‹ Mémoires d'un bourgeois de Paris (volume 4)Chapitre 13 sur 46 · L'ART DE VIVRE LONGTEMPS · texte numérisé non relu

L'ART DE VIVRE LONGTEMPS

Voltaire a dit avec raison dans les Adieiiw à la vie :

Dans lear dernière maladie J'ai vu des gens de tous étals, Vieux évéques, vieux magistrats, Vieux courtisans à l'agonie.

Voltaire était un profond observatem*. Ce sont surtout les évêques, les vieux coiulisans et les magistrats qui savent vieillir et ne mourir que dans un âge avancé.

Le secret moral de vivre longtemps, c'est surtout, en effet, de conserver religieusement, à compter de Theiure où commence la vieillesse, les mêmes habitudes d'esprit, de loisir ou de travail, et je dirai même d'affection^ auxquelles on a déjà assoupli sa vie et sa santé.

On a remarqué qu'on vit longtemps à l'Académie ft*ançaise. C'est sans 'aucun doute parce que le régime littéraire, religieusement pratiqué, avec aisance et à petit bruit, peut se continuer dans l'âge le plus avancé. Le goût des lettres et les habitudes Uttéraires entretiennent la santé et font durer à petit feu le bois de la.vie.

Voici rage de quelques académiciens :

M. Lacretelle, longtemps dit le jeune, né le 27 août 1763^ a aujourd'hui plus de 90 ans.

Mr le duc Pasquier, né le 22 avril 1767, en a 87.

M. Tissot, né le 10 mai 1768, en a 85.

M. Jay, né le 20 octobre 1770, en a 83.

M. Baour-Lormian, né vers 1772, en a au moins 81.

le ne parle pas des jeunes gens de l'Académie, âgés à peine de 70 ans et au delà.

Un médecin des plus distingués, M. H*** de C***, dont le père a. ses propriétés dans le département du Loiret, me racontait, un jour que nous dînions ensemble chez mon ami Blache, des faits très-curieux et qui se reproduisent et se continuent avec une certaine régularité.

Les gros négociants du quartier Saint-Denis, du quartier Saint-Martin, qui, à force de travail et d'économie, amassent en quelques années une espèce de fortune, choisissent assez volontiers le département du Loiret pour y devenir propriétaires et pour y finir leurs jours loin du bruit, du monde et des affaires.

Le négociant enrichi visite plusieurs^)ropriétés, plusieurs terres, plusieurs châteaux; il veut tout à la fois une habitation de plaisance et une terre de rapport. Son choix est arrêté ; tous ses amis et surtout ses voisins de lui dire : <t Vous avez fait là une excellente acquisition !»

Le nouveau propriétaire explique et décrit longuement à chacun toujs les travaux d'amélioration et d'embellissement qu'il a déjà projetés. Ici, des plantations nouvelles ; là, des mouvements de terrain ; les anciennes écuries transformées en un corps de logis habitable ;

des écuries nouvelles à construire ; quelques fabriques^ kiosques et chaumières à élever; enfin, une grande activité d'ouvriers et de travaux pour au moins douze ou quinze mois. Ces jours de surveillance et de remueménage passent vite ; mais lorsqu'il n'y a plus un moellon à déplacer, un morceau de terre à remuer, l'ennui, et avec l'ennui les regrets envahissent la maison et le cœur du propriétaire qui n'a plus rien à entreprendre, rien à désirer ; ses regards et ses voeux se reportent vers Paris, vers ses vastes magasins, vers son arrière-boutique où il s'enrichissait avec entrain et gaieté.

Les voisins de ville ou de campagne qui avaient le plus vanté l'acquisition se joignent au propriétaire pour trouver que la terre est de mauvaise qualité, d'un pauvre rapport ; enfin le négociant n'y tient plus, et dans un paroxysme de dégoût et de nostalgie il veut à tout prix vendre son bien, quitter les champs; il lui faut Paris; il lui faut une nouvelle vie active, bruyante et occupée î II perd le tiers sur son prix d'acquisition, c'est un chifi're presque réglé à l'avance, et les grosses bourses du Loiret prennent leur tpur pour se rendre acquéreurs des châteaux, fermes, terres labourables des Parisiens, qui, au bout de quinze mois ont assez de la vie de campagne.

L'homme de bureau lui-même, dont la vie est uniforme, sans émotions et régulière, ne peut, dans un âge avancé, changer impunément et sans danger ses habi^ tudes monotones contre des habitudes nouvelles. J'eus pour ami un certain M. Rosman qui comptait trente-cinq ans de service au ministère de l'intérieur. Malgré mes conseils d'ami et d^ médecin, il se retira à l'âge de soixante-trois ans. « Je n'ai jamais pris de passe-port, me

disait-il^ que pour aller soir et matin du boulevard Poissonnière au ministère de Tintérieur, et du ministère de rintérieiu* au boulevard Poissonnière : je veux décidément voyager, à petites journées et voir quelques amis qui vivent en sages sur leurs terres. » Le voyage de mon ami Rosman devait durer six mois ; quinze jours après son départ, je le retrouve assis au pied d'un arbre des Tuileries; dans son tour de France, il n'avait pu dépasser les limites du département de la Seine-Inférieure, et il n'avait essayé que de l'hospitalité amicale d'un ancien camarade de bureau.

Cet ancien camarade s'était facilement accoutumé à la vie de province; mais voici pourquoi ! Ce vieil employé ne se servait guère du papier du ministère que pour écrire des comédies; une seule de ses comédies fut représentée à l'Odéon ai?ec une espèce de succès, et il en eut autant de joie que d'orgueil. Solitaire, il pouvait, à la campagne, se livrer à son aise à sa passion du théâtre, et brocher tout son soûl du Picard, de l'Andrieux ou du Colin d'Harleville.

Rosman arrive chez son ami ; c'est la retraite d'un sage ! Une servante et un chien; une habitation propre et éti'oite, et un verger à réjouir le cœur ! Des fleurs bien portantes, fières sur leurs tiges; des fruits succulents; des vignes aux ceps vigoureux et aux grappes dorées; de vieux arbres aux gais ombrages; des légimies vivaces, le chou fastueux, qui tient trop de place, la chicorée jaunie et appétissante, et tout auprès de ces flem-s, de ces fruits, de ces arbres, de ces légimies, une de ces lâches basses-cours, si industrieusement , si paternellement soignées en France, et que l'Angleterre

nous envie. Cet ami de Rosman taillait lui-même ses arbres, ses églantiers et sa vigne ; il avait un pressoir et faisait son vin; mais il se contentait de mettre sa récolte en tonneaux^ et un tonneau plein, placé sur deux chaises dans la salle à manger, succédait au tonneau vide ; on tournait la cannelle et on remplissait son verre.

Après le premier plaisir de se revoir, de parcourir des allées ratissées et bien tenues, de respirer toutes ces senteurs coquettes et nourrissantes, on décida que Rosman se ferait campagnard pendant quinze jours : tt Je vous promets, Rosman, lui dit son ami, que Tennui ne vous prendra pas; j*ai à vous lire quatre comédies ! »

Au bout de deux jours, Rosman avait déjà fait' sa malle et ses adieux, n*ayant entendu qu'une comédie, et déjà las du bonheur des champs.

Mon ami Rosman, qui avait rêvé, au milieu d'une honnête aisance, la vie la plus heureuse, à compter du jour de sa retraite, mourut deux années après avoir renoncé à ses travaux de budget/ à ses mouvements, à ses alignements, à ses balances de chiffres où il excellait.

Voici la curieuse lettre que mon ami Rosman adressa au ministre de l'intérieur, M. de Rémusat, «quand il fut menacé et presque contraint de se démettre de ses fonctions administratives.

Monsieur le Ministre,

L'ordonnance royale de convocation des conseils d'arrondissement me met dans la nécessité de vous entretenir des aCTaires dont la direction m'est confiée.

Cette convocation devant être suivie de celle des conseils généraux des départements, la comptabilité soumet annuellement au ministre, à l'époque actuelle:

10 L« mode de budget départemental ;

2o La reparution da fonds comman des dépenses ordinaires ;

30 L'instruction aux préfets pour la formation des budgets.

Le modèle, tous l'avez; j'y al encore fait quelques changements, que je crois avantageux d'après les observations de mes collaborateurs; et aussitôt l'épreuve revenue de l'imprimerie, le tirage, ordinairement assez long, me parait devoir être autorisé.

La répartition du fonds commun, l'instruction aux préfets, sont à faire.

L'ordonnance royale de l'année dernière est du 8 aoûl; il n'y a plus que le temps nécessaire.

6uis-je destiné à entreprendre ces travaux ?

J'ai soixante ans, je suis fatigué; ma main tremble (aujourd'hui surtout).

Entré expéditionnaire à quatorze ans, sous la Convention, j'ai parcouru successivement tous les grades. Depuis trente ans, j'occupe le fauteuil où je sois.

J'ai servi tous les ministres de l'intérieur depuis M. Bezenecb, et, toujours en santé, je n'ai pas manqué six fois peut-être à mon bureau en quarante-six ans.

Je suis vierge de demandes ou de sollicitations, tout m'est venu naturellement.

Je me suis bien gardé de vous faire parler de mol. De la contiance par protection ne me va pas du tout.

Toutefois, j'éprouve une singulière émotion. Quelques indiscrétions ont paralysé mes facultés déjà affaiblies par le travail et par l'âge.

Pour reprendre goût au travail, j'ai besoin de tranquillité d'esprit.

Je n'ai jamais eu le projet de rester au ministère passé soixante ans.

Voici quel était mon plan :

La comptabilité n'est pas une attribution difficile, sans doute. Un homme ordinaire y suffit ; mais cet homme doit s'y être formé, il doit toujours être attentif à l'exécution des trop nombreuses exigences des lois, règlements et instructions sur la régularité des dépenses et sur leur juslificatio n .

C'est un bon gardien qu'il faut, plutôt qu'un homme d'esprit et qu'un homme de lettres . '

11 faut être au fait de toutes les formalités minutieuses qui couvrent la responsabilité ministérielle. Si un ministre en était occupé,, ce serait l'indice certain de l'incapacité de son chef de comptabi-

lité. Aacan- de mes ministres, depuis trente ans, n'a été fatigué de quoi que ce soit toucfiant les nombreuses centaines de millions que Je leur ai fait ordonnancer.

Tout cela est bien et dûment ficelé et enterré dans les catacombes de la Cour des comptes.

Disposé à la retraite, j'ai accepté, de la main d'un ministre ami, un successeur par anticipation. M. Laisné, instruit, sorti de l'école par excellence, calme, exact, positif, sait déjà presque tout le grimoire.

Retiré, je l'aiderais encore de mes conseils, et le ministère gagnerait huit mille francs à ce pfan, parce que j'indiquerais le moyen de ne pas le remplacer.

Je croyais ma présence utile jusqu'au commencement de I8il.

De tout ce qui était à créer pour faire marcher la nouvelle loi départementale, il reste à faire le règlement général auquel je travaille depuis deux ans (vous en avez une épreuve, monsieur le ministre), et l'instruction sur les comptes départementaux à faire approuver, à l'avenir, par ordonnances royales.

Il suffit que ces deux objets très-importants soient publiés avant le 1er janvier.

Mais la répartition du fonds commun et l'instruction sur la formation des budgets départementaux de 1841 sont à l'ordre du jour. Le règlement de ces budgets en est la conséquence.

Si, monsieur le ministre, vos vues pour l'organisation de votre ministère doivent faire confier ces travaux à d'autres mains que les miennes, je crois vous servir en vous priant d'avoir la bonté de mo le faire savoir.

Un mot de vous : j'irai vous prier de confirmer un arrêté qui m'est personnel et que j'ai dans mon tiroir.

Ensuite je me retirerai.

Je n'en resterai pas moins votre sincère et respectueux serviteur, et, ma chaîne rompue, j'aurai bientôt oublié ce qu'il y aura d'inattendu dans les circonslances qui auront amené la sortie du doyen de vos employés.

Je suis, monsieur le ministre, avec une très-haute et respectueuse considération.

Votre humble et dévoué serviteur.

Signé : Ros»a?i.

9JuUUtltM0. .

Dès Tempire vint à Paris un prince russe, le prince Tuffiakin ; il comptait en Russie beaucoup de terres et de paysans, et il jouissait de beaux revenus. C'était un épicurien qui estimait qu'on ne venait dans ce monde que pom* les spectacles de l'Opéra, de la danse, pom* la musique italienne, pour des voyages d'agrément, pour des promenades au bois, et surtout pour de continuels romans d'amour. Il avait été dans sa jeunesse l'intendant général des théâtres impériaux à Saint-Pétersbourg. Dès que je fus directeur de l'Opéra, il me traita en collègue. Je lui demandai comment il s'y prenait pom- rester toujours jeune : « Mon Dieu, me dit-il, je n'ai jamais chan^ ni de régime ni de conduite ! »

Dans l'âge le plus avancé, il eut toujours une maîtresse en titre, et il pi-enait très au sérieux ses amours sterling ; il apportait même dans ses liaisons publiques je ne sais quelles bizaires imaginations et quelles comédies de sensibilité et de tendresse.

Il se prit im jour de jalousie contre une de ces Sophie Arnould qu'il se plaisait à afficher. 11 me fit le confident de la brouille et de -la réconciliation; la brouille dura, et le rapprochement ne se fit qu'à des conditions singulières.

Il fut convenu que lui et sa dame se rendraient à six heiffes du soir, chacun de son côté, à l'église Notre- Dame de Lorette; qu'on s'agenouillerait devant le maître-autel, et que là on échangerait deux anneaux d'or qu'on se passerait au doigt. Cette scène eut lieu comme je vous le dis, et la paix fut faite. Tuftiakin avait alors soixante-dix ans.

Si on eût rappelé le prince Tufûakin en Russie, on

lie MÉMOIRES : .

eût jcertainement troublé sa santé et mis fin à sa vie.

Il mourut de la pneumonie des vieillards. La vieillesse et l'enfance jouissent de ce privilège d'avoir des maladies à elles. Voici les dernières paroles que prononça le prince Tuffiakin à son lit de mort : « Plimikett danse-t-elle ce soir ? »

Je lis dans Saint-Simon ^ :

" «*Duchesne, fort bon médecin, charitabje.et homme » de bien et d'honneur, qui avait succédé auprè&des fik p de France à Fagon, lorsque celui-ci devint premier » médecin du roi, momiit à Versailles, à quatre-vingt- » onze ans, sans avoir été marié, ni avoir amassé grand » bien. J'eji fais la remarque, parce qu'il conserva » jusqu'au bout une santé parfaite ei sa tête entière ; » soupanttous les soirs. a.vec une salade, etnebuvaut » que du vin de Champagne. Il conseillait ce régime. Il » n'était ni gourmand, ni ivrogne. »

Un agent de change de mes amis, qui avait toujoiu*s mené une vie joyeuse, excitée, qui avait toujours suivi un yif et chaud régime, épousa ime ancienne liaison, comme pour se ranger ; sa nouvelle compagne lui prêcha la vie tranquille, et surtout la plus grande sobriété. La sobriété, c'était en même temps l'économie; notre vieil épicurien, mis à l'eau, en peu de temps s'attrista, maigrit et mourut,

Je ne prétends pas (je veux être précis et net sur ce point ) qu'on doive, en vieillissant, forcer son régime j mais je conseille de ne le point changer.

Je défends même toute espèce d'excès à ceux qui ont

î . Volume V, chap. xviii (1707).

D*UN BOURGEOIS DE PARIS lil

la fantaisie de rester longtemps vieillards^ et qui s'aehai*nent à mourir le plus tard possible.

Tous les médecins sont gens d'esprit, et tous les gens d'esprit sont un peu médecins. Rivarol disait avec justesse : a Quand on est jeune, il faut trois jours de sagesse pour réparer tix>is mois d'excès ; quand on est vieux, pour réparer trois jours d'excès, il faut trois mois de sagesse. »

Les théories sont le fléau de la science. Eh bien ! il s'improvise, parmi les gens du monde, plus de théories médicales que parmi les savants. Sans cesse préoccupé de l'inévitable nécessité de mourir, chaque vieillard a une théorie pour prolonger ses jours; chacim a le secret de se bien porter. L'un se couche matin et se lève tard, fait de la nuit le joui", et du jour la nuit; l'autre, satellite du soleil, se couche de bonne hem e et se lève matin. • Pour celui-là, la santé c'est la marche, la chasse, ce sont les fatigues du corps; pom* celui-ci, c'est une sobriété extrême, de l'eau à peine rougie et un éternel poulet rôti. Pom- ce Dwhestie dont parle Saint-Simon, c'était de la salade le soir et du vin de Champagne. Pour mon ami Rosraan, c'était son bureau. Pour Tuffiakin, c'était du vin de Madère trempé d'eau et ses amourettes.

L*esprit et le corps humains obéissent à une loi souveraine, à la loi de l'habitude ; et enfreindre cette loi lorsque l'âge glace les réactions physiques et morales, c'est introduire le désordre dans toute notre économie, dans tous no» organes, dans toutes leurs régtdières fonctions.

Mon ancien maître Breschet, mort il y a peu d'années> honmae fort savant, très-modeste et très-àimé, fut un our chargé par une famille d'une nûssion très*délicate<

Une femme, smr le retour de Vàge, veuve et d*uae grande fortune, était partie pour l'Italie en compagnie d'unofQcier, beaucoup plus jeune qu'elle; elle était décidée à se laisser épouser par son compagnon de voyage, et déshéritait ainsi une foule de collatéraux. Breschet était chargé de lui faire comprendre que tous les devoirs du mariage, qu'elle allait accepter, pourraient être funestes à sa santé. La science de Breschet fut mise en défaut : « Vous n'avez pas le sens commun, mon cher docteur, lui dit-elle : depuis deux ou trois ans, ce monsieur et moi, nous vivons comme mari et femme, et Je ne m'en porte que mieux. »

J'ai écrit quelque pai-t : a La vieillesse ne doit point être le temps du repos, c'est le temps des affaires. » Ce doit être le temps des excitations et d'une vie très-occupée pour oublier les tristes enseignements des années et le désenchantement de l'expérience.

Il est une chose mortelle à ceux qui vieillissent, c'est la solitude et l'isolement; et la solitude, l'abandon, c'est précisément la destinée de la vieillesse. 11 se fait un vide autour du vieillard, et par la disparition de ses vieux amis, et par ce besoin de la jeunesse de ne rechercher que la jeunesse, que la gaieté, que le mouvement et tous les plus vifs plaisirs.

Le vieillard ne peut, sans s*assombrir, se replier sur lui-même ; il ne s*échappe de son esprit et de son cœur que de poignantes et tristes réflexions, et toutes ces réflexions poignantes et tristes sont vaines et inutiles. Les honneurs que chez les anciens on rendait à la vieillesse étaient d'une grande moralité et d'une bonne hygiène

D'UN BOURGEOIS DE PAUIS li'3

pom* le vieillard. Notre civilisation et nos mœurs tendent plutôt à livrer le vieillard à Tinaction^ au dénigi'ement et à la risée publique.

Nous vieillissons de dehors en dedans! Avec Tâge^ la peau^ cet organe à immense surface, voit d*abord ses fonctions devenir moins actives. J^'estomac, rinteUigence, au contraire, conservent souvent, dans im âge avancé, une grande puissance d'action ; tous les appendices de la peau deviennent le signe extérieur d'un grand âge; aussi ne saurait-on trop multiplier, plus que ja* mais, tous les soins du corps, tous les plus minutieux détails de propreté. Je ne saurais trop conseiller aux vieillards de porter des vêtements chauds été comme hiver, et d'entretenir, par des frictions, par toutes lés exci* tations permanentes de la peau, sa chaleur et sa vitalité*

Mon ami Michaud, de FAcadémie française, toussait toute l'année. 11 était d'une haute stature et courbé en deux. Sa poitrine, pendant la toux, résonnait comme un magasin de porcelaines où on aurait tout brisé. Tout enrhumé de profession qu'il était, il partait à plus de soixante-trois ou soixante-quatre ans pour Jérusalem. Il en revenait; il buvait du vin de Champagne^*entourait de jeunes gens, et la pathologie lui joua ce mauvais tour qu'après avoir souffert toute sa vie d'une maladie de poitrine, il mourut d'une maladie d'entrailles. On défend à la mort d'entrer par une porte, elle' entre par une autre. Mais, malgré son entrain, Michaud gardait la chambre pendant les grands froids de l'hiver; c'était d'ime sage prudence. Il faut surtout, au delà de soixante ans, se sauvegai'der de l'honneur de momir dé la. pneumonie des vieillards.

J'ai rencontré une femme de soixante ans, d*wie physionomie singulière : ses cheveux blancs prouvaient son âge ; mais sur la peau du visage n'apparaissait pas la moindre ride. Cette femme me dit son secret : toute sa vie elle avait eu recoui-s aux lotions les plus répétées. Le soir et le matin, et toutes les fois que quelques chagrins lui avaient fait verser des larmes, elle se jetait sur le visage un léger nuage de poudre de riz.

La peau est un thermomètre certain sur lequel se constatent les oscillations de la santé; lorsque tout se passe régulièrement dans notre être, le thermomètre est au beau ; la transpiration insensible donne alors à la peau de la souplesse, des reflets chatoyants à tous les méplats du visage, du lustre à la chcveliu*e; lorsque cet état se produit, on appelle cela être en beatUé.

Commettez un excès, que Testomac soit irrité, le pouls un peu fébrile, cette transpiration insensible se supprime, la peau devient sèche, perd son éclat, sa transparence, les cheveux n'ont plus de souplesse.

Cet état presque maladif de la peau, c'est l'état normal et continuel de la peau écailleuse du vieillard. Les .vaisseaux (j^pillaires les plus ténus de la peau du visage ne s'ii\jectent plus instantanément chez les vieillards. D'abord la sensibilité qui produit cette rougeur fugitive et indiscrète lui manque, et, de plus, le réseau si ténu des vaisseaux capillaires du visage résisterait à ces légères ondées du sang artériel. Le vieillard ne rougit plus ; il est dnublement à l'abri de ces colorations du visage qui trahissent les secrets du cœm^ de l'enfance et de la jeunesse.

On se préoccupe surtout dans tm âge avancé des me-

naces d^ûpoplcxie. L -apoplexie se produit dans toutes les constitu lions les plus diverses ; on est ou on n'est pas voué à l'apoplexie ; et tous les excès qui peuvent la déterminer n'en sont que causes occasionnelles. Un excès peut hâter une attaque ; im excès peut de même la retarder. L'apoplexie, comme toutes les maladies, est surtout héréditaire. C'est donc se créer d'inutiles et souvent de dangereux soucis que de s'en préoccuper.

Saint-Simon nous montre, dans la fin de madame de Montcspan, les dangers de ces transes, de ces terreurs de la mort : « Belle comme le jour jusqu'au dernier » moment de sa vie, sans être malade, elle ci*oyait tou- » jours l'éti-e et aller mourir. Cette inquiétude l'entre- » tenait dans le goût de voyager, et dans ses voyages, » elle menait toujours sept ou huit personnes de com- » pagnie. Elle était tellement tourmentée des affres de » la mort, qu elle payait plusieurs femmes dont l'emploi » unique était de la veiller ; elle couchait tous ses riy> deaux ouverts, avec beaucoup de bougies dans sa » chambre, ses veilleuses autour d'elle, qu'à toutes les » fois qu'elle se réveillait, elle voulait trouver causant, » joliant ou mangeant, pom' se rassurer contre leur asï> soupissement.

» La dernière fois qu'elle alla à Bourbon, et sans be- » soin, comme elle faisait souvent, elle paya deux ans d'a- » vancc dû toutes les pensions charitables qu'elle faisait 3j en gi'and nombre, presque toutes à de pauvre noblesse, » et doubla toutes ses aumônes. Elle avait toujours la ï» mort présente ; dans une fort bonne santé, elle enpar- » lait comme prochaine ; et avec toutes ses frayeurs, ses » veilleuses et une préparation continuelle, elle n'avait

» jamais chez elle de médecins ni même de chinirgiens.

» Madame de Montespan, dans une très-bonne santé, » se trofuva si mal une nuit que ses veilleuses envoyèrent » éveiller ce qui était chez elle. La maréchale de Coeuvre » accourut des premières, qui, la trouvant prèle à sufy> foquer et la tête fort embarrassée, lui fit à l'instant » donner dQ l'émétique de son autorité, mais une dose » si forte, que l'opération leur en fit une telle peur qu'on » se résolut à l'arrêter ; ce qui, peut-être, lui coûta la vie.

» Elle profita d'une courte tranquillité pour se con- » fesser et recevoir les sacrements. Les frayeiffs de la » mort, qui toute sa vie l'avaient si continuellement » ti'oublée, se dissipèrent subitement et ne l'inquiétèrent » plus. Elle ne s'occupa plus que de l'éternité, quelque » espérance ée guérison dont on la voulût flatter, et de' » l'état d'une pécheresse dont la crainte était tempérée )) par une sage confiance en la miséricorde de Dieu, sans » regrets, et uniquement attentive à lui rendre son sa- » crifice plus agréable, avec une douceur et une paix » qui accompagna toutes ses actions* »

Madame de Montespan mourut de la peur de mourir^

Pour conclusion de ce petit traité sur l'art de vieillir et de vivre longtemps,^ je vous dirai qu'il vous faut prendre là \ieillesse sagement, mais hardiment, et même gaiement, si vous pouvez.

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