MALHERBE COMMENTE PAR ANDRE CHENIER
Encore un épisode^ Madame : j'appelle ainsi la convenance ou la nécessité de consacrer une lettre tout entière à un seul volume^ à un seul objet que sa nature et des circonstances plus ou moins intéressantes rendent plus ou moins intéressant. Ce sera même ici moins une digression qu'une sorte d'à-propos; car, des deux grands poètes qui vont être le sujet de cette étude, le plus ancien, par l'époque à laquelle il appartient, nous fait, sauf quelque anticipation de dates, rentrer naturellement dans reœposition des livres français, qui est maintenant le point auquel nous sommes arrivés.
J'ai à vous entretenir, en effet, d'un exemplaire des Poésies de Malherbe, sur lequel se trouvent un
. grand nombre de notes de la main d'André Chénier. Je pourrais çans doute enfler quelque peu ici ma voix et proclamer la découverte d'un commentaire complet; car les amateurs de livres, je n'entends pas le nier, ont bien aussi parfois leur petit grain de charlatanisme. Je le pourrais avec d'autant plus de raison que cette suite de notes, quoique jetées peutêtre un peu au hasard sur les pages d'un livre d'étude, n'eu présentent pas moins, à quelques égards, une sorte d'unité; qu'elles ne semblent pas toujours avoir été là placées comme de simples jalons destinés à éclairer les travaux personnels de Tannotateur, et, enfin, que, loin de se renfermer dans les étroites li^rnites de la critique verbale, elles s'élèvent parfois aux plus hautes considérations de l'art. Mais je ne prendrai pourtant point sur moi. Madame, de donner de ma propre autorité le titre peut-être un peu ambitieux de commentaire à ce très-remarquable travail d^André Chénier. Je n'ai rien de mieux à faire, je le sens, que de me livrer ici à une courte appréciation de l^'ensemble et de quelques détails de c<'S noies. Je veux être seulement, comme d'usage, votre riippor* leur littéraire ; vous et le public vous jugerez*
Je ^ais même entrer, sans autre préambule, dans l^examen de cette suite d'observations ; car je ue répéterai pas, à l'occasion de quelques réflexions cri- ^jques, ce qui a déjà é^té placé partout avec bien plus l'a -propos. Depuis les deux notes où, dans son im'»
mortel omrrage, dans le lirre do dix-nanièiiie siècle, M. de ChaieaulHiaiid; presque le premier^ annonça au monde littéraire on grand poète de plos, on n'a rien laissé à dire sor cet infortuné jeune homme que les lettres pleureront éternellement. Que serait ma faible Yoix après toutes les autres? Je restreindrai donc mes propres remarques sur récrirain, comme sur rbomme^ à ce qui me sera suggéré par la direction de l'espèce d'analyse que j'entreprends.
La première pensée qui frappe l'esprit^ Madame, après aToir lu ce commentaire^ c'est qu^ n'est pas rœuYre d'un commentateur de profession, d'on homme qui a pris la plume uniquement pour en initier d'autres dans les secrets de l'art dont il est ou se croit un des maîtres. L'on sent, dès l'abord^ que c'est un poète, et un poète d'un ordre supérieur, qui, cherchant dans un de ses pairs les beautés dont il porte en lui le germe, témoigne tout son enthousiasme lorsque la pensée poétique est rendue avec bonheur, exprime son désappointement quand l'auteur lui semble avoir failli, produit enfin son opinioa personnelle sur les points qui peuvent être douteux. Mais ce qui étonne le plus. Madame, c'est la science, l'esprit d'analyse, la maturité de ce commentateur de dix-neuf ans; car, bien que plusieurs de ces notes paraissent avoir été faites à des époques différentes, il en est une qui porte la date de 1784 . Certes, il est plus ordinaire, tout le monde le sait, d'enfanter à cel
mmm
âge un chef-d^œuvre que d'écrire quelques pages empreintes d'une saine et froide raison ; ce dernier avantage, il faut savoir le laisser aux écrivains d'un âge plus mûr; lorsqu'on est à la fois et jeune et homme de génie, c'est un sacrifice qu'on peut faire aisément.
Eii bien ! parfois André Cbénier se montre en même temps, dans ses réflexions littéraires, homme supérieur et critique d'un grand sens. Je ne veux pas dire, sans doute, que là déjà se révèle avec éclat celui qui devait prendre plus tard un rang si élevé dans les lettres. Assurément, si ce commentaire se produisait aujourd'hui sous un nom entièrement inconnu, les lecteurs ne s'écrieraient pas de prime-abord : Voilà le sceau d'un des premiers talents du siècle dernier. Il faut qu'en pareil cas, comme dans toutes choses, J^esprit soit un peu préparé d'avance. Hélas! qui pourrait répondre que si les admirables élégies, ellesiriêmes, n'avaient pas porté en quelque sorte, à leur apparition, la garantie d'un autre grand écrivain, déjà populaire, elles eussent été appréciées, du moins aussitôt, à leur véritable valeur?
Mais, averti qu'on tient entre ses mains un ouvrage d'André Chénier, on éproi^ve un bonheur infini en retrouvrant à chaque page le cachet de cette belle individualité. C'est là le mot consacré aujourd'hui, jMadame; et je confesse que, malgré l'esprit d'opposition classique, naturel à tout ce qui n'est plus jeune,
c^eet un mot que j'ai tout partiojilièrement adopté. J'aime passionnément^ en eflTet^ vous le savez, à suivre dans un écrit quelconque les traces de tout ce qui constitue l'existence morale de celui dont il est comme une sorte d'émanation. J'aime à y rechercher les qualités qui honorèrent son cœur ou son esprit, les passions qui marquèrent sa jeunesse^ enfin jusqu'aux défauts que son temps lui reprocha. J'aime, en un mot^ i retrouver l'auteur dans son ouvnge: aussi ^ à moins de circonstances toutes spéciales, je n'ai jamais guère compris l'anonyme dans ce qui est uniquement production de l'esprit; cela ne me parait un avantage ni pour l'écrivain ni pour le lecteur.
Je ne voudrais pas^ Madame^ pour justifier ce (p^ j'ai dit plus haut^ diminuer votre plaisir d'avance en faisant de trop longues citations. Ce n*est point ici un article de journal destiné à faire connaître ce commentaire à ceux qui sans cela ne le connaitraieni jamais. Vous le lirez^ vous^ bientôt^ à la suite du ieit^ même de Malherbe; car un libraire^ homme d'esprit et homme de goût^ veut absolument que je l'autoris^^ à le donner au public. Mais il m'est impossible i^ passer sous silence une des premières notes qui, en même temps qu'elle porte l'empreinte de cette douce tristesse^ caractère dominant des ouvrages d'André Chénier^ présente une triste analogie avec sa déplorable destinée.
Déjà une pensée d& Malherbe sur de jeunes existences tranchées par une mort imprévue avait^ dans les Larmes de saint Pierre, attiré son attention ; mais à la même pensée reproduite un peu plus loin dans ce vers :
Le soir fut avancé de leurs belles journées,
Ghénier dit :
« Le même vers que j^ai noté, page 12. Peut-être à « cette source nous devons le vers divin de La Fonce taîne :
Rien ne troublé sa fin, c'est le soir d'un beau jour.
a Pétrarque a dit en un vers délicieux^ par la bouche de Laure :
E compt mia giornata innanzi sera,
c( Et moi dans une de mes élégies :
Je meurs; avant le soir j'ai fini ma journée.
Qui ne serait profondément touché du rapprochement qui s'opère de soi-même entre ce passage et la malheureuse fln de Ghénier? Il n'est personne dont l^esprit ne se reporte alors à quelques années plus tard; et ce vers, ainsi placé à la suite de la pensée de Malherbe, est plus frappant, selon moi, que dans rélégie elle-même, où, se rattachant à une mort ila-
88 — turelle> il ne laisse plus la même liberté d'application *.
Vous IrouTerez encore^ Madame^ dans le cours de ce commentaire^ une ou deux traces des tendances mélancoliques de notre admirable poêle. Hais ce qui domine tout Touvrage d'un bout à Tautre, c'est le soin du bon goût, de la véritable poésie lyrique et des nobles sentiments : il n'est aucun mérite de style auquel Pannotateur sacrifie de si grands intérêts :
(( Cette strophe, dit-il (ode sur la Bienvenue de la « reine Marie de Médicis), est très-élégamment écrite a et poétiquement tournée; mais les quatre premiers <f vers ont un sens obscène, et c'est une grande absura dite. Il faut avoir bien peu de goût, de jugement, c( de bienséance, pour présenter une pareille image à a une jeune femme qui vient se marier. Les épitha- (i lames antiques sont remplis de tableaux tendres, a jeunes, voluptueux, mais jamais licencieux. »
André Chénier,. comme je vous l'ai déjà dit, Madame, avait alors dix-neuf ans.
Et remarquez bien que ce n'est pas à un simple sentiment pudique, assez naturel pourtant chez un jeune homme bien élevé, qu'est due cette observa-
1 Je dois remarquer, du reste, ])Our l*exactilude des dates, que cette note, à partir du mot Pàrarque, estd^ane écriture plus récente. H serait, en effet, trop merveilleux que la belle élégie à MM. de Fange eût déjà existé en 4784, époque qu'une de ces notes a précisée.
mam
tion : c'est la chasteté de sa muse, c'est un goût formé sur les grands modèles, qui seuls se sont ici mis en révolte, car il termine ainsi la note dont il s*agit :
a Ces peintures libertines, qui excitent les sens a lorsqu'on les trouve dans une ode bachique ou dans ff une priapée, choquent et déplaisent dans une occa- « sion comme celle-ci. »
Aussi a-t-il dit particulièrement que c'était là une grande absurdité. Enfin, il pousse même si loin le respect pour les convenances littéraires proprement dites, que voulant, dans une ou deux occasions, flétrir les complaisances de la muse de Malherbe pour les amours illégitimes du roi et de quelques grands, il est amené par son indignation à se servir lui-même d'une expression si énergique, d'un mot tel, que je n'oserais pas. Madame, vous le répéter, même tout bas, et que c'est le seul de ce commentaire qu'on sera forcé de remplacer, à Timpression, par des points ou par une sorte d'équivalent.
Je vous ai cité ces deux notes, Madame, à cause du caractère particulier qu'elles présentent, et nullement parce qu'elles auraient sur les autres la moindre supériorité. On pourrait dire, au contraire, qu'en tant que notes elles sont peut-être les moins saillantes du commentaire. Vous y en trouverez, en effet, de bien autrement développées, de bien plus savantes, de bien plus remarquables sous le rapport de la critique littéraire. Le grand poète était aussi, vous le savez,
un excellent prosateur. Souvent, lorsque les observations sont un peu étendues, lorsque la matière a de rinlérêt, il s'anime et devient éloquent; on voit bientôt qu'il n'est pas facile à un génie de cet ordre de se renfermer dans le simple rôle de commentateur.
J'ai dit plus haut l'ensemble des belles qualités qui dominent dans cette production inédite d'André Chénier ; mais je n'en ai peut-être pas suffisamment remarqué une qu'à la vérité semblent supposer les autres : je veux dire les rapprochements continuels qu'il fait avec les anciens. Il est aisé de voir que nonseulement il s'est nourri longtemps de cette excellente étude, mais qu'il la continue toujours, car ilFapplique toujours. Dans une occasion, il avait relevé avec éloge une image qu'il croyait avoir été créée par Malherbe; quelque temps après il ajoute :
a L'image des quatre derniers vers de cette seconde « strophe n*est point moderne, comme je l'avais cru. « La voilà dans Martial, etc. »
Il est rare que la plus légère imitation lui échappe, et son opinion est que cela n'ôte rien au mérite du poète : non pas qu'il veuille que les ouvrages modernes ressemblent à une traduction des anciens^ il a dit ailleurs son avis sur ce sujet; mais il admire ces emprunts lorsqu'ils sont faits avec art. Il retrouve avec bonheur les traces des grands écrivains de l'antiquité. Il se complaît dans les reproductions des textes, et vous sentez, en vérité, jusque dans les
citations, que c'est le poêle qui elle le poëte. Enfin, on trouve souvent ici, réunies à de sages réflexions critiques, des beautés de premier jet ; nulle part on ne sent faiblir cette main si ferme, et Je suis persuadé que TOUS penserez comme moi. Madame, que c'est là un beau, un précieux travail.
Je viens de vous donner, moi, j'espère, pour mort propre compte, une bien grande preuve d'abnégation. Je n'ai apprécié cette œuvre que d'une manière fort insuffisante, sans doute, d'une manière fort abrégée} mais enfin, il y a eu effort, il y a eu sacrifice; car voilà longtemps que je vous entretiens du commentaire, du commentaire seul', et pas un seul mot encore du volume qui le contient. Il faut pourtant bien que le bibliophile ait enfin son tour; il faut bien que je con-* tinue ici, en ce qui touche ce volume, la revue de livres plus ou meins curieux que j'ai commencé de faire avec vous. Parlons donc un peu de ce que l'impression prochaine du commentaire ne vous apprendra pas.
Mon volume est de l'édition de Barbou (ItTô), petit in-8«, avec une vie de Malherbe et quelques notes par Meunier deQuerlon. Elle a toujours passé pour une des meilleures éditions du poëte lyrique; M. Brunet l'a mentionnée en son lieu. Le livre, du reste, est relié en veau, doré sur tranches, et d'une fort belle conservation. Quant au commentaire, il est écrit avec plus de soin et de netteté qu'aucun des autographes
de Chénier que j'aie pu avoir sous les yeux. Il n'offre pas une seule rature, et j'ai lieu de croire qu'André Chénier commençait par faire, sur un papier à part, les brouillons de ses notes, pour les reporter ensuite sur les marges du livre qu'il commentait. Une circonstance singulière indique même L'importance qu'il attachait à son volume ainsi qu'à ses observations, et vous allez en juger par une note qu'il convient que je vous fasse connaître ici, ne croyant pas devoir la joindre aux autres lors de l'impression de l'ouvrage, d'un côté, parce qu'elle se rattache à un point tout matériel, que rien ne rappellerait ; d'un autre côté, parce qu'elle me semble offrir quelque chose de juvénile, peu en rapport avec la gravité du reste de cette publication.
Deux feuillets du volume présentent une certaine réunion de taches d'encre qui ont atteint une assez grande partie de ces quatre pages, et qui sont évidemment le résultat d'un seul accident. Sur la marge de la première page André Chénier a écrit :
(( J'ai prêté, il y a quelques mois, ce livre à un « homme qui l'avait vu sur ma table et me l'avait a demandé instamment. Il vient de me le rendre (en « 1781) en me faisant mille excuses. Je suis certain c( qu'il ne l'a pas lu. Le seul usage qu'il en ait fait a « été d'y renverser son écritoire, peut-être pour me c( montrer que lui aussi il sait commenter et couvrir <i les marges d'encre. Que le bon Dieu lui pardonne.
"lP«!H^Piii?!FW^"'W"P
a et lui ôte à jamais Fenvie de me demander des a livres 1 »
Les trois mots soulignés Toht été par André Ché-* nier.
J'ai dit tout à Theure et je trouve, en effet. Madame, que la fin surtout de cette note n'a pas la gravité des observations littéraires qu'on lit sur les marges de ce volume. Elle sent un peu trop, ce me semble, le jeune étudiant contrarié. Mais faut-il pourtant vous le dire ? eh bien ! celte note-là même, ayant par sa nature quelque chose de plus personnel à celui qui les a toutes faites, rappelant ainsi plus vivement son indixddualilé que celles où Ton oublie naturellement Tannotateur pour s'occuper de Tobjet de ses réflexions, a excité plus d'une fois mon attention particuUère; plus d'une fois, considérant les traces de la maladresse qui excitait l'indignation d'André Chénier, je me suis surpris ne souhaitant point que son ami eût été plus soigneux... Cet aveu fait, je termine brusquement ici ma lettre; car si je m'appesantissais trop longtemps sur la majesté de cette superbe tache d'encre, je pourrais bien me faire appliquer avec justice, sinon par vous, Madame, par quelqu'un de jnoins indulgent pour nos faiblesses, peut-être même par quelque bibliomane honteux, la spirituelle et très-plaisante épigramme de Pons de Verdun.
Agréez, etc.
p. -5. Je crois, Madame, que c'est ici l'occasion d'un
énoncé^ au moins partiel^ de mes éditions de Malherbe^ qui sont en assez grand nombre, et presque toutes dignes d'être mentionnées dans cette lettre :
D'abord, la plus complète que je connaisse parmi les plus anciennes, la troisième (Troyes, Jacques Balduc, 1635). Elle renferme, outre les poésies, quatreyingt-dix-sept lettres et diverses traductions. C'est un fort volume in-8<>, relié en vélin, et ayant bien soutenu l'effort du temps;
L'édition des frères Barbou, avec les observations de Ménage et les remarques de Chevreau (1723) ;
La très-belle édition des poésies, 8eulement,donnée par Saint-Marc (J. Barbou, 1757) ;
L'édition faite avec un soin tout patriotique par feu J.-J. Biaise, originaire de Caen, qui l'a dédiée à sa ville natale : un volume de poésies, et un volutne de lettres, (1822).
Boiuiuet de fleurs de Sinèque, poésies inédites de Malherbe (poésies de sa jeunesse) publiées à Caen^ et tirées à petit nombre (1834, grand in-8o] ;
Enfin, Madame, l'éditioh donnée en 1843 dans la bibliothèque Charpentier, où l'on trouve, avec le commentaire d'André Chénier, une vie de Malherbe par mon fils (qui, en littérature, est le père) et la présente lettre, comme introduction des notes du grand poêle commentateur : M. Brunet a cité cette édition avec bonté.
J'ai trouvé dans ces différentes éditions de Malherbe
les moyens de faire aisément le partage quejen^ai pas toujours exactement indiqué depuis quelque temps, et que je cesserai entièrement d'indiquer désormais, tant pour éviter les redites que parce que le petit nombre des exemplaires rendra souvent le partage difficile, ou que la nature même des ouvrages me le fera moins désirer.