LETTRE VI
LITTERATURES ETRANGERES.
Madame ,
Un grand écrivain du dernier siècle a dit, et Ton a répété depuis en toute occasion : « Le style estrhomme même. » Cette sorte d'axiome dont on a, mainte fois, modifié Texpression, expression que je modifie peutêtre un peu aussi, moi-même, est vraie à beaucoup d'égards, tout en appelant quelques réserves. Au reste, il n'entre nullement dans mes intentions défaire ici, à mon tour, une dissertation à ce sujet mais bien un simple rapprochement de cette sentence avec le point spécial que voici :
Oui, sans doute, le style d'un auteur éminent (il n'y n'y a guère que ceux-là qui, en vers comme en prose, aient un style) peut devenir l'objet de recherches
philosophiques sur les rapports de ce style avec l'auteur lui-même; mais alors, passant de ceux qui savent écrire à ceux qui savent lire dans la haute acception de ce mot, comment se fait-il que tel homme livré à rélude des lettres place très-souvent ses affections, ses préférences h tléraires sur des auteurs qui ont écrit dans une autre langue que la sienne? Je vais, au surplus, m'appliquer nettement cette question à moimême, puisque ce sont mes propres sentiments qui Tgnt amenée.
Des différentes langues étrangères que je connais, je n^en ai appris aucune dans le pays même, mais seulement par des maîtres, moyen nécessairement imparfait, quand il est seul, d'apprendre une langue vivante. Il en est même que j'ai apprises un peu tard, et celles-là je les sais plus imparfaitement encore, car ce n'est pas trop de toute la puissance d'une jeune mémoire pour seconder, en pareil cas, le travail si insuffisant du cabinet. Cela établi, je dirai donc : si le style seul possède la faculté de rendre au vif toutes les pensées grandes ou émouvantes, tout l'être moral, en quelque sorte, de celui qui écrit, comment se fait-il qu'en admirant de toutes les forces de mon intelligence et de mon âme les œuvres des hommes de génie, des écrivains éminents qui ont illustré notre belle langue, qu'en sentant aussi vivement qu'il est possible de le faire tout ce qu'offrent de force ou de charme^ de grâce ou de poésie, même parfois nos
auteurs de second ordre; comment se fait-il^ dis-je^ que ma prédilection particulière pour quelques poêles (car les poètes seuls inspirent de pareilles sympathies); que cette prédilection qui semble passer des écrits à Vhomme même, et qu'on ne pourrait guère ni caractériser ni définir, porte, après Virgile, sur des poêles anglais ou italiens? Assurément, il n'y a aucune comparaison à faire entre la manière dont je puis sentir les beautés de style de Tauleur que j'ai lu et admiré presque en naissant, et le degré auquel il m'est permis d'apprécier celles de l'auteur que je suis quelquefois obligé de lire ayant un dictionnaire à portée de ma main : cependant, combien cette préférence est, à quelques égards, profondément marquée ! décide cela qui pourra. Je me borne à constater un fait que chacun, suivant sa pensée ou ses impressions, expliquera comme il croira devoir le faire, et je passe à la revue dont je vous ai dit que je ferais suivre celle de mes livres latins.
Et débutant précisément. Madame, par un des principaux objets de ce genre d'affection, en remarquant qu'il ne s'agit pas même d'un auteur du premier ordre, je vous dirai que j 'ai plusieurs éditions de Thomas Gray, un poète qui agit sur mon âme plus que je ne pourrais l'exprimer, peut-être, dans les termes usités. J'ai beaucoup lu dans ma jeunesse les Nuits d'Toung et les Médilations A'ReTYey; passant, avec le temps, des traductions à Toriginal, j'ai admiré ces deux au-
— 6i — leurs dans leur propre langue sans chercher à me rendre compte de leurs défauts; je me suis, plus lard, un peu refroidi pour eux, et il n'est pas impossible que le sujet habituel de leurs écrits, qui n'avait rien de repoussant par lui-même pour un très-jeune admirateur, ait exercé un peu moins de séduction sur celui qui commençait à dépasser l'âge où ce higubre sujet nous semble encore si éloigné de nous. Mais le Cimetière de Campagne de Gray, je le lirai encore avec délices aux extrémités de la vie. Je le lus d'abord, presque enfant, dans une assez faible traduction en prose; j'en fus remué plus que de toute autre lecture du même genre que j'eusse faite jusque-là. Je le lus ensuite dans d'assez beaux vers de M.-J. Chénier, je le lus dans d'autres vers français, je le lus dans des vers italiens, j'arrivai enfin à le lire en anglais: chaque fois, il m'impressionna un peu plus ou un peu moins, mais toujours à un degré que la répétition de mes expériences ne diminuait en aucune façon. Où serait donc cet effet en quelque sorte exclusif du style? Car le style d'un auteur ne peut avoir toute sa force, ne peut, à son tour, être lui-même que dans sa langue naturelle. Non, Madame, Dieu me garde de méconnaître jamais le charme et l'irrésistible puissance du style; mais le fond même, la poésie, la vérité des sentiments : voilà ce qui, avant tout, anime les tableaux de Gray, ce qui est Vhomme Gray, dans quelque langue que ce soit, ce qui saisit, de prime-abord ; ses lec-
teurs, et cela dans toutes ses œuvres sans exception, soit qu'elles appartiennent à sa mélancolie naturelle, soit qu'elles touchent à des sujets peu sérieux. H est chez moi sous toutes les formes; mais j'ai surtout une édition faite avec amour à Éton, ce collège si cher à Tadmirable poète qui lui doit une de ses plus touchantes inspirations. L'on trouve dans ce beau volume in-S» une suite de délicieuses gravures, toujours appliquées avec un choix exquis aux lieux les plus aimés de Gray. Enfin, c'est une édition toute sentimentale , expression qu'on a un peu gâtée en France par l'abus qui en a été fait, mais devant laquelle les Anglais, eux, ne reculent point encore.
J'ai laissé l'excellente édition de Londres (1817), où se trouvent les Mémoires biographiques de Masson, poëte lui-même, mais moins illustre peut-être par ses propres écrits que par la tendre et constante amitié de Gray.
Plusieurs livres en langues étrangères offrent Tavantage, que j'ai apprécié dans quelques collections françaises, d'occuper peu de place, malgré mon éloignement de bibliophile pour cette forme de publication.
J'ai, par exemple, un Shakspeare en un volume, représentant au moins douze in-octavo ordinaires, StockdaWs édition (Londres, 1784), avec des notes prises de plusieurs commentateurs et un por-
trait, en un mot, contenant tout ce que pourrait renfermer de beau et d'utile la plus volumineuse édition.
J'ai bon nombre de ces charmantes publications de Walker : son MiUpn, livre d'une exécution merveilleuse, les célèbres Lettres de Junius, les Essais de Morale et de politique de Bacon, plusieurs autres encore du même genre et du même éditeur. Mais, en dehors de cet ordre de livres, j'ai le Byron imprimé par Didot et publié en 1825 par l'intelligent Baudry; il y a peu d'éditions anglaises du grand poêle plus notables que celle-ci.
J'ai emporté particulièrement quelques auteurs anglais pour lesquels je viens de signaler plus haut les prédilections de ma jeunesse : les Nuits d'Young (Londres, 4750) les Méditations d'Hervey (1761); ces trois volumes reliés comme il appartient à des livres amis de l'être, par feu Simier.
J'ai toujours aussi avec moi ma plus joHe édition de ParneK, poëte pour lequel je fais profession d'un goût qui a quelque chose de ma sympathie pour Thomas Grayjle Vicaire de Wakefield (Londres 1825), avec de ravissantes figures sur bois; les Poésies de l'auteur du Vicaire, le docteur Goldsmith; le Voyagé sentimental de Sterne (Londres iS^3);V Essai sur l'homme dePope (Glasgow, 1754), et les Saisons de Thompson avec des figures (Londres, 1769).
Les doubles de ces livres ne me manquent point.
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entre autres l'édition illustrée du Vicaire de Wakefieli (1833), où le texte est accompagné d'une traduction^ ouvrage de la sœur d'un homme de lettres fort honorablement connu dons la presse quotidienne. L'on crut avoir un intérêt à ce que cette traduction parût sous le nom de Charles Nodier.
Je n'ai qu'un Robinson Crusoéde Dubhn.
Enfin, car je ne voudrais pas trop étendre celte sèche nomenclature. J'ai une assez jolie édition d'Ossian (Glasgow), 2 vol. in-18 très-élégamment reliés; j'ai même la traduction en vers italiens par l'abbé Cesarotti, traduction qui jouit d'une très-grande estime même en Angleterre. Sur mon exemplaire est une note autographe de M. Ârnault, l'auteur de Marins à Minturnes, d'où il résulte que ce livre lui fut donné par Cesarotti lui-même pendant un voyage que M. Arnault fit en Italie.
Je ne m'occuperai, en aucune façon, suivant nion usage, de la grande polémique qui s'éleva dans le temps, et qui s'est souvent ranimée depuis, touchant l'authenticité des poésies d'Ossian; mais il est tout à fait de mon sujet de constater la petite circonstance que voici :
J'ai recueilli une plaquette in-12, intitulée :
Fragments of ancierlTpoelry collecled in the Highlands of Scolland, and translated from the Gallic or l els4. language. The ^^ édil. Edimbourg, Hamillon and Bal four, 1760. .
^ancien possesseur a écrit sur une garde à Tencre rouge :
« Édition fort curieuse par sa date, la version ana glaise de Macpherson n'ayant été publiée qu'en a 1765. »
Cela est fort curieux, en effet.
Je passe à mes livres italiens :
J'en ai un bien plus grand nombre que de livres anglais : c'est là une des premières langues que j'ai apprises, et, outre cette fraîcheur de mémoire dont j'ai parlé eu commençant et qui a dû me la rendre plus familière que les autres, le temps, qui a passé sur les impressions que j'ai reçues de sa littérature, leur a donné une consécration qui a mis les grands écrivains de l'Italie au nombre des compagnons les plus chers et les plus habituels de ma vie intellectuelle : les collections du bibliophile ont dû naturellement s'en ressentir.
Je ne sais pas pourquoi le nom de Machiavel est le premier qui vient se placer sous ma plume. Ce n'est point, assurément, par suite d'une de ces prédilections dont j'ai parlé. Toutefois, dans mon opinion, il n'a mérité ni cette exécration qui, depuis trois siècles, s^'attache à son nom devenu proverbe, ni l'admiration de ceux qui veulent absolument, comme Bacon et comme J.-J. Rousseau, interpréter à leur manière la politique de ses écrits. Machiavel est un profond penseur, c'est surtout un grand écrivain. En considération
de ces deux qualités, dont j'ai seulement à me préoccuper ici, je me suis rendu possesseur d'une de ses éditions les plus estimées, celle de 1550, in4*, la meilleure parmi les cinq de cette date décrites par M. Brunet. Mon exemplaire relié en vélin dltalie, à l'ancienne manière italienne, est, sur tous les points. d'une étonnante conservation. Il appartient, par plusieurs côtés, à ma plus grande bibliothèque, ainsi que deux suppléments d'oeuvres inédites précieux à plusieurs égards.
Je me vante encore d'un autre in-4' italien, le beau Decameron de Londres (1725), fait sur celui de 1327, si célèbre en bibliographie : Texemplairc est despte soignés : j'ai dû le laisser à côté du Machiavel
Mais j'ai gardé sous ma main, du clief-d'œuvre de Boccace, une des plus jolies éditions qu'on puisse \oir dans la forme Elzévirienne, c'est-à-dire le Decameron • pelit in-12 (Amsterdam, 1665). On attribue généralement ce charmant volume, du reste fort rare, aux Elzévirs ; M . Brunet croit qu'il est de Jean Blaeu, maiSi vienne d'où vienne, je doute qu'il soit possible de porter plus loin la correction d'un texte, la netleie des caractères, en tout la beauté de l'exécution. C'est un de ces livres qu'on mesure par lignes et par demi lignes; bien que ce genre ou plutôt ce degré de mérite ne soit pas précisément au nombre de mes faiblesses, il y aurait de la duperie à ne pas constater ici qu« mon exemplaire est d'une très-salistaisante grandeur.
Je possède aussi la Fiammetle amoureuse, texte et traduction, volumineux in-12 de TAngelier, assez recherché, disent les intéressés.
J'ai un bel exemplaire des Nouvelles du Lasca, François Grazzini, le célèbre fondateur de la célèbre académie de la Crusca (Londres, 1756), in-12, non rogné.
Qui serait sans sympathie pour Tadmirable traité Des délits et des peines de Beccaria? j'en ai donc une édition assez belle, malgréTépoquefort peu bibliographique où elle fut fuite : elle est in-4o, Paris, Boiste, 1796, papier vélin. L'on y trouve d'abord la traduction de Tabbé Morellet; ensuite, avec une pagination différente, le texte de Beccaria. Le volume est snperbe et à toutes marges. Il n'y avait aucune raison pour le déplacer, muni que j'étais d'une excellente édition plus portative, celle deMolini (Paris, 1780).
Toute grande œuvre appelle les imitations. Un autre écrivain italien, Dragonetti, a fait un traité qui a pour litre: Des vertus et des récompenses. Cette production, qui n'est point sans mérite, est une annexe naturelle du beau livre qui l'a inspirée.
Puisque je me suis ainsi laissé gagner par les prosateurs, je dois citer encore dans des temps plus rapprochés de nous :
Les Mémoires d'Alfieri, ou, comme on disait tout uniment lorsque cette dénomination de mémoires n'était pas devenue la condition nécessaire de la
Yogue^ et comme il a dit textuellement : la Vie d'Aïfieri écrite par lui-même, ce grand poète que nous allons retrouver ailleurs;
Les Dernières lettres d'Or Hz, ouvrage si remarquable à plus d'un titre d'Ugo Foscolo ;
Les Prisons de Silvio Pellico, cette œuvre évangélique sans précédent : belle édition de Turin (1832);
Son livre des Devoirs, sorte de corollaire des Prisons (Paris, 1834);
Enfin, les Fiancés, la Colonne infâme, la Morale catholique de Manzoni : tous écrivains pour qui j'ai plus ou moins d'entraînement et sur lesquels je reviendrai lorsque je m'occuperai des traductions.
Laissant maintenant de côté encore quelques ouvrages en prose et arrivant aux poètes, ces véritables rois de la littérature italienne, j'abandonne, de primeabord, tout prétexte, toute défense, et je. me livre pieds et poings liés en ce qui touche le chantre delà Jérusalem , comme je Tai fait , naguère , pour Phèdre, comme je serai peut-être, hélas! obligé de le faire encore d'autres fois. Oui, Madame, lorsque j'ai remarqué qu'après Virgile mes poètes les plus aimés se trouvaient parmi les poètes anglais et italiens, c'était surtout le Tasse que j'avais dans Tesprit. Le mal s'était pris dès mon enfance dans la déplorable traduction de Mirabaud ; jugez ce que devict cette première impression lorsque je pus lire l'original . Virgile et le Tasse ont été la joie et, parfois, la
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consolation de ma vie. Si, en arrivant, avec Fâge, à la pensée littéraire. Je me fusse trouvé seul en face de Tarrêt prononcé par Boileau, j'aurais peut-être dissimulé un peu cet amour que j'eusse pu croire plus ou moins illégitime, car il faut de la discipline dans les lettres comme en toutes choses. Par bonheur, la postérité compétente a frappé de nullité Tinjuste expression de clinquant. L'on peut dire aujourd'hui, la tête haute, Tor du Tasse comme on dit l'or de Virgile, ce sont métaux de même nature : il n'y a de différence que dans les degrés.
Personne donc, dans cette situation morale du monde des lettres, ne trouverait étrange qu'un admirateur un T)eu vif du Tasse eût deux, trois, quatre éditions différentes de la Jérusalem délivrée : mais j'ose à peine le dire. Madame, j'en possède plus de vingt, en y comprenant, à la vérité, quelques traductions d'éhle. Du reste, vous pensez bien que je n'entends pas énumércr ici ces éditions en totaUté : je me renfermerai dans les principales, vous trouverez peut-être encore que c'est beaucoup.
Et d'abord, à tout seigneur tout honneur, car je ne suivrai point l'ordre chronologique par divers motifs. Et d'abord donc : la magnifique édition de Venise (1745), grand in-folio, papier de Hollande, avec les figures de Piazzetta. Cette édition dédiée à l'impératrice Marie-Thérèse, dont elle contient un beau portrait, a conservé, disent les voyageurs instruits et les
bibliographes^ son ancien prix en Italie. En France elle se vend un peu moins cher qu'autrefois^ bien qu'elle atteigne encore^ surtout dans ce papier^ un prix assez élevé. Mon exemplaire, au surplus, relié en superbe vélin, est d'une conservation fort rare, et Je ne doute pas qu'un bibliophile spéculateur, comme il s'en voit encore parfois, ne trouvât dans la possession de ce beau livre un sujet matériel de satisfaction;
L'édition d'Urbin (1733), petit in-folio, bien exécuté, avec les ligures du Tempesta et les notes de Gentili et de Guastivini ; c'est, en tout, un volume remarquable et en très-bon état ;
L'on se défie généralement plus ou moins des livres imprimés dans un autre pays que celui de l'auteur quand ils ne l'ont pas été avec un luxe et, par suite, avec des soins hors de ligne ; mais, outre que les livres italiens sont un peu moins soumis que les autres à ce fâcheux préjugé, la belle édition de la Jérusalem délivrée donnée par Delalain (Paris, 1771), pourrait satisfaire à la plus rigoureuse exigence des amateurs. Elle est en deux volumes, grand iu-8«, et contient les figures si remarquables de Gravelot : c'est une de mes premières possessions;
Encore une des premières éditions de la Jérusalem que j'ai recueillie et que je conserve soigneusement, celle de Prault (1744), date préférable aux dates qui ont suivi. Tout ce que j'ai de livres italiens appartenant à celte collection (et j'en ai beaucoup) a été traité de
manière à former des exemplaires irréprochables à tous égards;
Revenant aux éditions de ce poëme faites en Italie, j'ai une des plus anciennes où se trouvent les annotations de Gentili, lorsque la Jérusalem délivrée portait encore pour titre principal le Godefroy. C'est un petit volume imprimé à Venise en 1598, trois ans seulement après la mort du Tasse : il a les gravures sur bois obligées ;
J'ai aussi une assez jolie édition de Padoue (1763), petit in-12 avec des figures imprimées dan§ le texte ; tout le caractère italien.
Je crois devoir omettre ici, Madame, la plupart de mes autres Jcrwsakm dont nous rencontrerons encore çà et là quelques-unes, et ne voulant d'ailleurs déflorer à aucun prix ce que j'aurai à vous dire plus tard d'un exemplaire d'une des éditions originales, Parme, Erasmo VioUi, 1581.
Je dois également vous épargner la liste de quelques belles éditions de YAminte, cet incomparable diamant^ comme on l'a si justement nommé; il faut savoir se borner.
Mais je ne puis me dispenser de vous faire connaître en détait une série de très-anciennes éditions in-18, que je n'ai pas réunies sans beaucoup de peine, et qui contiennent la presque totalité des œuvres du Tasse, la plupart publiées par le même éditeur de Venise, Evangelista Deuchino ;
La Jérusalem conquise, ce poème dans lequel le Tasse tenta de refaire la Jérusalem délivrée, soit excité par les critiques qui avaient été faites du premier poëme, soit, suivant d'autres, pour faire disparaître les éloges qu'il y avait donnes à la maison d'Esté (Paris, PAngelier, io95. Tannée même de la mort du grand poëte). Cette édition contient trois stances du xx« chant; page 270, supprimées par arrêt du Parlement de Paris, comme conlenant des idées contrains à l'autorité du roi et au bien du royaume, et atlenlatoires à F honneur du feu roi Henri III et du roi ngnant Henri 1 V. Ces trois stances, qui ne se trouvent pas dans tous les exemplaires, ont été conservées dans le mien;
Le Godefroy ou la Jérusalem délivrée, poëme héroïque du Seigneur Torqualo Tasso^ avec Vallégorit etc. (Venise, Deuchino, 1612).
Dans un seul volume du même éditeur, le Renaé /1621), VAminte (1622), le Roi Torrismondo (1622), le Bûcher de Corinne et le Phénix (1621).
Toutes les pièces séparées du Tasse sous le titre général de poésies [Rime), toujours de Venise, les unes de 1620, les autres de 1621 : deux volumes;
Les œuvres en prose (Prose), divisées en cinq parties, la plupart sous la forme de dialogue';
Un volume contenant un grand nombre de pièces polémiques, quelquefois simplement littéraires, tant du Tasse qucjde TAriosle ou autres écrivains moins
célèbres du temps (Mantoue, 1585). Le tout rempli d'intérêt ;
Enfin, la Vie du grand poëte par son ami Manso (Venise, Deuchino, 162i).
Dans ces différents volumes, la poésie est en italique et la prose en caractères romains.
Nous voilà, je pense, bien quittes avec le chantre de h Jérusalem délivrée, du moins vous, Madame et autres lecteurs de cette lettre s'il y en a : quant à moi je crois ne l'être jamais. •
J'ai pourtant dû me séparer temporairement d'une partie de ces douces possessions: les in-folio, les inquarto appartenaient par nature aux grands rayons qui leur avaient été d'abord affectés, mais, en même temps que cette précieuse suite de vieux in-dix-huit, j'ai emporté plusieurs volumes du Tasse qui satisfont, à la fois, l'esprit et les yeux. Il ne serait même pas impossible que tel amateur un peu austère ne trouvât nia seconde bibliothèque encore trop riche de ce côté-là.
Après le Tasse, Madame, il faut absolument nommer l'Arioste, Tusage bibliographico-littéraireleveut ainsi. Quelques-uns, même, voudraient qu'on le nommât le premier; moi, si je suivais mon penchant, je ne le nommerais que le troisième, raison de plus pour que dans celte énuméralion, quelque arbitraire qu'elle soit, nous nous en tenions à ce qui est généralement établi. Du reste, je n'ai jamais compris qu'on pût
s'obstioer à ce rapprochement de tous les jours entre deux grands poètes qui ont produit deui œuTres aussi profondément dissemblables. L^on peut soutenir sans doute qu'il fallait plus de génie inventif pour faire le Roland furieux que pour faire la Jérusaltm dilivrie, mais^ loi-squ'on vient à une appréciation sérieuse des deux poèmes, une aussi grande opposition dans les genres repousse toute comparaison qui n*est pas une comparaison de détail. L'Arioste est incontestablement le premier poète du genre comique de tous les paysj comme le Tasse est le preniier de tous les poètes épiques modernes : quand on a dit cela on a tout dit: le reste n'est que vaines subtilités.
Vous pressentez déjà que je n'ai pas coum les éditions deTÂrioste avec autant d'ardeur que j'en ai mis à recueillir tant de Jéru$alem. J'ai l'excellent Rolaf4 furieux de Prault (1746), édition à laquelle se rattachent pour moi quelques souvenirs particuliers; j^ r^i encore en deux jolis petits volumes destinée à la poche. Enfin j'ai les OEuvres complètes de rAriosle, avec des éclaircissements (Bassano,1771), Vous voyez qu'au fond je ne puis guère être accusé à'indiffé^^^' ti$me à son endroit.
J'ai fait peut-être moips jusqu'ici pour un poêle que j'affectionne pourtant bien autrement, pour Dante, ce sublime Dante, qui n'est ni le premier ni le second; qu'il ne faut pas chercher à classer d'une manière précise, pas plus que Hilton, moins que Hilton. Ce sont
là de ces génies à part^ en dehors et souvent au-dessus de la règle^ dont il faut jouir dans ce qu'ils sont, laissant discuter, disputer ceux qui ont goût à le faire. La bibliographie^ Madame^ nous l'avons déjà dit^ nous le répéterons peut-être encore, est chose, de soi, fort indépendante. On ne nous reprochera pas, sans doute, d'avoir jusqu'ici trop cherché à la matérialiser. On ne peut pas, du moins, nous reprocher d'avoir jamais appliqué notre froid compas, comme je Tai vu appliquer parfois chez Sylvestre, aux livres rares; d'avoir montré plus d'estime pour un Lucain Elzévir à belles marges que pour un Virgile quelque peu court; mais aussi gardons notre liberté tout entière potit l'appréciation des auteurs en eux-mêmes, et quand Dante aura profondément ému notre âme, élevé notre imagination par-dessus les mondes créés, ne nous laissons pas persuader aisément que c'est une jouissance illégitime que nous venons de goûter.
J'ai la Divine Comédie de Vérone (ll^O), avec les commentaires du P. Venturi, trois beaux volumes qui ne me quittent jamais : j'ai aussi l'édition de Biagioli (1818), à laquelle je fus, dans le temps, un des premiers souscripteurs.
Puisqu'on veut à toute force rapprocher les poètes plaisants des poètes sérieux, je voUs dirai que j'ai, outre l'édition du Seau enlevé (Prault, 1768), celle d'Orléans (1788), puis je fais un alinéa séparé pour celle qui suit:
C'est une édition de Venise (1739), avec les éclaircissements de Salviani, et les annotations de Pèregrino Rossi. Ce joli volume, qui contient quelques leçons parliculières et une vie de Tauteur, par Muratori , est orné d un charmant frontispice ainsi que d'un beau portrait du Tassoni. Grosley a écrit son nom sur le titre, et ce rapport avec le célèbre jurisconsulte champenois, si connu par ses tendances burlesques, a peut-être quelque chose d'assez curieux. Quelques mots écrits çà et là sont probablement de sa main.
Je possède aussi une assez bonne édition du Malmantile Racquistalo de Lorenzo Lippi, poëme héroïcomique, qu'on devrait plutôt appeler un poëme local, et qu'ont dû, tout au plus, comprendre les contemporains et les compatriotes de Fauteur.
Citons encore un poëme plaisant fort renommé, le Richardet du cardinal Forteguerri; ensuite^ négligeant d'autres poëtes comiques un peu moins connus, venons à des genres plus sévères qui présentent aussi des poëtes d'un ordre plus élevé.
Pétrarque, le grand Pétrarque, le savant Pétrarque ! Et cependant je n'ai pas de ce poëte quelque chose d'aussi satisfaisant que ce que j'ai toujours eu l'intention d'acquérir. J'ai habituellement sous ma main une édition assez ordinaire, puis celle de la Société typographique de Milan (1805), publication d'une certaine valeur. Mais j'ai surtout une édition
fort rare de Venise ( 1 543), où se trouvent des planches qui ont les défaiits, mais qui ont aussi les qualités du temps. Malheureusement ce volume a un titre refait à la main, il est vrai avec beaucoup d'art. Après tout, je suis porté à lui reprocher, comme une plus véritable imperfection, l'idée qu'a eue l'ancien possesseur d'y placer un frontispice Louis XY; Pétrarque et Laure vêtus comme des personnages de Boucher: il y a parfois de singuliers amateurs.
Et Métastase, le doux, le gracieux Métastase; le
chantre du Printemps et de la Parfaite indifférence;
le chantre de tous les sentiments vrais, un des poètes
de ma première jeunesse, comme de tous les temps
de ma vie. J'ai l'édition de Venise (1800), une de celles
où les poésies sont le plus complètes et qui a des
gravures passables; mais l'édition de mon choix,
rédition où j'ai lu pour la première fois Métastase, et
que je me suis plu à compléter en toute occasion, se
compose de six volumes petit in-12 (Durand, 1773),
des tomes VII et VllI ajoutés par Molini en 1783, et
enfln de trois volumes d'OEuvres inédites^ publiés à
Vienne en 1795, renfermant entre autres choses une
correspondance pleine d'intérêt: ce Métastase ne
m'a jamais guère quitté.
J'ai, en charmants petits volumes, le Pastor Fido de Guarini, et la Filli di Sciro de Bonarelli. Ces deux productions forment, vous le savez, avec VAminte, qui reste toujours supérieur a tout, un ensemble de
trois poëmes du genre pastoral^ comme aucune autre littérature ne pourrait le présenter : on les a réums dans quelques éditions.
J'en ai une fort bonne des Tragédies d'Alfleri faîte en 1821 par les Molini de Florence^ une émanation peut-être de celui qui fleurit si longtemps rue du Jardinet.
Enûn, outre des publications isolées comme la Mérope de Maffei et quelques pièces de Montiy avec un envoi de sa maiij^ je retrouve ici, en tant que poète dramatique, notre admirable SilvioPellico, édition de Paris, édition de Turin.
Je mets un terme. Madame, à cet exposé déjà bien long de mes possessions en langue italienne, mais vous devez peut-être me tenir quelque compte de cette sorte d'abnégatlod, car, indépendamment de plusieurs ouvrages que j'ai jugés de trop peu d'importance pour les mentionner ici, je laisse de côté un assez bon nombre de petits scélérats de chefs-d'œuvre, dont il m'est, je crois, interdit, en conscience, de vous parler: il faut savoir s'arrêter àtemps.
En ce qui touche mes livres espagnols, vous savez combien cette littérature est restreinte, pour ceux, du moins, qui ne veulent pas en faire l'objet d*une étude particulière : je ne suis pourtant pas à cet égard d'une indigence absolue.
J'ai d'abord, car il faut toujours commencer par là, ufie édition très-passable du Don Quichotte (Madrid,
1764), avec des figures sur bois : c'élaît Texemplaire de Tarn irai Freycinet.
J'ai aussi rédition de Baudry, avec d'assez bonnes gravures; j'ai, de plus, les Nouvelles publiées par lui, la même année, 1835.
J'ai surtout de ces dernières une vieille et bonne édition de Bruxelles, 4625.
Depuis|ma première jeunesse, je comptais parmi les livres qui m'avaient le plus impressionné le Pasteuf de la nuU de Noël de révéque d'Osma, don Juan de Palafox. Je l'avais lu d'abord dans une traduction, et malgré tout ce qu'il y aurait à dire touchant cet ascétisme si alambiqué, si peu aimé parmi nous, ce Pasteur ayant produit son effet sur ma jeune imagination, un exemplaire, avec de petites gravures d'une étonnante vérité, avait pris rang parmi mes livres favoris. Après avoir;appris l'espagnol, ma bonne fortune jne fit mettre la tnain sur Une charmante édition de Bruxelles, pays tout espagnol en 1662 dont elle porte la date: c'est aussi un in-18, et ces deux petits volumes, l'original el la traduction, ne se sont plus séparés de moi.
Une sorte de hasard m'ii procuré un ouvrage de circonstance curieux par ses? actessoircs: ExpùBiihn des fo>its et des machinations qui mii préparé l usurpation de la couronne d' Espagne ^ tjtc- Sladrid, de l'Imprimerie royale, 1808, petit in-4a.
Cet exemplaire a été envoyé par l 'au leur, don
Pedro de Ceyallo?^ premier secrétaire du roi Ferdinand VU, au comte de Miranda^ et porte un enyoi de plusieurs lignes de la main de Tauteur.
J'ai les Fables liuéraires d'Yriarie, recueil qu'aucune littérature ne serait en droit de traiter avec dédain (Madrid, derimprimerie royale, 1802).
Je vous citerai avec quelque orgueil, en raison de son extrême rareté, même en Espagne, une production de Guillem de Castro : la Jeunesse du Cid, première et seconde partie, formant deux pièc^ dramatiques distinctes (Valence, 1796), in-^», dos de cuir de Russie, non rogné.
J'ai les Comédies de Moratin (Paris, 1821). J'ai aussi les Nuits lugubres de Cadalso, livre qu'on peut lire avec plaisir, même après les Nuits d'Young, quoi qu'en disent maints critiques de sa nation.
Enfin, Madame, j'abandonne quelques autres ouvrages espagnols pour arriver le plus tôt possible au plus beau de mes livres, à celui qui reste, à tous égards, l'honneur de mon cabinet. Je tiens d'une main auguste et chère le superbe Don Quichotte de l'Académie espagnole, sorti en 1780 des presses d'ibarra. 11 n'est pas que vous n'ayez entendu parler de cette splendide édition, qu'on trouve aujourd'hui fort difficilement , et qui, comprise dans le catalogue de M. Debure, en 1853, ne fut pas vendue parce qu'elle avait été donnée en legs. Elle est en quatre volumes grand in-4o. L'incomparable beauté
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des caractères, la couleur locale des gravures, la perfection des moindres détails, enfin le travail littéraire de TAcadémie royale de Madrid font de ce magnifique livre un véritable monument national. Et ce n'est pourtant pas là son plus grand prix à mes yeux.
Vous avez déjà compris, Madame, que je dois ici mettre fin à ma lettre : veuillez donc agréer, je vous prie, etc.