‹ Mémoires d'un bourgeois de Paris (volume 4)Chapitre 30 sur 46 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

SOUYBHIRS DE hk BBSTAUBAnOH.

Les boalevards, la place de la Concorde et les Champs-Elysées. — Un convoi de blessés. — Un conyoi de prisonniers. — Entrée des

' années étrangères ^ Paris. — Honvement royaliste. — Proclamation da prince de Scliwartzenberg. — Déclaration de Temperénr Alexandre. — L'imprimerie Michaud. — L'emperear Alexandre loge chez le prince de Talieyrand. — Arrivée des princes en France. — Distribation d^honneors, de places, d'argent. — L'abbé de Pradt, grand chancelier de la Légion d'honneur. — Compiègne. -* Saint- Ouen. — Entrée de la famille royale it Paris. — La constitution du sénat. — La garde impériale. — Paris eu délire. — Représentation royale au Théâtre-Français. — Mot de Louis XVIII à Tahna. ^ Une parodie sur les boulevards. — La Famille GUnet, — Régner et gouverner. — Le parti bonapartiste. ^ Fragments historiques de S. M. Napoléon IlL — Le due de Berry»à Rouen. — Premier ministère de Louis XVIU.

Le bourgeois de Parisrtrouve aujourd'hui à chaipie pas, dans sa grande ville, des souvenirs de honte ou de gloire pour son pays. La place de la Bastille, où 5*élève la colonne conunéraorative des journées de juillet 1830, la maison Fieschi qu'on a remplacée par des constructions nouvelles, le café Turc, les portes Saint-Denis et Saint-Martin, lieux de rendez-vous de fréquents rassemblements et d'émeutes en armes ; ces brillants boulelards, sans pareils en Europe, la place Vendôme, la place de la Concorde et les Champs-Elysées jusqu'à l'arc de triomphe de l'Etoile, forment pour ainsi dire un panorama de nos annales révolutionnaires et historiques.

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J'ai assisté sur les boulevards^ dans les derniers joui*s du mois de mars 1814^ à des spectacles bien divers et d'une accablante tristesse.

Après les victoires de Montereau, de Troyes^ de Barsur-Aube^ de Ghaumont^ de Brienne^ de Ghamp-Aubert^ de Montmirail^ quelques jours avant que Paris ouvrît ses portes aux armées étrangères, un très-nombreux convoi de soldats français blessés, venant de la barrière Fontainebleau et se rendant soit dans les hôpitaux, soit à la première division militaire, parcourut tous les boulevards ; c'était un tableau à assombrir l'esprit et à vous seiTer le cœur.

Des charrettes garnies de paille et quelquefois conduites par des femmes contenaient six à huit blessés, tous à peine vêtus.

Bientôt se suivaient des cavaliers montés sur des chevaux boiteux ou blessés; quelques-uns de ces cavaliers enveloppés dans leur manteau, d'autres n'ayant conservé que des vestiges de leur uniforme, et un grand nombre poiiant sous leur casque des linges qui leur cachaient presque toute la figure. Quelques cavaliei*s traînaient par la bride leiu^ chevaux épuisés de fatigue. On voyait du sang partout.

Beaucoup de soldats, soit d'infanterie, soit de cavalerie, étaient forcés de marcher, malgré des blessures à la jambe ou au pied, s'appuyant les uns sur leur sabre, d'autres sur leur fusil ou sur un bâton.

De chaque côté du boulevai*d étaient assis sur des chaises des spectateurs émus, qui eussent été empressés a secourir ces malheureux; mais ces nobles victimes de la guerre ne demandaient et n'acceptaient rien.

Quelques voitures de suite contenaient des armes^ des casques^ des fourniments^ des selles^ des brides; les morts étaient restés sur le champ de bataille.

A la suite de ce convoi de blessés défilèrent aussi sur les boulevards près de mille prisonniers, sans armes, escortés par des soldats français ; ces prisonniei*s souffrants et mal vêtus appartenaient à toutes les nations ; le long de leur route, quelques-uns demandaient et acceptaient Tobole de la charité.

Le 30 mars, jour de l'entrée des armées étrangères dans Paris, j*étais sur pied dès le matin; cette entrée des ai*mées étrangères jeta une grande tristesse et une profonde terretu* dans ma famille. Mon père possédait une maison située rue de Vaugirard, et tout lé premier de cette maison était loué au général Brayer, qui portait un nom honoré dans l'armée française. On craignait que cette maison ne fût mise à sac et pillée.

Dès dix heures du matin, je vis dans la rue Gaumartin un Cosaque tenant en main le cheval d'un officier russe; ce Cosaque était arrêté au n» 20 de la rue Caumarlin. Ce fut pour moi une bien vive émotion de rencontrer un de ces barbares dan$ les rues de Paris.

Bientôt je me rendis sur les boulevards; des régiments de la garde impériale russe défilaient au bruit de la musique et des tambours.

Une manifestation royaliste était préparée à l'avance par les commissaires du roi Louis XVllI, MM. A. de Sémallé et de Polignac ; de beaucoup de fenêtres on agitait des drapeaux blancs et des mouchoirs :

.... Et le» mouchoirs SoDt des drapeaux impreTisés,

comme le dit alors, dans une pièce de vers, le chansonnier Alissan de Ghazet.

Jamais armée ennemie ne fut reçue dans une capitale avec autant de grâce et de galanterie. Le !«' avril, le Moniteur publia, et on afficha sur les murs de Paris la proclamation suivante du prince de Schvrartzenberg :

Habitants de paris!

Les armées alliées se iroavent deTant Paris. Le but de leur marche Ters la cbpiUle est fondé sur l'espoir d'une réconciliation sincère et durable avec elle. Depuis yingt ans, l'Europe est inondée de sang et de brmes. Les tentatÎTes faites pour mettre un terme à tant de malheurs ont été inutiles, parce qu'il existe dans le pouYoir même du gouTernement qui tous opprime un obstacle insurmontable à la paix. Quel est le Français qui ne soit pas ^couTaincu de cette vérité I

Les souverains alliés cherchent de bonne foi une autorité salu^ taire en France, qui puisse cimenter l'union de toutes les nations et de tons les gouTernements. C'est à la yille de Paris qu'il appartient, dans les circonstances actuelles, à?aeeéUrer la paix du monde. Son tgbu est attendu ayec i'intérôt que doit inspirer nn si immense résultat ; qu'elle se prononce, et, dès ce moment, l'armée qui est deyant ces murs défient le soutien de ses décisions.

Parisiens, tous connaissez la situation de TOtre patrie, la con • duite de Bordeaux, l'occupation amicale de Lyon, les maux attirés sur la France, et les dispositions yérilables de tos concitoyens : TOUS trouTerei dans ces exemples le terme de la guerre étrangère et de la discorde ciTile; tous ne sauriez plus le chercher ailleurs.

La conserTation et la tranquillité de TOtre Tille seront l'objet des soins et des mesures que les alliés s'offirentde prendre ftTec les autorités et les notables qui jouissent le plus de l'estime publique : aucun logement militaire ne pèsera sur la capitale.

C'est dans ces sentiments que l'Europe en arme$ défaut tos murs s'adresse à tous. HAtei-TOus de répondre à la confianee

qa'elto met dans Totre amour pour la patrie et dam yotre sagesse.

Le eomma/ndant en chef des armée» alliées^

Signé : Maréchal prince de Sghvautzbmbbrq.

Le 2 avril 1814, le Moniteur publia la déclaration suivante:

DéCLARATIOn.

Les années des puissances alliées ont occupé la capitale de la France; les souverains alliés accueillent le tou de la nation française.

Ils déclarent :

Que si les conditions de la paix deyaient renfermer de plus fortes garanties lorsqu'il s'agissait d'enchaîner l'ambition de Bonaparte, elles doirent être plus farorahles, lorsque, par un retour yers un gouvernement sage, la France elle-même offrira l'assurance de ce repos.

Les souverains alliés proclament en conséquence :

Qu'ils ne traiteront plus avec Napoléon Bonaparte, ni avec aucun membre de sa famille ;

Qu'ils respectent l'intégrité de l'andenne France telle qu'elle a existé sous ses rois légitimes ; ils peuvent même faire plus, parce qu'ils professent toujours le principe que, pour le bonheur de l'Europe, il faut que la France soit grande et forte;

Qu'ils reconnaîtront et garantiront la eonsUtution que ia nation française te donnera. Ils invitent par conséquent le sénat à déei" gner un gouvernement propitoire qui puisse pourvoir aux besoins de l'administration, et préparer la constitution qui conviendra au peuple français.

Les intentions que je viens d^xprimer me sont communes avec toutes les puissances alliées.

Signé : Alexandre.

Cette déclaration fut rédigée le 31 mars, à Thôtel Talleyrand, en présence de M. de Nesselrode, du duc

Dalbergy du prince de Bénéyent^ son secrétaire Roux de Laborie tenant la plume.

Cette dëclaration rédigée^ M. de Dalberg en fit aussitôt une copie pour Timpression^ mais toutes les imprimeries étaient fermées ; enfin^ vers midi^ Roux de Laborie entra dans Tatelier dlmprimerie de Téditeur Mîchaud, frère de Michaud de TAcadémie française; un gi*and nombre d'ouvriers composaient des proclamations du roi Louis XVIII^ de la famille royale^ et celle du prince de Schwartzenb erg; Roux de Laborie apprit là que toutes ces proclamations slmprimaient par ordi^ des commissaires du roi de Sémallé et de Polignac.

Entre la proclcanalim du prince de Schwartzenberg et la déclaration de Temperem* Alexandre qui se publièrent à un seul jom* de distance^ il y avait un gi*and pas de fait.

Le prince de Scbwartzenberg parlait surtout de la conservation et de la tranquillité de Paris.

L'empereur Alexandre parlait des rois légitimes , de la constitution que la nation française se donneraity du sénat cbargé de désigner un gouvernement provisoire et de préparer une constitution.

M. Micbaud porta bientôt Vépreuve de la déclaration de rèmpereur Alexandre au prince de Talleyrand ; ils la relurent ensemble^ et cette lecture -était à peine commencée^ que débouchèrent aux cris de Vive le roi! de tous les côtés de la place Louis XV^ des groupes nombreux de royalistes portant des cocardes blanches et distribuant des proclamations de la famille royale et du prince de Schwartzenberg.

Ce mouvement royaliste fit vite des progrès. A ime fo-

nôtre du boulevard de la Madeleine flottaient deux drapeaux blancs; au moment où les monarques alliés passèrent devant cette fenêtre, des dames s*écrièrent: Vive Alexandre! s'il nous rend nos Bourbons. — Oui, mesdames, répondit à baute voix Fempereur Alexandre, vous le reverrez, vive votre roi Louis XVIII! et les jolies dames de Paris !

Un des gi^ands événements de ces tristes joiu*s, ce fut cette nouvelle qui se répandit bientôt :

L'empereur A lexandre loge chez le prince de TaJleyrand.

Les conseils se tenaient dans le salon du pHnce; Tempereur de Russip présidait ces conseils, assis sur un canapé.

Dans la dernière maladie de M. de Talleyrand, ce canapé fut remplacé par le lit sur lequel il rendit le dernier soupir. M. de Talleyrand mourut d'un anthrax situé vers la région cervicale; il lui fallait tenir la tête . droite pour ne point augmenter ses douleurs. Sa tête s*appuyait sur une mentonnière dont les extrémités étaient fixées au ciel de son lit. Le prince, dont la tête, dans ses derniers moments, était à peine soutenue par les muscles de la région postérieure du cou, mourut de ce\ anthrax, de vieillesse, et peut-être aussi im peu étranglé.

M. de Talleyrand avait accompagné Fempereur à Erfurth. Cl A Erfurth, dit M. de Menneval, secrétaire particulier de Napoléon, Fempereur employa surtout le prince de Bénévent dans ses communications confidentielles avec Fempereur Alexandre. L'empereur Alexan^ dre, ajoute M. de Menneval, parlait encore à M. de Tal-

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