‹ Mémoires d'un bibliophileChapitre 6 sur 19 · AO · texte numérisé non relu

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Je dispose donc toutes choses pour cette nouvelle vie, ou plutôt (et c'est là son plus grand charme), pour rentrer dans mon ancienne vie. Cependant si cet heureux retour à mon existence parisienne m'a seul frappé au premier ahord, bientôt a surgi une pensée empreinte d'une bien grande amertume. J'allais retrouver les grandes bibliothèques publiques et privées que je consulterais à ma convenance; j'allais explorer, de nouveau, les galeries de nos premiers libraires, avec l'espoir d'y rencontrer quelque nouvelle toison d'or à conquérir ; enfin, j'allais revoir tous les livres du monde bibliographique intérieur ou extérieur, mais j'allais m'éloigner des miens. J'allais me séparer de cette bibliothèque, au culte de laquelle je m'étais, depuis plusieurs années, consacré sans partage; car je ne pouvais pas songer à déplacer encore une fois cette immense quantité de volumes, transportés déjà si loin, disposés d'ailleurs si convenablement dans de vastes pièces, ma propriété, pour les reporter dans la maison d'autrui où ils seraient exposés tous les jours, en leur qualité de locataires, à un nouveau •déplacement. Je les quittais bien sans doute avec la pensée de venir, chaque année, vivre une vu deux saisons avec eux ; mais ce n'était là qu'une consolation insuffisante : il y avait toujours déchirement. J'ai dû aviser. Je dois aussi vous faire connaître tout ce qui se rattache, de si près, à la matière de notre correspon-

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dance : voilà donc, Madame, à quel parti je me suis arrêté.

Dans toute bibliothèque d'amateur, outre les grandes collections, les grands ouvrages spéciaux et ceux que la science a marqués du titre d'ouvrages d'élite, il y a les livres pour lesquels on éprouve un attachement plus sympathique, en quelque façon, les livres dont il semble qu'on ne pourrait se séparer un instant sans cesser de vivre sa véritable vie. Je me suis déterminé à transférer une grande partie de ces derniers dans le lieu que je dois habiter le plus longtemps désormais. J'y ai ajouté la plupart de ceux qu'on peut nommer les livres usuels. Enfin, comme, en matière de livres de même qu'en fait de société, le nombre est quelque chose, et qu'on admet volontiers, dans l'un comme dans l'autre, jusqu'à des indifférents pour peu qu'ils y tiennent convenablement leur place, j'ai, en ne me rendant pas toujours également difficile, organisé pour Paris (c'est ainsi que je nomme mon nouveau village eu égard à celui que je quitte) une assez grande réunion de livres qui prendra pour moi le caractère d'une véritable spécialité. Je saisis tout de suite. Madame, cette occasion de faire ici, presque aussi à propos qu'on le fait dans les poëmes épiques, un dénombrement auquel je me trouve tout naturellement amené. Cela pourra bien, quoique je fasse, sentir parfois le catalogue, mais comment vous présenter autrement l'ensemble des

livres qui composent ma bibliothèque? Dans de bien plus importantes que la mienne tout n'appelle pas une mention égale; et, de même que dans les voyages d'agrément Ton néglige, ou tout au moins Ton traverse comme en courant, même des paysages qui ne sont pas sans charme, pour ne s'arrêter qu'aux grands points de vue renommés parmi les touristes, de même dans le cours de ces lettres qui, comme je l'ai dit en commençant, sont une sorte de voyage autour de ma bibliothèque, je n'ai guère entendu dès l'origine vous retenir un peu longtemps qu'aux véritables notabilités.

Mais je viens à cette séparation qu'il me faut pratiquer entre mes livres, à ce dénombrement, moyen le plus naturel, je le répète, d'arriver, par la production des détails, à constituer convenablement la généralité.

D'abord, je laisserai naturellement dans le lieu le plus propre à les contenir les éditions complètes de quelques-uns de nos grands écrivains; ces immenses colleclions dont chacune formerait seule une bibliothèque : Buffon, J.-J. Rousseau, Voltaire; la Biographie universelle de Michaud, avec ses suppléments, les grandes compositions historiques, les plus belles et les meilleures éditions de RoUin, de Crèvier, de Lebeau, et même d'autres collections un peu moins volumineuses. Je remplacerai la Biographie par le Dictionnaire historique de Feller que j'aurais voulu.

dans tous les cas, comme contrôle, et le reste par ces singulières publications imaginées en 1826 et 1827, que j'avais acquises comme simple sujet de curiosité matérielle; chose qu'il m'est impossible d'appeler des livres, malgré la beauté de l'exécution, mais sortes d'agenda qui tiennent peu de place, et où je trouverai, au besoin, le passage réclamé par les études courantes ; Voltaire en trois volumes, Rousseau en un seul ! La Fontaine, qu'il était moins nécessaire de resserrer ainsi, mais donné de la même manière par notre grand romancier, M. de Balzac, qui eut un jour la fantaisie d'éditer autrui; enfin Montesquieu, dont M. Ravenel a cru devoir faire aussi, dans cette forme, une très-bonne édition, ce qui me dispense de déplacer mon beau Montesquieu in-4f' de Londres (rexemplaire de Jourgniac de Saint-Meard), d'autant plus que par un goût spécial j'emporterai les éditions primitives des ouvragées séparés, notamment les Lettres persanes, avec des notes manuscrites de Gueullette qui sont loin d'être sans intérêt. Il avait l'habitude d'écrire sur ses livres, et je remarquerai à ce sujet que je possède aussi un exemplaire de la première édition des Lettres philosophiques de\o\iaLire. que GueuUette s'est amusé à orner d'uij long extrait des Nouvelles ecclésiastiques, fait tout' entier de sa main, de divers imprimés du temps; de l'arrêt de condamnation rendu contre le livre, enfin, de plusieurs pamphlets en vers. Je n'entends pas vous

présenter cela comme une rareté bien imposante; mais en bibliographie tout compte, du plus au moins^ et j'ai cédé facilement à la tentation de mentionner ce petit détail.

Dans cette nécessité de diviser ma bibliothèque en deux parts, je me suis vu fort aidé par une circonstance connue des bibliophiles les moins sujets aui faiblesses de Tétat. Il est bien rare, surtout lorsqu'il s'agit de ces livres pour lesquels on a comme un attachement de cœur, il est bien rare qu'on s'en tienne à une seule édition, souvent même à un seul exemplaire de la même édition. Il m'est donc resté, de répoque où je traitais un peu largement les questions de ce genre, un assez grand nombre de doubles. Ils appartiennent en général à des éditions différentes, et la plupart du temps Tacquisition a été motivée par des variantes qui appelaient, à tel ou tel degré, l'attention littéraire; mais en somme ce sont toujours les mêmes livres, et le vulgaire, quelque peu rigide, aurait eu parfois à s'étonner. Quoi qu'il en soit, dans beaucoup de cas je n'ai eu à choisir qu'entre des choses moralement égales, à ce point que souvent mon choix a été uniquement déterminé par de simples considérations de format.

J'ai pu à la fois satisfaire à certaine sympathie (grâce pour le mot) et à la commodité du transport, dans la préférence que j'ai donnée à celle de mes brbles françaises que j'ai emportée avec moi, la bible

connue sous le nom de Bible des Évêques (Cologne, 1739). C'est le genre d'innpression qu'on a voulu imiter dans les publications dont je me plaignais tout à rheure, mais si cette forme est excusable, c'est, sans nul doute, pour les livres qui, par leur nature, doivent êlre reiidus le plus portatifs que faire se peut. Mon volume est relié en beau maroquin, doré sur tranche et admirablement conservé.

Pour ne pas faire violence à un rapprochement de divers travaux de Lamonnoye, littérateur si justement estimé des bibliophiles, j'ai dû me séparer d'une bible latine (Lyon, 1664), chargée de notes ou plutôt d'indications, de sa main.

J'ai cédé à une longue et douce habitude en ne laissant pas loin de moi un volume pour lequel j'ai une sorte de culte depuis mon enfance, l'Histoire de V Ancien et du Nouveau Testament de Royaumont (de Sacy). Mon édition, celle de Liège (Basse mpierre, 1766), avec les gravures connues, est d'une assez grande rareté. Cette autre histoire des deux Testaments, représentée en cinq cent quatre-vingt-six figures sur bois , que j'ai laissée à sa place se trouve aussi difficilement.

Mais, dans cet ordre de livres, je n'ai pas eu à hésiter pour le Nouveau Testament de 1621 (Jean Richer). Ce magnifique in-folio, vrai modèle de la peinture religieuse, et dont chaque gravure est un beau tableau, m'est venu sur place d'une main amie. C'est

un gracieux présent de Texcellent abbéD...dJ

curé de F -aux-R...., je n'ose, dans une oeotre

profane com me celle-ci, le désigner plus explicitement Un des premiers choix que j'ai eu à faire m'a coûl im véritable sacrifice : je ne réponds pas même quT soit bien définitif et que je ne revienne à ce queji momentanément abandonné. J'avais à me décider entre le Virgile de Masvicins (Lewarden, 1717), deic volumes in-4o, reliés en vélin hollandais, de la p belle conservation, et un in-i8 de Wetstein, teiit (j[;'Hensius (1725). Je sais bien que le Virgile de Masri cius n'est ni le Virgile le plus parfait, ni le plusre cherché, ni surtout le plus cher (qualité si indispef sable des livres d'amateur), mais les commentaires dt Servius, tels qu'ils sont là disposés, conviennent par ticulièrement à l'homme d'étude; les gravures ontin^ certain mérite d'exécution et le caractère d'impressioi est des plus commodes à l'œil.— Enfin, beaucoup dbibliophiles ont le même penchant que moi pour c# édition^ et mon exemplaire, je le répète, est un des plus beaux que j'aie jamais vus. De son côté, le petit firj* de Wetstein vient des livres de M. Bérardquilî probablement fait relier, lui-même, en vélin blanc dentelle, tranche non rognée ; il occupe dans soi catalogue le n» 544. J'ai dû pourtant prendre un part et, soit parce que je répugnais un peu à éloigner moï plus beau Virgile du grand quartier général de mi bibliothèque, soit parce que celui qui appartenait au'

troupes légères s'est trouvé le plus tôt prêt à partir, c^est le Virgile in-i8 qui est venu prendre rang dans ma nouvelle colonie.

J'ai aussi éprouvé un peu de contrariété pour deux auteurs qui appartiennent également à mes plus chères préférences. J'ai laissé sur leur ancienne tablette un très-beau César de Barbou (1755) et un Jaa^e de la même collection (1760), l'un et l'autre non rognés, ce qui est assez peu commun pour ces deux dates. Le Tacite est probablement un des derniers livres qu'ait vendus M. Brunet père, dont la carrière n'a pas été illustrée comme celle de son fils, mais homme également des plus honorables, d'une inépuisable complaisance pour ses clients, et qui me permit de choisir ce Tacite, feuille par feuille, sur trois exemplaires, non encore brochés. Au lieu de ces deux Barbous, j'ai pris Texcellent Tacite de Blaeu Amsterdam (1649), et un charmant exemplaire du César de Wetstein que je trouvai jadis en feuilles, et que je fis relier en très-beau vélin blanc. Lorsqu'il s'est agi, dans cette combinaison bibliographique, des livres qui avaient mes affections particulières, je ne me serais résigné à prendre ni à laisser rien de trop imparfait.

Mais le sacrifice n'a pas toujours ainsi été au détriment de ma nouvelle bibliothèque : c'est, comme je Tai déjà dit, généralement le contraire qui est arrivé, surtout pour les ouvrages peu volumineux. Je n'ai pas pu me séparer du superbe Térence de Leloup et

Mérigot (1753),papier de Hollande^ nî du F/on«Elzê vir de 1738, Irès-belle grandeur, ni enfln du Cornélius Nepos d'Utrecht (1705), exemplaire de Mirabeau quia passé par les mains de M. Suard pour \enir dans h miennes. Les deux premiers sont en maroquin rouge. et le Cornélius Nepos en vieux vélin d'une extrémt pureté ; il n'est resté après eux, je suis obligé de V dire, que des doubles inférieurs à tous égards.

Je vous ai prévenue. Madame, que je me garantiraiî ou plutôt que je vous garantirais d'un ordre rigoimûî dans mes causeries bibliographiques; je vous en ai déjà donné plus d'un exemple, notamment dans celte lettre, où après avoir commencé ce que j'ai appela avec solennité un dénombrement, par plusieurs noniî français, je suis entré tout de suite dans le détail * quelques autres livres amis qui, par hasard, se sont trouvés des livres latins. Cependant, malgré cetéloignement, accepté de vous, pour une méthode inflexible appliquée à l'ensemble de ces lettres, je vais aujourd'hui, toujours en réservant pour l'avenir une entière liberté à mes allures, je vais terminer sans interruption ce que j'ai àvous dire encore de quelques affections lâlines; continuant comme je l'ai fait jusqu'ici, comme je le ferai chaque fois qu'il s'agira d'ouvrages qui ne sont point écrits dans notre langue, d'énoncer les titres en français; puis, après avoir consacré une prochaine lettre aux principaux produite des littératures étrangères, je rentrerai, moins les cai!

accidentels, dans notre bibliographie française avec laquelle Tesprit, les habitudes, presque le cœur, sont dans un accord plus général.

Poursuivant donc la revue commencée, je vous demande la permission de m'arrêter quelque temps sur un de mes Horaces, à raison d'une singulière particularité.

Lorsqu'un amateur, quel qu'il soit, dit qu'il va parler de son Horace, Ton suppose d'abord que laissant peut-être à part les éditions primitives et quelques éditions monumentales, les unes inabordables par leur prix, les autres introuvables par leur rareté, il va, du moins, se vanter d'avoir en sa possession le Jean- Bond Elzévir de 1676, charmant volume in-12 que j'ai vu vendre un soir dans les salles Sylvestre plus de deux cents francs, il est vrai non coupé. Mais je vous prie de considérer, Madame, que je ne fais point ici une exposition de livres rares et curieux, comme disent les libraires en tête de leurs catalogues de vente; je vous entretiens deslivres que j'aime, des livres que je possède et non pas de t:eux qu'il ne m'est point ionné de posséder. Eh bien ! mon Horace^ VHorace auquel je tiens d^me manière particulière, est tout simplement l'humble copie de celui donLje viens de parler plus haut, et j'arrive, touchant ces deux Hora- :e5, à un fait que je n'ai qu'indiqué en commençant, fait qu?, ainsi que je l'ai dit, a bien son côté curieux.

Martin Couret de Villeneuve, le père, imprimeur

fort distingué d'Orléans, voulant avoir son petit chef-] d'œuvro typographique, imagina, un beau jour, de j donner dans tous ses détails, tant pour le papier qiiei pour le caractère et pour le format, la reproducliitt] rigoureusement exacte, une sorte de fac-similé ai Jean-Bond Elzévir de 1676; il y réussit à un degré peu ordinaire, et mit au Jour, en 1767, un délicieux volume admiré de tous les connaisseurs. Voici à présent, touchant cette œuvre orléanaise, un passage du J/nnuel que je me suis promis de mettre sous vos yeux:

a Édition assez Jolie (Je crois que M. Brunet aurai: « pu dire plus) copiée sur celle d'Elzévir, 1676. Une « personne qui a eu la patience d'en collationner k a texte avec celui de cette dernière, m'a fait remar- « quer que sur soixante-treize fautes qu'elle a apora eues dans Tédition Elzévirienne, cinquante-neuf a ont été corrigées par l'éditeur Orléanais, lequel n\. c( laissé passer qu'une seule faute qui ne fût pas dan^ (( son modèle. »

Vous comprenez bien. Madame, que malgré celle note les amateurs n'ont pas cessé de payer rédilioc .de 1676 un prix plus ou moins élevé, abandonnaB le volume de Gouret de Villeneuve à ceux qui n< peuvent mettre sur leur Horace qu'une somme mo deste, de sorte que lorsque les rieurs voudront, très Justement Je l'avoue, appliquer à ces connaisseui Jurés, vous savez? l'épigramme de Pons de Vei dun:

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C^est elle... dieux que je suis aise!

Oui... c^est... la bonne édition; Voilà bien, pages neuf et seize, Les deux fautes d'impression Qui ne sont pas dans la mauvaise,

orsqiie, dis-je, les mauvais plaisants voudront appliquer celte épigramme à certains bibliophiles, ils iourront la varier en prose et leur dire : Heureux mortels! vous possédez, dans cet admirable Elzévir, cinquante-neuf fautes qui ne sont pas dans cette chétive édition de province, flétrie à jamais du prix infime de six francs. C'est, en effet, chose jugée en bibliographie.

Malgré toute ma prédilection pour ce malheureux enfant illégitime qu'on pourrait appeler, comme Dunois, le Bâtard d'Orléans, j'ai encore d'autfes Horaces que j'ai tâché de choisir, j'en conviens, avec le moins de fautes possible; je possède notamment la charmante édition in-32 de Tlmprimerie royale ( 1733), en feuilles, et celle de Leyde (Luchtmans 1744.). Je vous fais grâce de celles que je pourrais vous citer encore, et dont aucune ne mérite le dédain d'un véritable connaisseur.

Sans doute, ainsi que je l'ai déjà remarqué, une réunion de plusieurs éditions du même livre devrait presque toujours supposer entre elles des différences plus ou moins capables d'exciter quelques scrupules

bibliographiques^ et je me suis déjà rendu^ pour mon compte, cette justice que c'est bien là généralement ce qui a motivé mes acquisitions de doubles lorsqu'elles semblaient dépasser par leur nombre les limites d'un goût sagement contenu. Hais ce serait en vain qu'un amateur de livres, et surtout un amateur qui fait une sorte de confession générale, voudrait dissimuler quelque chose de ses faiblesses : je vais donc m'exé- i cuter ici sans aucun ménagement. J'ai pour Phèdre une prédilection fort justifiable sans doute, mais qui i s'explique pourtant moins, je le reconnais, dans ses exagérations que s'il s'agissait d'Horace ou de Virgile, i Eh bien ! Madame, j'ai quinze ou seize éditions de Phèdre, en charmants volumes de tous les formats, depuis rin-40 jusqu'à rin-32. Quelques-unes, à la vérité, présentent des différences notables, soit dans plusieurs parties du texte, soit par des fables entières qui n'ont pas été recueillies par tous les éditeurs; je pourrais donc bien me défendre un peu; mais seize éditions! Enfin, l'aveu est fait : reste maintenant , dans l'intérêt de ma conscience , à mettre le moins de temps et de plaisir que je le pourrai à les énumérer ici.

J'ai laissé à leur ancienne place, parmi vingt autres fabulistes en différentes langues, le Phèdre de CousteUer (1742), jolie édition, joU volume; celui d'Edimbourg (1757), enfin, le grand papier vélin du beau stéréotype de Didot. Un stéréotype ! estimons ce qui

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est estimable. Madame, point d'invincible préjugé: j'en ai laissé de bien moindres.

Mais j'ai emporté de cbers, d^nséparables compagnons :

L'excellente , la charmante édition de Robert Eslienne (1617), avec les notes de Regaltius et les variantes du manuscrit de Reims, petit in-4o où a été fait le plus gracieux emploi de lettres et dejégers ornements rouges. 11 provient de la bibliothèque du comte de Boutourlin, dans laquelle la reliure laissait parfois à désirer, mais celle de mon Phèdre est ce qu'elle devait être : dos de maroquin rouge, et tranches vierges. J'ignore lequel de ses premiers possesseurs a écrit sur ce bel exemplaire : liber rarus et nitidissime impressus. Ce n'est là que l'expression d'une absolue vérité;

Le grand in-4° de Leyde (Luchtmans, 4727), avec les commentaires de Burmann, et des accessoires polémiques qui font que 'cette édition a toujours été fort recherchée des savants : ce volume est très-beau de tout point ;

L'édition in-32 de l'imprimerie royale (1729). C'est en pendant de cette johe édition que fut exécuté, en 1733, dans la même imprimerie, mais un peu moins bien peut-être, VHorace dont j'ai parlé. J'ai le grand et le petit papier du Phèdre, le premier non coupé ;

L'édition si remarquable à tous égards de Grange

(1748), papier de Hollande, volume parfait de conservation, et où se trouve Vavianus sous la date de 1747, que tous les exemplaires ne contiennent point ;

Enfln, il n'est pas jusqu'à ce pauvre Couret de Villeneuve qui n'ait bien voulu donner un parent éloigne à son Horace et qui a fait en 1773 un trèsjoli Phèdre in-18 dont j'ai le grand papier.

Je ne pousserai pas cette énumération plus loin, Madame; cependant il faut bien vous parler des trente-deux nouvelles Fables découvertes dans la bibliothèque royale de Naples, et publiées in-S" en 1808. J'ai cette première édition, tirée seulement à cinquante exemplaires, et le mien est broché. J'ai aussi une autre édition de ces Nouvelles Fables, édition dont les exemplaires sont devenus fort rares par suite de je ne sais plus quel accident. C'est un volume in-8° imprimé par Pierre Didot, en 1812, et contenant, outre le texte, une traduction en vers italiens par Petroni, et une en prose française par feu Biagioli, le tout précédé d'une préface de M. Ginguené eu faveur de l'authenticité de ces fables. Cette authenticité, en effet, a été contestée par quelques savants. Quant à moi, je les accepte les yeux fermés. J^aurais toute la science nécessaire pour entrer dans cet examen que je me garderais bien de le faire : en bibliographie, comme en beaucoup d'autres choses, Madame , pourvu que les intérêts de Tintelligence n'en restent pas trop compromis, le mieux est de nv

pas regarder de trop près, le meilleur est de jouir.

Aprèsle grand fabuliste, je vous parlerai avec beaucoup de plaisir encore, mais un peu plus froidement de Faerne, qui a été surnommé aller Phœdrus, et dont un ordre du pape Pie IV fit un fabuliste charmant, plus do trente ans avant la découverte des fables de Phèdre. L'on a prétendu, au moyen de certains rapprochements, qu'il avait eu connaissance du précieux manuscrit découvert plus tard, et il y a eu là-dessus, comme sur les trente-deux nouvelles fables, des controverses savantes qu'il n'entre pas dans mon plan de reproduire ici. Quoi qu'il en soit, j'ai la première édition de Faerne, petit in-4" fort rare, et don t les planches passent pour avoir été faites sur les dessins du Titien; j'ai aussi le grand in-4o de Londres (1743), avec la traduction en vers de Perrault et de fort belles gravures. C'est déjà beaucoup sans doute pour un auteur de cet ordre, et cependant je ne dis pas tout à fait tout.

J'ai emporté encore un Pline le jeune auquel je garde une affection de vieille date, modeste petit in-J2 de Desaint et Saillant (1749), avec d'excellentes notes de Lallemand; un beau Juvenal, Variorum, du caractère romain, un charmant exemplaire de la jolie édition de Boëce faite chez Lamy en 1783 , par Debure Saint-Fauxbin, sous le pseudonyme Johan., eremila. Un bon Quintilien de 1531; ÏInslilulion de Corateur en italique et les Déclamations en romain.

Ce volume porte une reliure des plus remarquables^ en vieux vélin, frappée d'ornements et de figures à froid, ces dernières d'une extrême énergie et d'une parfaite netteté.

J'ai dû laisser un très-bel Eutrope (Mérigot 1746); un Velleius Paterculus de Barbou (1754), un Sulpice Sévère in-8°, et les Colloques d'Erasme in-18, Tun et l'autre Elzévir; enfin, un joli Silius italicus de Blaeu.

Je ne ferai qu'indiquer ici quelques poètes latins modernes dont je suis pourtant loin de faire peu de cas : Santeuil^ des Billons, du Cerceau, le Père Larue, le cardinal de Polignac, etc., etc.

Je ne puis pas regarder, non plus, comme appar. tenant à la véritable latinité des ouvrages qui, quoique écrits en latin, ont été composés dans une autre pensée que la pensée littéraire : comme la Défense de Charles Premier par Saumaise, et la Réponse par Milton; les Préadamiles de Lapeyrère, édition de 1655, sortie des presses elzéviriennes; le Livre des Flagellans de l'abbé Boileau; le Traité de la Vérité de la religion chrétienne de Grotius, et plusieurs autres, tous livres dont chacun a son mérite spécial, et que j'ai dû recueillir avec intérêt.

Enfin, et c'est par là que je terminerai, ce n'est pas comme bibliophile que j'ai placé parmi mes livres de choix des éditions assez ordinaires de Claudien, de Stace, de Vida, de Sannazar, texte et traduction, c'esl en mémoire du savant traducteur, mon

vénérable homonyme, Tancien curé de Saint-Thomasd'Aquin, de qui je les tiens : ma réputation d'amateur pourrait en être diminuée de quelque chose que je ne renoncerais point à ce doux et pieux souvenir. Agréez, etc.

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