DE LA MËDECINE AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
Après avoir reproduit quelques traits des médecins^ des chirurgiens dont le nom vivra, j'ai encore à consigner ici quelques observations sur les maladies et sur les malades, sur la médecine et sur les médecins.
L'orgueil de l'homme se refuse obstinément à penser qu'il porte en lui le germe de maladies, et que si bien organisé pour vivre, il soit aussi bien organisé pour moiu*ir.
<( L'enfant souffre de même qu'il meurt, dit Joseph de Maistre; il appartient à une race qui doit souffrir parce qu'elle a été dégradée dans son principe, et qu'en vertu de la triste loi qui en a découlé, tout homme, parce qu'il est homme, est sujet à tous les maux qui peuvent affliger l'homme. Tout nous ramène donc à cette grande vérité, que tout mal, ou, pour parler plus clairement, toute douleur est un supplice imposé pour quelque crime actuel ou originel *. »
J'ai dans ma vie interrogé beaucoup de malades; quand il s'agit de maladies externes, ils vous disent tous : (c J*ai fait une chute, j'ai reçu un coup, j'ai subi des fa; tigues, un vêtement m'a gêné, et voilà la cause de mon mal. » S'agit-il de maladies internes, ils vous disent : tt J'ai eu chaud, j'ai eu froid; j'ai trop mangé; tel aliment m'a causé ime imtation. » Pour chaque maladie, le malade a son roman.
Je pense toutefois que le malade, consultant son médecin, a le droit de lui parler longuement de soi; le mé-
1. Œuvres posthumes de Joseph de Ma%stre,h^ vol., Se entietien.
decin doit patiemment écouter toutes ses digressions plus ou moins raisonnables et toutes ses théories plus ou moins fantastiques. Au milieu de tout ce verbiage^ la sagacité médicale peut surprendre un mot. un fait qui jette quelques lumières et renseigne utilement.
Certes, on ne peut nier Tinfluence permanente ou fugitive des causes extériem'es siu* la santé de Fhomme, et il faut même en tenir grand compte; mais peut-être, dans beaucoup de cas, ne faisons-nous pas une assez large place à l'influence des causes morales. L'hydrocéphale aigu, qui, chez les jeunes filles de quinze à dixhuit ans, produit une telle douleur de tête, et leur arrache un cri si déchirant, qu'on a nommé ce cri de douleur cri hydrencéphalique, a le plus souvent pour causa des chagrins concentrés, une passion secrète. J'ai vu, même dans les hôpitaux, une jeune vierge, au corps beau comme le jour, foudroyée par celte maladie trop souvent méconnue à son invasion.
J'ai observé plus d'un joueur qui jouissait d'une parfaite santé tous les jours de gain, et qui tous les jours de perte souffrait du fer chaud, était pris de nausées, de vomissements, de douleurs de tête, de soif et de maltaise général.
Je ne parle pas ici de ces profondes émotions qui surexcitent l'oi'gueil de l'homme ou le mènent par la tristesse au désespoir. Trop de bonheur ou trop de misères conduisent l'esprit humain à la folie.
Des sentiments, des affections même de famille trop concentrés, causent souvent des surexcitations de sensibilité et d'esprit à produire les plus tristes désordres. J'ai été récemment consulté comme ami par une mère dont
le fils est à Alger. J'ai constaté un état de santé déplorable, de ramaigrissement, de la pâleur, un pouls faible, de rinsomnie, des défaillances, Festomac supportant à peine quelques cuillerées de bouillon. On avait eu déjà recours à plus d*un traitement actif; je dis à la malade : a II vous faut voyager, et passer quelques mois sous un climat chaud; partez pour Alger. » Ce conseil, donné devant toute une famille inquiète, ne fut repoussé par personne, et quant à la malade, elle songe immédiatement aux préparatifs du départ; dans sa préoccupation, elle oublie toutes ses douleurs; un vif appétit Tentraine à manger; sa physionomie respire la gaieté, s'anime et se colore. Elle part : toutes les fatigues du voyage ne sont qu'un jeu ; elle embrasse son fils, et ce tendre txBur de mère rassuré et plein d'ivresse suffit à donner congé à toutes ces maladies nerveuses rebelles à la science du médecin.
La nostalgie, ce mal du pays dont on peut mourir, suscite les symptômes les plus graves, et tous ces symptômes cessent par enchantement dès qu'on a repris le chemin de la ville ou du village qu'on regrette.
Il est une maladie morale qui n'est pas l'hypocondrie, qui n'est pas la manie du suicide, qui n'est pas cette tristesse prétentieuse, et un instant à la mode, des Werther et des hené; la maladie morale dont je veux parler, c'est Venûm.
Uermui peut jeter l'adynamie, l'abattement, le désordre dans la vie des individus, dans toute une armée, dans toute une nation. L'ennui peut conduire l'individu jusqu'à une mortelle consomption, entraîner une armée à rénervation ou à la révolte, et peut-être même pous-
ser une société tout entière h sa décadence ou aux sa* turnales d'une révolution.
Dans les lettres, les plus grands génies sont ceux qui nous font rire, mais de ce rire honnête, à pleine poitrine, qui n'offense personne, et qui gagne tout le monde. C'est à ce titre que Molière est le plus grand génie de l'humanité.
Bien des gens préfèrent la souffrance à l'ennui. La douleur, c'est le désir, c'est l'espérance de la santé.
La gaieté inspirée par quelques distractions et par quelques plaisirs après le travail, par des événements ou par des spectacles inattendus qui éveillent et satis> font doucement notre curiosité, la gaieté est un besoin moral pour chacun, pour le soldat en campagne ou jouissant du repos dans les camps, aussi bien que pour les nations même riches et prospères. Il est gai, celui qui sait faire un industrieux emploi du temps, réparer la fatigue par une douce émotion, et user tour à tour de toutes ses facultés, de la vigueur de son bras, des mouvements de son cœur et des ressources de son esprit.
L'ennui c'est, au contraire, l'affaissement parle repos de toutes nos facidtés, c'est un demi-sommeil avec malaise de l'esprit et de l'âme, c'est à force de monotonie l'éloignement et le dégoût de toute habitude régulière. Ce n'est point la tristesse, ce n'est point le chagrin, c'est Tennui.
L'ennui prolongé est abrutissant et mortel; l'ennui causé pendant quelques heures, par de stupides convives, peut même siu^prendre et troubler la digestion. Seuls, les sots ne s'ennuient pas entre eux.
La gaieté, au contraire, qui naît d'un échange heu-
reux^ d*un choc sympathique dldëes^ de vues, de souvenirs, excite le cerveau, puis, par le cerveau, Testomac, et il n'est pas de cuisine pitoyable, de vin frelaté, qui résistent aux convulsions bienfaisantes du fou rire. Toute ma vie, j'ai choisi pour amis des gens gais à force d'esprit ou spirituels à force de gaieté ; aussi, nous advintil plus d'un e fois, après un fin et gai diner fait à six heures du soir, de mourir de faim à minuit. Tout médecin doit se préoccuper de la gaieté d'esprit du client qui le consulte, tout général d'armée de la gaieté d'esprit des régiments qu'il commande, tout chef d'Etat de la gaieté d'esprit des peuples qu'il est appelé à gouverner. La gaieté, c'est un paroxysme naturel de l'état de santé, c'est le cœur heureux de battre, c'est l'esprit heureux de penser, c'est tout, notre système nerveux extérieur ou caché dans les profondeurs de notre organisation, en mouvement, en bien-être et en fête. L'animal n'est gai que par des appétits charnels; l'homme seul est gai par le coeur et par l'esprit, .
J'insiste ici sur le devoir du médecin d'écouter tout ce que lui racontent les gens du monde qui le consultent, et voici pourquoi.
On ne devient médecin qu'en vivant un grand n<»nbre d'années dans les hôpitaux. Mais-chez les clients des hôpitaux, les maladies sont le plus souvent nettement dessinées, très-accentuées et même déjà parvenues à leurs derniers périodes, lorsqu'on voit le^'malade polî^ la première fois ; on n'obtient pas un lit d'hôpikl pour des vapeiu*s.
Chez les gens du monde, au contraire, pleins de soins
pour leur personne, de ménagements pour leur santë, les maladies débutent souvent avec hypocrisie, sourdement, suivent une marche lente et perfide. Il faut donc explorer, écouter, questionner, et s'efforcer de tout savoir pour tout apprécier.
J'insiste encore ici sur cet autre point. Dans la clientèle des hôpitaux, composée d'ouviîers, d'hommes voués aux travaux du corps et à la fatigue, les influences morales ont bien moins d'action comme causes de maladies ; chez les gens du monde, au contraire, dont l'espi'it est cultivé, préoccupé d'affaires et si accessible à toutes les émotions, chez les gens riches surtout, chez qui les ennuis de l'oisiveté, les soucis de la richesse et les tristesses de la satiété entrent par les portes et par les fenêtres, l'étude des influences morales doit tenir une large place dans le diagnostic, dans l'étiologie^ et dans le traitement des maladies.
Si l'état de notre esprit et de notre cœur peut influer sur toutes nos fonctions et jeter le trouble dans notre santé, les maladies à leur tour, les souffrances, l'affaiblissement qu'elles causent, les soins, les privations, la nouvelle façon de vivre qu'elles réclament, ont aussi une certaine action non moins vive sur notre âme et sur notre intelligence. Je sais un homme de beaucoup d*esprit, adonné au paradoxe, à la raillerie, aux vives sorties contre chacun, qui, à la moindre indisposition, offre un symptôme moral constant, Vaffectuosité, Je ne 'SMuique jamMs de lui dii-e avec assurance : a Vous êtes souffrant ; je vous trouve affectueux. »