e com'è dure calle Lo scendere e'I salir Taltrui scale K
Jl paraphrasait de son mieux ces trois vers en me représentant plus vivement que jamais tous les tour-
1 Ceci a éié assez heureusement rendu par Thonome qui semblait le moins propre à traduire Dante, par le chevalier de
Boufllers :
Tu connaîtras alors quelle saveur amère Garde un pain que d'un autre il nous faut obtenir. Et qu'il n'est point de roc si pénible à franchir Que le seuil orgueilleuse d'une porte étrangère .
ments de Texil. Ensuite il me faisait remarquer le peu (l'action que nous pouvions exercer sur un dénoûment quelconque; et enfin tout ce qui, dans ma situation particulière, m'ôlait, en quelque sorte, le droit d'aller courir ainsi les aventures. Moi, j'étais resté ancré dans cette réponse : a Vous savez comment je juge ou plutôt comment je sens la question : si l'on nous congédie librement, tant mieux, mille fois tant mieux, car j'apprécie tout ce qu'il y a de force dans vos raisons. Mais si, au nom de l'honneur et du devoir, même l'un et l'autre mal compris, l'on nous dit : Venez ! j'irai. » Il cherchait avec inquiétude dans l'obscurité à reconnaître le pays qui lui devenait de plus en plus familier.—» C'est que je crains, voyez- vous, me disaitil, que l'on ne commence par nous compromettre en nous faisant passer la frontière : ce pas là une fois fait, il ne serait peut-être plus guère temps de s'en dédire... je me défie de tout. » Enfin l'on commanda une halte générale et Ton nous fil mettre en ligne sans prendre aucune autre disposition. Lejourtardapeuà paraître. Lorsqu'il parut, nous nous trouvions rangés en bataille sur je ne sais quelle route ou sur quel grand chemin. En face de nous, de l'autre côté de cette grande voie, était la Belgique, dont nous n'étions séparés, sur le point où j'étais, que par une simple haie de saules. L'officier général qui commandait réunit les principaux chefs autour de lui, et voilà ce qui bientôt nous fut transmis officiellement :
« Les princes ont passé en Belgique cette nuit, après avoir annoncé que le roi s'était vu obligé de quitter Lille^ et qu'on était encore sans aucune nouvelle du congrès. Ils vous font remercier de votre dévouement, et de votre patiente fidélité pendant cette longue et difficile route, vous engageant à rentrer dans vos foyers : a Cependant, ont-ils ajouté, si quelques-uns d'entre « vous se croyaient, par un motif quelconque, ielle- « ment compromis qu'ils ne pussent pas rester enFranc( ce sans courir un grand danger, ils peuvent nous « suivre; pendant qu'il nous restera la moindre res- « source (un morceau de pain), nous partagerons avec « eux. » Telles avaient été les dernières paroles des princes , et il avait été facile de comprendre , assurai lon, qu'ils considéreraient comme une charge, ou tout au moins comme un embarras^ l'émigration partielle qu'ils autorisaient dans un autre intérêt que le leur.
11 n'y avait plus lieu aux différences d'opinion sur ce qu'il convenait de faire; les juges suprêmes de la question avaient prononcé. Presque tous les esprits se tournèrent vers le retour. Il se produisit, toutefois, un certain nombre de résolutions contraires. Je voyais, de loin en loin, quelques gardes du corps se détacher de la ligne, passer la haie fatale et se diriger par un petit chemin de traverse qui se trouvait tout près de là. Je remarquai surtout un homme d'une ciiKiuantaine d'années qui m'avait toujours paru d'un nalurel flegmatique^ et qui traversa la frontière en
poussant un cri fortement accentué de vite le roi! ce fait particulier porta quelque trouble dans mon esprit. Nous éprouvions, ainsi que je Tai déjà dit, une fort injuste défiance touchant ceux des chefs du corps qui avaient servi sous l'Empire. C'était le cas de quelques-uns des officiers généraux qui se trouvaient là. Les expressions de Tordre du jour des princes, fus-je tenté de me dire, n'auraient-elles pas été, même sans mauvaise intention, un peu affaiblies? Je venais de rencontrer un de mes amis d'enfance,
M. Joseph D ; il éprouvait la même sollicitude
que moi. Nous ne voulions, ni l'un ni l'autre^ nous éloigner de la frontière sans savoir, de manière à ne conserver aucun doute, ce que les princes avaient ordonné. Un moyen sûr nous en fut offert à l'instant même. M. le comte de Pelhan, aide-major de la compagnie de Gramont, un des plus dignes représentants de l'honneur antique^ parut près de là. Nous accourûmes lui confier nos inquiétudes, a La « preuve ; nous dit-il, que LL. ÂA. RR. n'ont pas a exprimé le désir qu'on les suivit en Belgique^ c'est a que je retourne à Paris ; quelques jeunes gens, « peut-être sous les mêmes impressions que vous, a ont cédé, seuls, en passant la frontière^ à un « mouvement plus honorable que réfléchi. Quant à « celui de nos camarades, ajouta-t-il, dont le cri d'en- « thousiasme a surtout contribué à faire naître vos « incertitudes ^ il est marié en Allemagne et n'était
a rentré qu^avcc le roi.» Aucun doute ne pQuvail plus subsister pour nous. Quelques moments plus tard, je retrouvai M. de Brézé ; ne s'arrêlant devant aucun genre de dévouement, il avait offert à Monsieur de le suivre, mais le prince Tavait engagé, de toutes ses forces, à ne pas quitter la France. M. de Brézé, avait cru devoir faire passer en Belgique son fils aîné, depuis Téloquent orateur; il ramenait le plus jeune avec lui.
Enfin notre escadron, après s'être arrêté quelques heures dans un village voisin, fit ses dispositions pour repartir. Mon compagnon de route, à qui ses relations dans le pays avaient donné toutes facilités, s'était procuré un habit bourgeois, et avait pris congé de nous pour rentrer dans sa famille. Nous revînmes par Béthune où était restée l'infanterie, et où nous devions être licenciés en forme. Quelques jours après Ton dit sourdement que, pendant que nous occupions cette ville, il y était arrivé un envoyé des princes, qui, instruits alors des résolutions du congrès, faisaient demander qu'on les rejoignît. J'ai toujours douté de ce fait : dans tous les cas il ne fut point annoncé au corps, et, pour mon compte, je l'ignorai complètement.
J'avais pourtant passé à Béthune un jour de plus que celui qui avait été employé au licenciement delà maison du roi, les moyens de transports manquaient pour tant de monde. Vous imaginez, Madame, dans
quelles dispositions d'esprit et de cœur Je me trouvais alors. Masilualion morale était précisément celle que j'ai supposée au début de cette lettre. La catastrophe^ à quelques égards, n'était qu'en voie de s'accomplir. Le compétiteur des Bourbons était aux Tuileries; Ton congédiait les serviteurs du roi ; cependant l'instinct politique disait à chacun, à l'Empereur peut-être plus qu'à personne, que tout n'était pas terminé, que nous étions en pleine crise; que cette crise pouvait durer trois moiSy six mois; tous les partis pouvaient donc encore craindre, encore espérer quelque chose, enfin un trouble universel commençait déjà d'agiter tous les esprits, et ne pouvait pas, à plus forte raison, cesser d'agiter les nôtres. Mais deux jours d'indépendance, du moins, m'étaient donnés sans conteste, deux jours à passer dans cette petite place de guerre, loin de tout ce que mon cœur aimait. Je tirai tout doucement mes quatre volumes de la case ambulante où ils avaient forcément séjourné pendant cette triste semaine. J'étais logé chez la vieille veuve d'une espèce de maréchal ferrant. Quels bons, quels longs moments je trouvai dans le petit réduit qu'elle avait mis à ma disposition I je me repris alors à goûter, comme nous l'avions fait en route, le contraste qu'offraient les tableaux des Bucoliques avec le mouvement des hommes arpiés que j'avais encore sous les yeux. Le Tcisse venait aussi tempérer par de douces émotions celles du moment, auxquelles je ne pouvais pas entièrement
me soustraire. Mon La Rochefoucauld me montrait d'autres victimes des discordes civiles dans des hommes qui valaient mieux que moi. L'Imitation, enfin, achevait, par sa puissance évangélicjue, de m'amener à une demi-résignation. Ces ineffables jouissances étaient fort mêlées sans doute, mais je me trouvais néanmoins tout différemment partagé que si je n'avais eu, pour oublier un peu le courant qui emportait nos destinées, d'autre ressource que d'errer sur les places publiques et dans les cafés d'une petite ville encombrée de militaires auxquels manquait le même moyen d^employer leur temps.
Le moment vint enfin de refermer mon petit Virgile, Je repartis pour ma province, craignant un peu le destin de Mélibée, entrevoyant déjà le soldat d'Octave prêt à me disputer mon champ, ou, tout au moins, à me faire éprouver une partie des déboires du vaincu. Je n'eus à subir rien de semblable. Celui qui venait de ressaisir le pouvoir avait un génie trop pratique pour ignorer que la persécution est un mauvais moyen de s'y perpétuer. D'un autre côté, je n'avais triomphé d'une manière blessante pour personne pendant le triomphe de mon parti; le parti contraire me le rendit noblement, et je ne pense jamais sans émotion à une marque d'égards que ma famille reçut alors de mes concitoyens. Une farandole nocturne suivit la nouvelle de l'entrée de l'Empereur à Paris. Les miens ignoraient encore ce que mon frère
et moi nous étions devenus. Sur cette simple remarque sortie d'un des points du cortège en marche^ la foule^ qui était au moment d'entrer dans la rue où se trouvait ma maison^ s'arrêta comme un seul homme et prit une autre direction: je ne l'oublierai de ma vie.
Vous pressentez sans doule^ Madame^ qu'un récit déjà un peu trop étendu peut-être, pour ce qui en faisait le principal objets approche de son terme^ car ma petite démonstration bibliographique une fois faite^ cet objet se trouve rempli. Âussi^ Dieu me garde, puisque je n'y suis pas obligé, de dire un seul mot des jours qui suivirent. Cependant j'éprouve le besoin, avant de quitter ce sujet sans retour^ de citer encore un incident propre à donner la mesure de la tendance qu'on a toujours naturellement, mais peut-être plus en France qu'ailleurs, à prétendre avoir constamment, dans les moments difficiles^ beaucoup mieux fait que tout le monde. Je proteste, d'avance, contre la pensée que je puisse vouloir ici (lorsque je viens de chercher à établir moi-même que j'avais, dans l'occasion, fait de mon mieux), que je puisse, dis-je, vouloir censurer ce faible avec quelque amertume, dans un de mes compagnons d'armes, homme des plus honorables, et qui, du reste, n'existe plus depuis longtemps. Je ne veux, encore un coup, dans ce que je vais dire, que montrer quelle a été souvent, à cet égard, la disposition des meilleurs esprits dans nos grands événe-
ments politiques, et donner, en quelque façon, le compléraent d^une anecdote conunencée.
Je venais d'arriver à Paris après les Cent jours, lorsque je rencontrai cet ancien camarade dont j'ai rapporté les appréciations sur la meilleure résolution à prendre touchant un point délicat. Je m'informai, avec empressement, de la manière dont il avait passé trois mois qui, suivant les lieux et les circonstances, pouvaient avoir eu de grandes difficultés pour tel d'entre nous: —«Et enfin, luidis-je en terminant la série de mes questions affectueuses, d'où venez- vous dans ce moment? » — D'où je viens, me répondit-il avecun air de surprise qui ne me sortira jamais de la tête, d'où je viens? eh ! parbleu, je viens de Gand! » Oh! ma foi, il n'y eut ni Tasse ni Dante qui tinssent; j'éprouvai un mouvement de dégoût assez mal contenu. —0 Mais il me semble, lui répliquai-je avec le plus de sang-froid qu'il me fut possible, si je me reporte à notre conversation pendant les derniers moments de notre marche du mois de mars, il me semble que je dois être encore plus étonné de votre réponse que vous ne me paraissez l'être de ma question.» Hélait, comme je l'ai dit, homme d'esprit et homme d'honneur. La mémoire lui revint subitement, et cherchant à réparer ce faux pas le mieux possible : a Je n'ai point oubUé nos ancien^ entretiens, me dit-il avec quelque embarras, mais vous savez que j'habite un point peu éloigné de la frontière ; je connus bientôt la
déclaration du congrès de Vienne^ et, pensant qu'on pourrait se rendre, encore, plus ou moins utile, je me hâtai d'aller rejoindre le roi. — Je le comprends parfaitement, lui dis-je, Toccasion et surtout Tà-propos que TOUS avez pu consulter, sont allés parfois jusqu'à donner des couronnes : les gardes du corps du centre de la France ont été obligés de prendre les choses plus patiemment, et cette situation eût été, seule, suffisante pour me forcer de suivre vos bons conseils. »
Cet air quelque peu triomphateur, cette affectation d'une fidélité à part dans un homme aussi spirituel, me firent craindre d'abord que la petite minorité de nos camarades qui revenaient de la Belgique ne voulussent renouveler, dans cette circonstance, les singulières prétentions des premiers arrivés à Coblentz, ce qui n'eût pas manqué d'amener de bien fâcheuses dissensions. Mais il ne se produisit rien d'aussi tristement déraisonnable. Une identité absolue de principes et de dévouement; la franchise naturelle à Tofflcier français; enfin le bon esprit de l'ensemble tempérèrent, de prime-abord, des petits mouvements d'amour- propre qui n'eussent été justifiables à aucun égard ; et, en quittant notre admirable corps pour entrer dans une grande administration, où je ne devais pas être moins heureusement associé, j'eus la consolation de le laisser dans une union parfaite et offrant toujours le modèle des plus beaux, des plus nobles sentiments.
Un grand nombre d'années après celle dont je viens de retracer quelques faits, je devais assister à une sorte de partie de plaisir avec quelques amis et plusieurs membres de ma famille. 11 paraît que je me fis un peu trop attendre au lieu du rendez-vous. Un indiscret assura quil m'avait entrevu, là ou là, lisant, avec une attention, scandaleuse dans la circonstance, un livre que je tenais dans les mains. Chacun alors de se récrier encore plus bruyamment sur un retard aussi mal motivé. L'on alla même jusqu'à vouloir en faire peser quelque responsabilité sur un de mes proches, celui-là même qui avait partagé mon épreuve de J 81 5; il me défendit d'abord de son mieux, donna quelques raisons bonnes ou mauvaises; mais, enfin, poussé dans ses derniers retranchements, il en vint à s'écrier avec le désespoir d'un homme à bout de moyens : « Èh I mon Dieu, que voulez-vous donc que j'y fasse? l'enragé lisait à Béthune ! »
Ce petit fsiit, tout d'intérieur, n'a, je le sais, Madglrtie, rien de bien saillant pour d'autres qtie poyr moi. i'ai dû, néanmoins, le consigner ici, d'abord parce qu'il se rattache itidifectemént à ce que j'ai cherché à établir dans cette lettre, ensuite parce qu'il fait ressortir assez vivertieni un point que les malins considèrent comme phénoménal, savoir un bibliophile qui lit ses livres. Agréez, etc.