Connaissance des causes
Je suis surpris qu'au lit de mort des malades il ne se commette pas plus d'extorsions de tous genres; les soins empressés excitent chez l'homme affaibli des mouvements de reconnaissance disproportionnés avec les services rendus. Chez l'homme malade, le jugement et la raison perdent de leur empiré^ et la résistance morale s'affaiblit. C'est ainsi que les familles sont souvent dépossédées par les manèges persévérants des coureurs cThéritages,
La muse comique a mis en scène une esquisse de ces personnages. Colin d'Harleville a peint l'habileté de madame Evrard à suborner l'esprit affaibli du célibataire Dubriage, à réveiller, même avec modestie, les sens endormis du vieillard, à éloigner de lui toute sa famille pour s'emparer de son bien.
Les coureurs d'héritages ne prennent pas tous, comme Tartufe, le masque de la religion ; il leur suffît d'être toujours présents, d'être aux petits soins; il leur suffit de prendre le masque d'une vive amitié et d'une sin» cère tendresse.
Je lis beaucoup de journaux de médecine ; on écrit beaucoup et peut-être trop en médecine. Je lis les comptes rendus de l'Académie impériale dq médecine, de la Société de chirurgie de Paris, de la Société médico-pratique de Paris, de la Société médicale des hôpitaux de Paris, de la Société médicale d'émulation de Paris, des Sociétés médicales des arrondissements de Paris, et j'assiste ainsi de loin à tous les mouvements de la science.
Les fréquentes communications des médecins et des chirurgiens entre eux sont une des plus heureuses in*
novaiions de ce temps-ci. Elles éteignent d'abord le feu des rivalités; puis la pratique de l'un ajoute à la pratique -de l'autre, et les faits se multiplient pour l'expérience de tous. Ces diverses sociétés médicales constituent pour ainsi dire la science à l'état de gouvernement hiérarchique et régulier.
Dans les sociétés libres de médecine et de chirurgie, les praticiens racontent des faits, examinent même sou- - vent les malades avant et après les opérations chirurgicales, avant et après des traitements heureux; chacun y produit son opinion, toujours basée sur des faits ou sur des autopsies ; la discussion et la controvei'se, ne cnoisissant que des arguments pratiques, ne sortent jamais des hmites de l'observation et de l'expérience. Ces nombreuses sociétés médicales représentent pour ainsi dire diverses sections d'un conseil d'Etat scientifique.
Lorsque tous ces faits, examinés, discutés, contrôlés dans ce conseil d'Etat, sont assez nombreux pour fonder en médecine toute une doctrine, toute une législation, ces nouvelles doctrines, ces nouvelles législations médicales se produisent au sein de l'Académie de médecine, qui discute à son tour, rejette, amende ou vote les projets de loi. L'Académie de médecine représente le corps législatif de la science.
On pourrait même dire que toutes les émotions, que toutes les stratégies, que tous les drames du gouvernement parlementaire se sont réfugiés à l'Académie impériale de médecine. L'art de la parole, le talent de tribune, l'éloquence passionnée, y comptent de nombreux représentants. Les journaux de médecine donnent de la publicité et de l'éclat à ces séances solennelles, où tous
les gi*ands noms de la science^ où tous les orateurs en crédit prennent la parole, passionnent, émeuvent et entraînent cette assemblée de savants, quelquefois aussi houleuse et aussi ardente que Tétaient nos assemblées politiques.
Sous le gouvernement de Louis-Philippe, les journaux politiques nous entretenaient d'un discours énergique de M. Odilon BaiTot, d'un discours d'affaires de M. Dufaurc, d'un discours spirituel de M. Thiers, de la logique pressante de M. Billault, du talent plein d'élévation et de dédain de M. de Montalembei-t, de la haute éloquence de M. Guizot.
Les journaux de médecine aujourd'hui, dans les grands débats scientifiques et oratoires de l'Académie, apprécient et jugent l'ai^gumentation, la logique, le laleot et le succès de chacun; ils nous entretiennent du langage pittoresque, dramatique, du chirurgien Ricord, cherchant tout à la fois à faire rire et à convaincre son auditoire; de la dialectique élégante et pleine de faits précis du physiologiste Bérard ; de l'àpi'e et iiide parole du docteur Gerdy ; de la savante, incisive et spirituelle faconde du chirurgien Yelpeau; de l'atticisme du docteur Bousquet; de la méthode d'exposition, de la parole vive, animée et convaincue de l'orthopédiste Guérin; du discours développé et consciencieux de l'orthopédiste Bouvier, enfin des décisives inteniiptions du secrétaire perpétuel de l'Académie, du docteur Dubois, d'Amiens, dont le bon sens, l'esprit et le savoir se réservent pour écrire d'un stfle vif, plein de relief et de lumière, l'éloge de ses confrères que chaque année la mort moissonne. 11 se rencontre aussi à l'Académie
de médecine^ comme dans nos assemblées politiques, des orateurs sans talent et des esprits de travers, et ce ne sont pas ceux dont la langue reste le plus oisive.
A l'Académie impériale de médecine, les orateurs, dans les discussions, ne disent même plus : le docteur un tel, mon honorable collègue ; ils disent : le préopinant.
Toutefois, Molière et Lesage ne rencontreraient à notre Académie de médecine, ni le docteur Diafoirus, ni le docteur Sangrado ; ils conviendraient qne les médecins, au dix-neuvième siècle, n'ont plus la physiono? mie, les mœurs, ni la présomptueuse ignorance des médecins du dix-septième siècle et du dix-huitième ; ils rendraient justice à la haute raison, à Tinvincible bon sens, à cette pénétration pratique, à cet esprit philosophique qui observe, compare et résume, et surtout à cet ardent amour de l'humanité qui inspire et domine les plus vives discussions des médecins de notre temps.
Malgré les infatigables recherches de la science, malgré les découvertes incessantes de la chirurgie et de la médecine, on meurt aussi sûrement au dix-neuvième siècle que dans les siècles précédents. Mais, dans les maladies qui ne sont pas mortelles, la médecine et la chirurgie guérissent aujourd'hui plus vite que jamais, suppriment souvent la douleur, abrègent les traitements, les concilient dans beaucoup de cas avec les habitudes et les travaux du malade, et savent mieux prévoir et mieux prévenir de formidables accidents. La médecine trouve des médicaments nouveaux^ d'une grande puissance, la vératrine, par exemple, contre les rhumatismes aigus; elle s'étudie à voiler la saveur repoussante, et à épai'gner à la délicatesse de l'estomac
le dégoût de certains médicaments^ en même temps que la chinu gie^ après de grandes opérations^ rend prompte la cicatrice en réunissant souvent la plaie à Faide de serres-fines, et en usant de continuelles ablutions d'eau froide. N'est-ce pas là un ensemble glorieux de services rendus à Thomme souffrant ?
La science est aujourd'hui prodigue de ses trésors envers tout le monde : les amphithéâtres, les hôpitaux, les cliniques, les cours de nos plus savants professeurs, les musées scientifiques sont ouverts à tous; le niveau du savoir de tous les médecins s'est élevé de beaucoup ; la science jouit aujoiu-d'hui d'un précieux privilège, d'une libre publicité.
La mort d'Orfila a été un trop grand malheur pour ne point mentionner ici leis éminents progrès que ses travaux ont fait faire à la toxicologie, et les dons qu'il a voulu assurer, peu de jours avant sa mort, à plusieurs institutions scientifiques. Depuis quelques années, Orôla songeait à fonder ime honorable maison de retraite pour les vieux médecins infirmes, et pour tous ceux dont la vieillesse souffrirait de la misère.
Le 22 janvier 1853, bien peu de jours avant sa mort, Orfila me faisait l'honneur de m'adresser la lettre suivante :
(( A imnsieur le docteur Véron,
» P?ris, ce 22 janvier 1853.
» Monsieur et trés-honoré confrère,
» J'ai reçu l'aimable lettre que vous avez bien voulu m'écrire, à l'occasion du don que je viens de faire à
divers établissements publics ; je ne saurais assez vous remercier des sentiments beaucoup trop flatteiu*s pour moi que vous m*exprimez à cet «^gard^ et soyez assuré que le souvenir de cette marque d'estime et de sympathie de votre part ne s^effacera pas de si tôt de ma mémoire.
)) Il est vrai^ mon cher monsieur^ que depuis plusieurs années^ je songe à fonder une honorable maison de retraite pour les vieux médecins infirmes^ et pour tous ceux que Itepauioreté n'aurait pas épargnés. Cette idée, j'espère bien la réaliser un jour au nom de l'Association des médecins du département de la Seine dont vous faites partie ; malheui^usement notre caisse n'est pas encore en état de supporter les frais assez considérables qu'exigera un pareil établissement. Dès que l'état de nos finances nous permettra d'agir, je mettrai mon projet à exécution en ouvrant une souscription à laquelle prendront part tous nos généreux confrères. Je suis heureux de voir que vous nous offrez votre gêné- . reux concours, et je vous rends mille grâces. Dans mon opinion, il suffirait d'une somme de quatre-vingt mille francs pour acheter et meubler à Chaillot ou à Passy une maison convenable; or, je connais déjà un souscripteur qui fournirait dix mille francs, je pense que le restant ne se ferait pas longtemps attendre. Il est si doux de faire le bien et de rehausser la dignité d'une profession comme la nôtre, que je n'hésite pas à affirmer que tous ceux de nos confrères que la fortune a favorisés s'empresseraient de nous venir en aide. '
» Recevez, monsieur et cher confrère, l'assurance de toute ma gratitude et de ma haute considération.
» Signé : Orfila. »
Pour la dignité professionnelle et poitr honorer pieusement la mémoire d'Orfîla^ tous les médecins ne doivent-ils pas prendre à cœur d'élever une maison de retraite, ouverte aux médecins pauvres et infirmes ? Un homme d'esprit, au cœur chaud, le baron Taylor, a su, par des expédients honnêtes et ingénieux, amasser presque des richesses au profit de T Association des artistes. Une commission, composée des médecins des hôpitaux, de professeurs de l'Ecole de médecine, de nos grands praticiens, de savants écrivains de la presse médicale et de membres de la Société de prévoyance de Paris, pourrait se mettre à la tête de cette entreprise et la mener à bonne fin pour l'honneur et la dignité de la science.