CHAPITRE IV lbl projets se coups iriCTAT
Coups d'Etat des divers partis. — Projet de coap d'État entre k général Changamier, M. le comte de Morny et M. Thiers. — L'Assemblée législative. — Ses hostilités. — Un ordre du jour. — Ni un jour, ni un éca. — Faux rapport d'un agent de police. — M. de Rémnsat.» Sa proclamation an peuple français. — Les pèlerinages. — Attitude et conduite du prince Louis-Napoléon. — Un mot de Mirabeau. — Le 31 mai 185-?. — Une réunion dans les bureaux de la Chambre entre M. le comte Mole, M. 1« duc de Broglie, M. le comte de Morny et M. Bcrryer. -M. Léon Faucher.— Réunions chez M. le comte Daru pour la révision de la constitution. — M. de Montalembert. — Déportation à Noukahiva. — Proposition Baze. — Proposition Pradié. — Les deux dictatures. — Denx projets de coup d'État non exécutés. — Le coup d'État Carlier. — Un dîner à Saint- Cloud. — Un article du ConslUutionnel contre les coups d'État.— Le 18 novembre 1851, proposition Baze discutée. — Le président de la république à l'Elysée. — Un mot historique du général Sa^nt- Arnaud.
Pour bien comprendre avec quelle tranquillité de conscience, avec quelle fermeté de cœur et d'esprit, le prince Louis-Napoléon résolut et accomplit le coup d^État du 2 décembre, il faut étiïdier tous les faits qui se sont produits depuis son élection, depuis le 10 décembre 1848, jusqu'au 2 décembre 1851. L'Assemblée constituante et TAssemblée législative se laissèrent aller à tant de dangereuses folies, commirent tant de fautes, que le bon sens public s'effraya. La France, en ces jours de péril, ne demandait qu'un sauveur ; et l'on peut dire que, croyant répondre au vœu du pays, chacun des partis représentés dans les assemblées délibérantes, à un jour donné, eut ses velléités et fit ses tentatives de coup d'Ëlat.
Sous la Constituante, un général ne voyait d'auti*e moyen de salut que de jeter à Teau les constituants. Au mois de janvier, vers la fin d'avril et au 13 juin de Tannée 1849, la constituante fut surtout menacée par les chefs du parti modéré qui dirigeaient les réunions de la rue de Poitiers. Pendant les jours difficiles de cette époque, une conférence eut même lieu chez M. Thiers, pour arrêter les moyens d'exécution d'un coup d'État. M . Thiers, le général Changamier, M. le comte de Morny, assistaient seuls à cette conférence ^
Le général Changainier représentait la garde nationale et Tarmée; M. le comte de Morny possédait la confiance du président de la république; M. Thiers se donnait alors comme le représentant et le chef du parti modéré. On discuta d'abord les noms des personnages politiques qu'il faudrait avant tout faire arrêter et conduire en prison. Le nom du colonel Charras fut le premier prononcé ; on décida son arrestation à l'unanimité. Le général Gliangarnier proposa l'arrestation du général Cavaignac. M. Thiers fît observer que le général Cavaignac venait de rendre, dans les journées de juin, un grand service au pays, qu'il avait su conquérir la confiance de la garde nationale, et que son attitude ne devait inspirer aucune défiiance : « Il y a un général qu'il faut arrêter en même temps que le colonel Charras, ajouta M. Thiers, c'est le général Lamoricicre : celui-là est un cerveau brûlé en politique. »
Le général Changarnier combattit toutes les assertions
i Ce récit a donné lieu dans les journaux ù une polémique que notre impartialité nous fait un devoir de reproduire dans le chapitre qui suit.
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de M. Thiers : « Vous êtes bien bon^ dit-il, de tous préoccuper du général Lamoricière ; je ne lui reconnais pas la moindre importance. Le général Gavaignac est un autre homme : c'est parce qu'il a une certaine attitude qui lui donne de Fautorité auprès de la garde nationale et de l'armée, qu'il faut s'assurer de sa personne ! p
M. le comte de Momy prit alors la parole : « Dans les jours de trouble, arrêter un homme de parti, c'est lui rendre service : c'est le préserver de lui-même, c'est mettre à couyert sa responsabilité vis-à-vis de son pairli, c'est protéger sa personne. Mon avis est d'arrêter le colonel Charras, les généraux Gavaignac et Lamoricière. i> On sait qu'au coup d'État du 2 décembre, M. le comte de Momy, fidèle à son système préventif, au lieu d'en arrêter trois, les fit arrêter tous les cinq, M. Thiers et le général Ghangarnier compris. Le projet à peine étudié de ce coup d'Éfat n'eut aucune suite; la dissolution de l'Assemblée constituante changea la situation.
L'Assemblée législative ne fut guère ni plus modérée ni plus prudente que la Gonsti tuante; elle montra envers l'élu de six millions de suffrages une incessante hostilité.
On ne nommait personne, mais on voulait certainement blesser quelqu'un, quand on venait incidemment, du haut de la tribune, parler d'empire sans gloire et des oripeaux d'une fausse grandeur.
41 n'accusait per3onne, mais il menaçait certainement quelqu'un, cet homme de guerre ^ qui, d'une voix un peu théâtrale, s'écriait en pleine Ghambre: Mandataires du pays, délibérez en paix I
1 Le général Cliangarnier.
Le commandant en chef de l'aimée de Paris ne cherchait-il pas encore à exciter la ddûance du pays contre le chef du pouvoir exécutif, dans un ordre du jour adressé à Tarmée au nom de la discipline militaire?
Sans doute pour ramener le prince Napoléon à la simplicité des mœui^s républicaines, l'Assemblée législative ne refusa-t-elle pas au président de la république un supplément de crédit qui promettait des secours à de vieux soldats, des aumônes à des malheiu'eux? Plus d'un représentant disait publiquement alors : « La Chambre n'accordera au prince Louis-Napoléon ni un jour, ni un écu. »
Pendant la prorogation de l'Assemblée législative, sous cette commission de permanence où figuraient les hommes les plus passionnés des divers partis, n'essaya-t-on pas de faire grand bru^t, de faire événement de la fausse déposition d'un agent de police? Une instruction judiciaire eut lieu ; elle démontra la fausseté matérielle des faits allégués. Mais ce qui fut au moins étrange, c'est que la questure de la Chambre organisa une souscription pour continuer un traitement au commissaire de police auteur du faux rapport, qu'on avait destitué.
Les passions politiques peuvent mener si loin et faire dévier si facilement les esprits les plus sûrs et les plus droits, que lorsque, le i\ janvier 1851, le président de la république modifia du même coup, comme il en avait le droit, le ministère et le commandement extraordinaire confié au chef de l'armée de Paris, au général Changarnicr, M. de Rémusat, cité pour sa mansuétude, ne prenant rien au sérieux, pas même lui, n'a pas craint de monter à la ti'ibune pour demander hîc et nunc des explications sur les deux actes qu'enregistrait le Moni-
leur, ei, dans le cas oii les explications ne conviendraient point à la Chambre^ une réunion immédiate dans les bureaux. M. de Rémusat^ dont les sentiments les plus passionnés se satisfont d'ordinaire par un madrigal metaphysique ou par une épigramme dpctrinaire, voulait même adresser^ séance tenante (c'est aujourd'hui à n*Y pas croire), une proclamation au peuple français.
Nous ne pouvons passer non plus sous silence les pèlerinages ouvertement entrepris par M. Dupin^ président de TAssemblée nationale^ auprès de madame la duchesse d'Orléans; par M. Benoist d'Azy, vice-président de l'Assemblée nationale, près de M. le comte de Chambord; par M. Thiers, à Claremont. Enfin, on se rappelle ces programmes de régence ou de monarchie répandus à profusion dans le pays.
Le président de la république ne répondit à tant d'actes agressifs que par la conduite la plus résignée et la plus prudente. Les six millions de suffrages qui avaient élu le prince Louis-Napoléon président de la république ne disaient-ils pas : ce La société, ébranlée et menacée, ne veut que du calme et du repos : défendez-la contre cette foule de partis qui agitent le pays; pas un seul de ces partis n'est assez national, n'est assez puissant pour prendre le pouvoir et pour le conserver? »
Le prince a courageusement rempli son mandat; il ne s'est ému ni des inimitiés, ni des périls. On adresse avec éclat, au nom de la discipline militaire, un ordre du jour à l'armée : il maintient l'ordre du jour ; mais il supprime le commandement de celui qui avait trop tardé à le publier.
Un supplément de crédit est refusé au président de la
république : il réduit sa maison^ vend ses chevaux^ pour pouvoir continuer les secours et les aumônes^ et il se garde bien de troubler le pays et d'irriter rAssemblde législative par le tapage réactionnaire d'une souscription nationale.
Il y a plus : dans quelques circonstances, le président de la république, ému des interprétations exagérées et inquiétantes qu'on faisait sortir de sa conduite cl de son langage, s'est toujours bâté de retirer, par un mouvement du cœur spontané, toute parole irritante, et de rentrer au plus tôt, sans hésitation, dans cette politique sage et résignée qu*il a pratiquée depuis le 10 décembre avec tant de fermeté et de haut bon sens. N'a-l-il pas de la meilleure grâce permis qu'on modifiât les termes de son discours de Dijon? N*a-t-il pas spontanément fait cesser la publication du journal le Napoléon, rédigé peut-être avec trop d*aigreur? Au 2 décembre, n'a-t-il pas spontanément remplacé le Tote public sur un registre ouvert dans les mairies, par un bulletin écrit ou iraprimé, en un mot, par le vote secret ?
Je sais que, dans les grandes situations, les rétractations passent pour des faiblesses ; c'est là une erreur trop accréditée! J'aime les meâ culpâ, même en politique. Les regrets honorent quand les fautes sont démontrées et reconnues; les meâ culpâ sont alors une victoire de la raison qui s'éclaire sur l'orgueil qui s'obstine. Que d'hommes éminents ont su, à force de raison, se repentir de mouvements passionnés, de paroles blessantes, avant même qu'aucun blâme les ait avertis ! Que d'hommes éminents se sont détachés, par les conseils de l'expérience et à l'apparition de clartés nouvelles, des plus
in MÉMOIRES
séduisantes illusions, des plus nobles en-eurs de leur jeunesse ! Mirabeau écrivait au comte de Lamark : Il est des hommes qui ne changent jamais de manière de penser, ce sont les hommes qui ne pensent pas.
Cependant, au milieu de tous ces conflits qui se succédaient, au milieu de toutes ces anxiétés de chaque jour, le 31 mai 1852 apparaissait non comme le terme des souffrances du pays, mais comme une^ date menaçante de guerre civile. Cet avenir prochain, tel que nous l'avait fait la constitution républicaine, contenait les plus grands dangers. Les pouvoirs du président de la république et ceux de TÂssemblée législative expiraient en même temps. Cette loi du 31 mai, que je combattis avec tant d'opiniâtreté, d'accord sur ce point avec les républicains honnêtes et prévoyants, donnait un mot d'ordre et un drapeau pour cette terrible rencontre d'une insurrection communiste avec les défenseurs de la société ; ce mot d'ordre et ce drapeau, c'était : Suffrage universel !
Les plus grands esprits partageaient les inquiétudes et les frayeurs des populations les moins éclairées. M. Guizot, que j'eus l'honneur de voir en 1849, à Londres, me pressait de questions sur le dénoûment possible de cette situation tendue. Dans le sein de l'Assemblée législative, les cœurs honnêtes comme les cœurs ambitieux prenaient souci de cette fatale échéance du 31 mai 1852 et s'ingéniaient à trouver une solution.
Les transactions du commerce, les travaux de l'usine et de l'atelier, ces projets d'avenir qui préoccupent sans cesse les familles, tout se suspend, tout s'arrête aux approches de cette crise politique et sociale, qu'un spirituel écrivain personnifia sous le nom de Spectre rouge. Les
inquiétudes de la France retentissent jusque dans les cabinets européens. On ne sera donc pas surpris que de sérieux efforts aient été tentés par des hommes considérables pour prévenir les périls du 31 mai 1852 au moyen de transactions.
Vers le mois d^août 1851, peu de temps avant la prorogation de l'Assemblée législative, M. le comte de Morny, sous les inspirations et avec l'adhésion du prince Louis- Napoléon, chercha à s'entendre et à se mettre en règle avec tous les partis. Il désira avoir un entretien dans un des bureaux de la Chambre avec les hommes les plus sages et les plus importants de l'Assemblée législative : MM. Mole, de Broglie et Berryer. M. le comte de Morny n'eut pas à développer les dangers de la situation, ces dangers n'étaient mis en doute par personne. Il fut question dans cette conférence de la révision de la conslitution et de la prorogation des pouvoirs du président.
a Tout cela, messieurs, ajouta le fondé de pouvoir du président, peut se faire avec vous, sans vous, et même contre vous. Est-il un seul parti, en France, qui compte des chances certaines? Ce qui manque à la France, ce ne sont pas les prétendants î Nous trois, nous avons chacun ici le nôtre I Mais avant de songer à rien faire de stable et de définitif, il faut rétablir le respect de la monarchie, de l'autorité, la discipline, les croyances. Pour accomplir ce miracle, je ne vois que le prince Louis-Napoléon, dont le nom est une puissance, dont l'éducation et les senliments sont une garantie : il est là, disponible. Ce chan* gement de nos mœurs politiques et de nos institutions, en nous entendant tous, se fera sans secousse ; avec le
concours des modérés, il aura sa limite; tandis que sans vous, on peut aller plus loin que vous ne le voudrez : réfléchissez-y ! La Chambre elle-même, fort discréditée dans Topinion publique, n'a point d'avenir. La révision de la constitution et la prorogation des pouvoirs du président, proposées et soutenues par vous, c'est-à-dire par les honnêtes gens de tous les partis, sont un coup d'État facile : pas de crise pour le pays, pas de sang répandu ; Topinion publique applaudirait certainement à cette courageuse entreprise. »
Si je suis bien informé, M. le duc de Broglie aurait refusé de se prêter à de pareils projets, estimant que l'Assemblée législative, touchant bientôt à Texpiration de ses pouvoirs^ n'aurait ni assez de résolution, jii assez d'énergie ^ ni assez d'autorité pour accomplir un pareil acte.
Si je suis bien informé, M. Berryer n'aurait point regardé cette transaction comme possible : <( Un coup d'État, qu'il vienne du président de la république ou même de la Chambre, aurait-il ajouté, ça ne se prépare pas, ça se fait un beau mathi sans avertir personne. »
Cette conférence n'eut aucune suite. Bientôt la Chambre se prorogea.
M. Léon Faucher> ministre de Tintcrieur, eut aussi son projet de solution; il demandait seulement ceci x à savoir que la réélection des députés précédât celle du président de la république. « Le pays se trouvera ainsi^ disait-il, au 31 mai 1852, protégé, défendu par une assemblée jeune et forte, qui pouriu conjurei' tous les dangers. »
11 était évident que celte nouvelle assemblée^ ajaot devant elle une longue existence^ se ferait convention^ et que Tunité du pouvoir executif, si nécessaire dans les temps d'anarchie et de démagogie^ ferait défaut à la défense de la société. Cet expédient assurait le triomphe du régime parlementaire, mais non l'avenir du pays et la réékction du président de la république.
Du 6 au 12 novembre 1851, deux ou trois réunions se tinrent chez le comte Daru, l'un des vice-présidents de l'Assemblée légiblative ; un projet sérieux de coup d'État y fut discuté.
Un grand nombre de députés (soixante ou quatre-vingta environ) devaient proposer à l'Assemblée législative les modiilcalions suivantes à la constitution :
« Art. 1*'. Le président est déclaré rééligible.
» Art. 2. Le pouvoir législatif sera divisé en deux Chambres.
» Art. 3. L'Assemblée législative organisera les pouvoirs des deux Chambres et votera la loi électorale.
» Art. 4. Ces modiûcations seront ratifiées par le suffrage universel, j»
Dans le cas où TAssemblée législative rejetterait d'emblée celte proposition de modifier la constitution, et dans le cas où ces modifications, discutées, seraient rejetées pair ime majorité de scrutin, les signataires de cette propmtion devaient donner leur démission de représentants et se rallier autour du président de la république, qui eût alors avisé. M. le comte Daru, chez lequel les réunions eurent lieu, combattit vivement ce projet. Il n'acceptait que des expédients parlementaire». M. 4e
Monlalembcrt^ qui défendit avec tant de talent et de courage la société menacée^ assistait à ces réunions^ et soutenait chaudement la proposition : a Vous défendez ce projet^ lui dit M. le comte Daru^ et s'il était Toté, avant quinze jours tous yous repentiriez de l'avoir fait réussir. » La proposition Baze fit bientôt abandonner cette entreprise.
Je ferai toutefois remarquer que le prince Napoléon, dont l'adhésion était assurée à cette transaction^ se contentait d'être reconnu rééligible. Aucune autre stipulation n'était produite dans les intérêts de son pouvoir ; mais il est évident que les divers partis maintenaient cet engagement hostile de n'accorder ni un écu ni im jour au président de la république.
La loi de déportation de Noukahiva fut volée dans les intérêts de la société ; mais les montagnards proclamèrent hautement qu'ils voyaient dans cette loi le moyen de se débarrasser à un jour donné de tous les honnmes dévoués à la cause du prince Louis -Napoléon. Aussi disait-on plaisamment dan& la Chambre et dans les bureaux des journaux, à propos de la déportation à Noukahiva : Morny y va, Baroche y va, FouLd y tw, Rouher y va, Féron y va.
Bientôt les voiles transparents qui cachaient à peine les pensées^et les projets ambitieux de la Chambre ful'ent déchirés. La proposition de M. Baze, relative aux droits conférés au président de l'Assemblée nationale de requérir la force armée, puis la proposition de M. Pradic sur la responsabilité des ministi*es et du président de la république, vinrent démontrer que les partis voulaient annuler dans la personne du prince Louis-Napoléon le
pouvoîi- exécutif qui lui était conféré par la constitution, par six millions de suffrages, et, sous le moindre prétexte, le mettre en accusation.
Le 24 novembre 1851, M. Granier de Cassagnac publiait dans le Constitutionnel l'article suivant, ayant pour titre : Les deux dictatures. Cet article, plein de talent, donne une juste idée de la situation.