S MÉMOIRES
qu'ayant quitté le soir un malade pris d'une fièvre trèsaiguë, il le trouva à sa visite du lendemain malin dévorant un beefteak; ce malade, d'un caractère violent, pendant le stade de chaleur de la fièvre, était allé se jeter dans un bassin qui ornait son jardin; on Tcn avait retiré précipitamment, et les sueurs les plus abondantes avaient coupé court à la fièvre et à la maladie.
Récamier se trouvait en consultation avec plusieurs médecins , le malade était à Tagonie. Les confrères de Récamier étaient attendus ailleurs, et tous soins pour Tagonisant leur paraissaient inutiles, a Moi aussi, je suis attendu; mais nous resterons ici deux heures s'il le faut, jusqu'à ce que je vous aie démontré que la guérison est possible. J'ai condamné tant de gens qui comment les rues, et la natm*e a tant de ressources, que nous devons encore espérer. »
Récamier donnait le dixième de sa recette aux pauvres.
Le docteur Goiu-aud, dans un remai*quable éloge de Récamier, raconte le fait suivant : «• Récamier faisait visite à une pauvre femme ; il avait escaladé les degrés de la mansarde; il airivait fatigué, haletant; la pauvresse de s'excuser de sa misère et de la hauteur de soa étage ; — C'est vrai, dit le bon docteur, c'est bien haut; je n'en puis plus.— Nouvelles excuses, nouvelle confusion. — Savez-vous, ajouta-t-il, que cela vaut bien dix francs; je ne monte point ainsi pom* moins. — Et il glisse dix francs dans la main de la pauvre vieille. »
Longtemps avant sa mort, Récamier avait dit : « Je ne serai pas malade, je serai frappé. » 11 mourut d'une apoplexie du poumon. Peut-ôtrc eût-il fait avorter le
tenible dcnoûmcnt sur un malade dont il eût été le courageux médecin.
Récamier se montrait médecin ardent et assidu à tous les devoirs, à toutes les pratiques de la religion.
Dans tou3 les siècles, des hommes heureusement nés ont su par leur caractère, par leur talent ou leur génie, se créer la plus haute situation, et donner à leur nom un retentissement durable et historique, soit comme grands capitaines sur le champ de bataille, soit à la tribune conune orateurs, soit dans les cours comme conseillers des rois.
Un homme de ce siècle a su créer dans la science la plus haute situati(»], donner à son nom, en France et en Europe, im retentissement durable et historique, en montant chaque jour, pendant plus de trente années, à six hemes du matin, les degrés de THôtel-Dieu; en montant les mêmes degrés à six heures du soir; en portant au lit de chaque malade les trésors de son savoir, de son expérience; en accompliss^t, le fer ou le feu à la main, des prodiges d'habileté, d'audace, de présence d'esprit, de fermeté d'âme; en remplaçant, par des organes artificiels, des organes réduits à l'inaction ; en poursuivant dans les cavités les plus inaccessibles du corps humain les dernières racines d'un mal envahissant et destructcui-; enfin, en traçant ensuite à grands traits avec une saisissante vérité de ton, avec de vives lumières, devant une foule immense d'élèves religieusement attentifs à la parole du maître, l'histoire concise de chaque malade, de chaque maladie, et en décrivant avec précision les plus minutieux détails de ses procédés opératoires, soit
longuement médités, soit improTlsés avec génie devant
des dangers inattendus. Cet homme, c'est Dupuytren.
11 y a toujours de la grandeur dans ces existences entièrement dévouées à d'incessants devoirs, à des études sans relâche, à des recherches sans fin. Ceux qui s'élèvent ainsi au-dessus de leurs rivaux par le caractère, par la passion du travail et du succès, ceux-là ont bien droit de prétendre pendant leur vie aux premières places dans les académies, dans les écoles, et, après leur mort, à tout ce qu'on appelle la gloire, à ces monuments, à ces statues de bronze et de marbre, enfin à tous ces honnem*s publics qui éternisent le souvenir d'une vie utile et illustrée. Parmi ces hommes éminents, les uns lèvent la tête avec dignité, avec fierté même; d'autres ajoutent à tous leurs mérites celui de la modestie ; mais tous les hommes supérieurs ont un vif sentiment secret ou avoué de leur personnalité. Il faut honorer les grandes et nobles ambitions. En pensant ainsi, je dégage tout d'abord la vie et la mémoire de Dupuytren de bien des insinuations calomnieuses de l'envie.
Dupuytren était né en 1777, dans l'arrondissement de Saint-Yrieix, département de la Haute-Vienne. Il fit à Paris les plus brillantes études. Ce fut en 1800 qu'il fut appelé à l'Hôtel-Dieu comme chirurgien m second. Le chirurgien en chef était Pelletan.
En 4 808, Dupuytren parvint à se faire nommer chirurgien en chef adjoint. Du titre de chirurgien en second au titre de chirurgien çn chef adjoint, il y avait une grande distance; Dupuytren tenait à la qualité du titre.
On accusa Dupuytren de som*des et incessantes menées contre Pelletan. 11 est vrai que dès qu'il fut chirur-
D'UN BOURGEOIS DE PARIS 7i
gien m chef adjoint, Dupuytren désirait vivement n'avoir personne devant lui, et que plus tard, chirurgien en chef, il ne voudra avoir personne derrière lui.
Vers la fin de 1814, Dupuytren fut nommé chiruigien en chef de FHôtel-Dieu.
Il y eut lieu de nommer un chirurgien en second. Un concours s'éleva entre Marjolin et Béclard : Marjolin remporta.
Le premier jour de son entrée à FHôtel-Dieu, Marjolin était là dans ime salle, confondu avec les élèves, attendant avec anxiété Tarrivée de Dupuytren. Dupuytren paraît, et au lieu de tendre la main à son collègue: tt Monsieur, lui dit-il, prenez un tahlier et suivez la visite. » Il y avait hien loin de FinteUigence de Marjolin au génie de Dupuytren. Marjolin, découragé, demanda et obtint du conseil d'administration des hospices im service à Fhôpital Beaujon; comme chirurgien, il y fît bien peu parler de lui.
Dupuytren, pendant de longues années, régna seul à FHôtel-Dieu. Il donna un tel éclat à Fenseignement chirurgical de ce vaste hôpital, que tous les chirurgiens éminents du monde entier tenaient à honneur de venir assister à ses hautes et brillantes leçons. Son langage était clair, concis, simple. 11 faisait preuve d'une mémoire prodigieuse. Je l'ai entendu dans une de ses leçons cliniques citer La Fontaine avec à-propos et sobriété.
La science ne possède que peu de travaux écrits de la main de Dupuytren. Ses leçons furent recueillies et publiées par un de ses élèves ; mais on n'y sent pas revivre la parole du maître.
Dupuytren, d'une taille élevée, aux lèvres bien des-
sinées et dédaigneuses^ inspirait le respect et la crainte^ comme tous ceux qui naissent avec le goût de la domination et le don du commandement. Mais au lit du malade, il laissait voir de la sensibilité, presque de la tendresse; on était ému à l'entendre alors prononcer de bienfaisantes paroles. Sa miséricorde rendait le courage à ceux que la douleur réduisait au désespoir; j'ai souvent vu la physionomie des malades exprimer Tespcrance et la joie, lorsque Dupuytren leur disait avec une conGance pleine de simplicité et de noblesse : « Je te guérirai ! » Dans le peuple, la mémoii'c de Dupuytren est restée vénérée.
Dupuytren était invariablement vêtu d'un habit vert, d'un gilet blanc et d'un pantalon bleu. Ce costume fut pour ainsi dire, pendant plusieurs années, un uniforme chirurgical. M. Marx, un des élèves préférés de Dupuytren, le porte encore.
La vie de Dupuytren était sobre, économe et régulière. U n'aimait pas le faste ; il se montrait même peu recherché dans toutes ses habitudes et dans tous ses goût;».
Il a laissé la plus grande fortune qu'un chinugien ait jamais pu acquérir en France, plus de quatre millions. Toutefois, il ne dut pas seulement ses richesses à une nombreuse clientèle. Dupuytren fut appelé à donner des soins au baron James de Rothschild, qui avait fait une chute de tilbury. Dupuytren eut à panser une plaie de tête assez grave, et surtout à prévenir de dangereux accidents; il y réussit. Le grand financier, à son toui-, mit tous ses soins à surveiller, à bien diriger et à accroître la fortune du grand chirurgien. Lorsque Charles X, en 1830, eut à quitter la France, le baron Dupuytren
lui fit offrir un million. Dupuytren était simple^ obligeant pour tous ses confrères; il n'était résistant et dédaigneux que pour ceux qui prétendaient être ses rivaux.
En 1830, Dupuytren eut le désir de se faire ouvrir les portes de la Chambre des députés ; il se présenta dans son pays, à Saint- Yrieix, on lui préféra un médecin de campagne ; heureusement pour Saint-Yrieix, le médecin de campagne fut bientôt remplacé par M. Saint- Marc Girardin.
Un matin, en faisant une leçon clinique dans l'amphithéâtre de l'Hôtel-Dieu, Dupuytren est pris d'une paralysie de la moitié de la face. Il tient à linii' sa leçon. Le grand chirurgien, à compter de ce jour, était perdu pour la science et pour l'humanité»
On lui conseilla un voyage en Italie, qui lui fut favoi*able. Mais il avait hâte de reprendre ses travaux; il revint, et succomba, le 8 février 1835, aux suites de son affection cérébrale et à une pleurésie avec épanchement purulent.
Son testament est un chef-d'œuvre de bon sens, de haute raison; on reconnaît à ses dernières paroles l'homme supérieiu* qui observa si bien l'homme animal et rhomme moral,
Dupuytren avait depuis longtemps formé à l'Hôtel- Dieu im musée de pièces pathologiques. Il légua deux cent mille francs à la Faculté de Paris pour la création d'un musée public qui recueillît toutes ces pièces, et d'une chaire destinée à propager l'enseignement de l'anatomie pathologique.
Grâce au dévouement d'Oi-fila et de M. Cruveilhier, ce savant si modeste et si passioimé pom* toutes ses utiles
recherches^ la Faculté de Paris possède un musée d'aiiatomie pathologique qui porte le nom de son créateui*, le grand nom chirurgical de Dupuytren, et qui rivalise avec le célèbre musée de Hunter, à Londres. '
Nous possédons en France un riche musée de sculptiu'e et de peinture^ qui témoigne du génie^ de la puissance et de la fécondité de FinteUigence humaine; Dupuytren a élevé un musée qui témoigne des douloureuses misères du genre htmiain^ et des efforts si souvent heureux de ce grand esprit pour les soulager.
Les funérailles de Dupuytrcn furent dignes et solennelles. Tous les savants de nos écoles, de nos académies, toute la jeunesse des amphithéâtres et des hôpitaux, une foule immense d'hommes du peuple, accompagnèrent les restes du chirurgien de l'Hôtel-Dieu jusqu'à sa dernière demeure.
Le chirurgien Lisfranc fut l'ennemi et la caricature de Dupuytren. 11 était d'une grande taille et d'une grande force musculaire : a Je suis fort, disait-il; mais j'ai mi principe qui double ma force : quand je me bats^ je n'ai pas peur de faire mal. 9 II poursuivait de ses injures, dans ses leçons d'enseignement, tous les professeurs de l'Ecole de médecine qui avaient refusé de l'admettre parmi eux. « Dupuytren, c'était la grenouille du bord de l'eau. — Ces coch... de l'Ecole de médecine me reprochent d'être mal élevé; qu'on me f.... dans un salon avec eux, et on jugera. » — Lisfranc publia quelques bons travaux sur la médecine opératoire. Il mourut encore jeune d'une fièvre typhoïde. Il disait avec raison : « Les médecins meurent de faim ou de fatigue. »