LES DEUX DICTATURES
« Malgré le calme à peu près universel des esprits, malgré l'indifférence profonde des populations pour la politique, malgré l'horreur de l'agriculture, de l'industrie, du commerce, de toutes les familles honnêtes, de tous les individus sensés pour des bouleversements nouveaux, il ne s*esi jamais autant brassé de conspirations, autant préparé de coups de main qu'en ce moment dans les régions élevées de la société et parmi les chefs des anciens partis. Les ambitieux, les factieux ne veulent pas que l'ordre se rétablisse, que le travail se rassure, que les affaires se relèvent, si la société sauvée et raffermie doit échapper à leurs plans de domination et d'exploitation. Us se résignent à voir encore les rues de Paris dépavées, les étrangers en fuite, les boutiques fermées, rémeute chantant le Ça ira ! les populations épouvantées par les prédications des clubs; ils se résignent à tout, excepté à voir périr leur importance.
» Nous avons déjà échappe par miracle à plus d'une de CCS révolutions de serre-chaude, préparées dans trois ou quatre salons politiques, délibérées dans des bureaux de journal, nouées dans les couloirs parlementaires. Les
miracles sont rares, et il serait téméraire d'y compter : la France peut se réveiller demain, après-demain, tous lesjours, aubruit formidable d'un écroulement universel. n faut au moins, si elle périt sous des ruines, qu'elle sache qui les prépare et d'où elles viennent. Nous ne dirons rien qui ne se dise tout haut dans le monde politique, et nous ne sommes pas tenus à plus de discrétion que les conspirateurs.
» Lundi dernier, il y a huit jours aujourd'hui, on a été à l'éj^aisseur d'uii cheveu des coups de fusil et de la guerre civile. Les partis qui se disputent le pouvoir avaient jeté dans l'Assemblée une proposition ayant pour objet moins encore de donner une armée au pouvoir législatif que de jeter de l'indécisioti, du désordre dans les troupes, et de fournir à un général audacieux l'occasion et le moyen d'entraîner un régiment. Si l'Assemblée avait eu la faiblesse de prendre seulement en considération la proposition qui lui était soumise, on lui eût subitement arraché un acte d'accusation. Les conspirateurs avaient préparé leur coup de main : armés d'un vote plus ou moins concluant, plus ou moins explicite, ils auraient arrêté les ministres en pleine séance ; et, si ce début avait été heureux, ils animaient immédiatement essayé d'enlever le président.
» Mais, comme on doit le supposer, le président de la république et ses amis sont médiocrement disposés à se laisser escamoter. Les assaillants eussent donc été accueillis à coups de fusil, ou mieux encore ; et la bataille s'engageait dans les rues immédiatement. Ce résultat a été possible jusqu'à sept heures et demie : le vote de l'Assemblée Ta fait évanouir !
D'UN BOURGEOIS DE PARIS lt9
)> Certainement rien n'est plus insensé^ plus monstrueux^ plus criminel qu'un tel dessein : il n'en est pas moins la vérité pure; et il n'est personne, dans le monde politique, qui en ignore les détails.
» Cette conspiration flagrante, incessante, contre le président de la république, a pour auteurs des hommes parlementaires, chefs armés du parti légitimiste et du parti orléaniste, profondément divisés entre eux, mais unis par la haine commune que leur inspire Télu du 10 décembre. Elle est organisée depuis dix-huit mois; et du temps où un général notable occupait les Tuileries, il se tint dans ses salons des réunions d'hommes politiques considérables, réunions où Ton mit en délibération d'arrêter Louis-Napoléon Bonaparte et de le mettre à Vincennes. 11 ne saurait y avoir à ce sujet aucun doute : un ancien premier ministre de Louis-Philippe, qui assistait à ces réunions, avertit le président de la république de ce qui se tramait contre lui.
)) Abandonnée quelques mois, à la suite des voyages à Wiesbaden et à Claremont, cette ancienne conspiration des légitimistes et des orléanistes contre l'élu du 10 décembre a été reprise récemment, et elle a été cimentée par l'abandon de la proposition de M. Creton et de la candidature de M. le prince de Joinville.
» Quoique imaginée et conduite par d'anciens ministres et par des vétérans des assemblées législatives, cette conspiration dépasse en ridicule toutes celles qui sont enregistrées dans les livres de Saint-Réal et de Vertot. Les conjurés ont pour but de créer une dictature agissant avec l'appui et sous le contrôle de l'AssSmbléc actuelle, qui se prorogerait indéfiniment et se déclare-
rait convention. Le dictateur est désigné par tout le monde : c'est M. le général Ciiangarnier.
» Nous ne voulons pas discuter ce projet. Enlever l'armée au président; à Tclu du pays^ à la défense de la loi et de l'ordre, et la donner comme un mobilier, comme un outil, même par un vote de TAssemblée, à un Pichegru de rencontre, c'est purement et simplement insensé. Aucun pouvoir, quel qu'il soit, ne réussirait à triompher de l'équité, de la morale, du bon sens, de la conscience publique. L'Assemblée, entraînée, séduite, débordée, comme bien d'autres assemblées, pourrait, pour son malheur et pour le nôtre, faire un dictateur; elle pourrait lui donner un litre : elle ne lui donnerait pas de l'aulorilé et de la force, parce qu'il n'y a ni force ni autorité en dehors de ce qui est honnête, de ce qui est juste et de ce qui est droit.
» Supposons l'impossible, supposons un dictateur réel, sérieux, tout-puissant, quoique fabriqué à la hâte, dans un moment de tumulte. Le premier acte de son pouvoh* serait de chasser l'Assemblée, qui l'aurait créé, ne serait-ce que pour éviter l'affaiblissement qui résulterait pour lui de la dislocation d'une majorité passagère, d'une majorité de coalition et de hasard.
» Ainsi, quatre ou cinq anciens ministres, dix ou douze anciens députés blanchis sous le harnais, des hommes mûrs et qu'on devrait croire sensés, jouent et voudraient faire jouer à l'Assemblée nationale le rôle que voici : — Remplacer, à la tête de la société, l'élu de six millions d'hommes par l'élu de quinze ou vingt conspirateur; le neveu de l'empereur par un général sans faits d'armes et sans illustration; un nom magique par un nom
impuissant; un pouvoir régulier^ honnête^ qui défend la société, par un pouvoir irrégulier, révolutionnaire, qui la mine et qui la trouble; une autorité forte, respectée, devant laquelle les factions se contiennent, parce qu'elles la voient appuyée de Tassentiment du pays; en somme, un ordre de choses qui convient à la France, qui rassure l'Europe, qui donne des garanties au rétablissement des conditions normales de la civilisation, par un état de choses qui n'aurait ni l'aveu de la France, ni l'assentiment des peuples voisins, et qui n'inspirerait et ne saurait inspirer à qui que ce soit de sensé et de loyal ni estime, ni confiance, ni sécurité.
» C'est là la route pavée de désordres, d'aventures, de révolutions, dans laquelle marchent, depuis près de deux ans, quelques-uns des grands hommes d'Etat qu'on nomme les chefs de la majorité, avec la perspective d'arriver, après une longue suite de hasards heureux, à quoi?... à faire décréter par l'Assemblée une dictature, dont le premier acte logique et nécessaire serait de faire sauter l'Assemblée par les fenêtres.
» Cette extravagante conception , sur le succès de laquelle on comptait lundi dernier, à sept heures et demie du soir, et qui s'écroula à huit, devant le vote de l'Assemblée, pourquoi a-t-elle échoué? Parce qu^elle aboutissait à une dictature blanche.
» Les montagnards, qu'on avait depuis quelques jours sondés et caressés, avaient flairé le danger caché sous ce bloc de farine. Ils y avaient vu ce qui y était en effet, un général qui les avait crosses, en attendant mieux, le 13 juin 1849; un général qui avait, dans le temps, proposé de chasser l'Assemblée constituante ; un
dictateur dont la mission^ tracée à l'ayance, consistait à déporter le terrorisme et le socialisme^ à supprimer violemment la république, et à opérer^ à la pointe de ses baïonnettes, une restauration légilimiste> orléaniste ou fusionniste, suivant l'occurrence. A tout prendre, malgré leur haine profonde pour le président, les montagnards avaient aisément compris qu'en cette circonstance sa cause était la leur, puisqu'il représentait le maintien du suffrage universel et celui de la république. Cest pour cela qu'à l'exception des agitatem^ et des ambitieux de Fécole du National, et des républicains parlementaires de l'école de la Convention et du comité de salut public, les montagnards repoussèrent, en masse, la proposition des questeurs, au moment même où M. Baze allait déposer son acte d'accusation contre M. de Saint- Arnaud, et où quelques conspirateurs impatients s'écriaient, derrière les bancs des ministres : « Tous! tous! il faut les » arrêter tous, pendant qu'ils sont ici ! »
» Abattus par leur effroyable échec, qui venait s'ajouter à un autre échec de la veille au sujet de la loi du 31 mai, remis à peine de leurs patrouilles nocturnes et de deux ou trois nuits passées hors de chez eux dans des lits d'emprunt, les chefs de la conspiration résolurent de tenter un dernier effort. Voici le nouveau plan qu'ils arrêtèrent, plan que nous avons entendu exposer, il y a cinq jom^s; plan avoué tout haut, samedi, dans les bureaux de l'Assemblée ; plan dont la coalition de tous les partis hostiles au président de la république annonce la réalisation et révèle les secrets.
» Pourquoi les montagnards avaient-ils voté en masse contre la proposition des questeurs? Parce qu'elle avait
pour objet de créer la dictature blanche et de remettre le pouvoir absolu aux mains d'un général chargé de les déporter et^ au besoin, de les mitrailler. Il s'agissait donc d'imaginer un plan nouveau qui rassurât les montagnards, et qui leur permît en même temps d'écouler leur haine contre le président de la république, et de se réunir, sans danger, à une coalition de légitimistes et d'orléanistes.
» Ce plan n'était pas difficile à trouver, et nous l'en» tendions exposer, nous l'avons dit, il y a cinq jours. 11 s'agissait tout simplement de changer la couleur de la dictature et le nom du dictateur. Pour des légitimistes, des orléanistes et des fusionnistes, c'esl-à-dire pour des gens coalisés à trois, il en devait peu coûter de se coaliser à quatre, ou môme à cinq. L'échec public, éclatant, irrémédiable, de M. le général Changarnier, permettait aux conjurés de le laisser à l'ambulance, et de donner à un autre son commandement. C'est ce qui a été fait, après de courts débats, et les mêmes hommes d'État qui, la semame dernière, risquaient les destinées de la France sur une dictature blanche, avec M. le général Changarnier, vont les risquer, cette semaine, sur une dictature ronge, avec M. le général Cavaignac.
» Voilà où nous en sommes. Le pays est, comme on le voit, joué à croix ou pile. Croix a perdu; peut-être que pile gagnera.
» Nous entendons d'ici les hommes sensés et honnêtes lisant, en province, ces révélations, qui sont à Paris des faits publics et des vérités triviales; nous les entendons se récrier contre de tels plans, de tels desseins et une telle conduite, attribués u des hommes qu'on est convenu
de considérer comme les plus fermes soutiens de Tordre^ comme les chefs dès partis conservateurs et monarchiques^ comme les guides et l'honneur de la majorité.
)) D'abord, nous prierons ces hommes sensés et honnêtes^ dont les vœux et les prières sont méconnus par les factions^ de nous dire ce qu'ils pensent de ceci :
» Dans la commission nommée pour examiner le projet de loi sur la responsabilité du président de la republique, avec qui sont coalisés M. Creton et M. Jules de Lasteyrie^ deux partisans déclarés du rappel des princes d'Orléans et de la candidature de M. le prince de Joinville? Avec M. Dufuure^ qui s'est énergiquement opposé à ce rappel; avec M. Berryer, M. Béchard et M. de Laboulie^ adversaires inflexibles de cette candidature. Avec qui est coalisé M. Berryer^ auteur du beau discours sur la monarchie légitime? Avec M. Marc Dufraisse, auteur de l'apologie du meurtre de Louis XVI. Avec qui sont coalisés les légitimistes ? Avec les orléanistes. Avec qui sont coalisés les royalistes? Avec les ùémagogues et les terroristes.
» Ainsi^ on se hait^ mais on pactise ; on se méprise^ mais on s'allie ; on s'injurie^ mais on se soutient; on se montre le poings mais on se donne la main. — Que pensent de cela les hommes sensés et honnêtes de tous les partis?
» C'est l'usage, nous le savons, de coiisidérer ces hommes dont nous parlons, M. Berj-yer, M. Thiei^s, M. Béchard, M. de LabouUe, M. de Lasteyrie, M. Creton, môme M. Dufaure, jusqu'à un certain point, comme les chefs et les soutiens des partis conservateurs et monarchiques. Voilà précisément la profonde et déplorable erreur dans laquelle des journaux de coterie entretien-
neut des populations paisibles^ confiantes^ vivant loin des affaires! Ces hommes sont et ne sont que de purs révolutionnaires, parlant, agissant en révolutionnaires, sous la bannière des royalistes et des conservateurs, dont ils compromettent les principes et dont ils perdent la cause. L'habitude des ruses, des compromis, des coalitions parlementaires, a profondément dépravé ces intelligences, qui ne croient plus à rien qu'à leur ambition et à leur vanité. Us ont pu être, ils ont été des hommes politiques, faisant de la doctrine monarchique et conservatrice : ils ne sont plus que des avocats et des factieux, incidentant contre l'ordre, et faisant des révolutions contre la société.
» Mais enfin, nous demandera-t-on peut-être, par quelles idées, pai* quelles paroles, ces hommes, encore plus ou moins considérables, cherchent-ils à excuser les violences, les coalitions, les conspirations, dont ils sont les inventeurs et les directeurs? Mon Dieu, ils ne les dissimulent ni ne les excusent! L'un d'eux, Tun des plus considérables, disait, il y a deux jours, à un ami : « Je » suis de votre avis, c'est insensé; mais que voulez-vous? » il faut en finir! i»
D II faut en finir! Et de quoi donc? Mais c'est fort simple : il faut en finir du nom de Louis-Napoléon Bonaparte, qui se popularise de plus en plus; de la sagesse de son gouvernement, qui lui concilie toutes les familles paisibles et honnêtes; de ses chances de durée, qui s'au^ mentent et qui se consolident par la division et par la passion de ses adversaires; il faut en finir de cette autorité qui s'impose par le besoin qu'on en a, et sous laquelle le dégoût du désordre et des agitations diminue-
rait fort Timpor tance de quelques personnages vivant des luttes, des difficultés et des crises politiques, comme les condottieri du moyen âge vivaient des guerres des États.
» Sauf à s'entendre sur les termes, nous croyons aussi qu'il ne serait pas mal d*cn finir. Le régime parlementaire a besoin d'en finir avec les brouillons qui le dépopularisent et qui le perdent; le pays a besoin d'en unir avec les minorités remuantes, exigeantes et factieuses, qui le troublent, qui le ixiinent et qui le déshonorent.
» Certes, le régime parlementaire a de fortes racines en France; mais ce serait une erreur de penser que ce régime ne sei*ait pas mis sérieusement en péril^ si, sans le savoir et sans le vouloir, il devenait l'auxiliaire des factions et le foyer le plus actif des trouves publics. Et il ne faut pas un grand nombre de brouillons pom* détruire les corps les plus augustes et les plus respectés; il suffit de d'Éprémesnil et d'Adrien Duport poui* ruiner, en 1789, les treize parlements de l'ancienne France I
» Certes, les partis monarchiques, surtout dans les campagnes, sont honorés par les populations; mais ce serait une erreur de croire que le spectacle de ces partis coalisés avec les démagogues ne détruirait pas promptement ces sentiments de déférence et de respect. L'ailiance de M. Berryer, de M. Béchard, de M. Creton, de M. de Lasteyrie, avec M. Emmanuel Ârago et avec M. Marc Dufraisse, coûtera plus, qu'on s'en souvienne, à M. le comte de Chambord et à M. le comte de Paris, que ne coûtèrent à leurs familles les révolutions de 1830 et de iS48. Ces deux révolutions ne leur ôtèrent qu'un trône : l'alliance avec les terroristes leur ôtera le respect et la confiance du pays.
» Si Ton nous demande maintenant quel danger présente pour Tordre public en général^ et pour la situation du président de la république en particulier^ la dicior ture Youge, essayée après la dictature blanche, nous répondrons qu*à notre avis elle n'en présente aucun^ dans aucun cas.
» D'abord^ c'est notre espoir et notre conviction^ la même raison qui a détourné les montagnards de la dictature blanche^ détournera les vrais et honnêtes conservateurs de la dictature rouge; et TAssemblée ne voudra pas plus livi*er la France au général Gavaignac qu^elle n'a voulu la livrer au général Ghangamier.
» Mais^ allons plus loin^ portons tout à l'extrême^ et ne reculons devant aucune hypothèse. Supposons que la coalition égare et entraîne l'Assemblée^ supposons qu'a* près avoir obtenu un vote hostile au président dans la loi sur la responsabilité ^ la coalition victorieuse reprenne^ comme c'est son intention, comme cela nous a été dit depuis cinq jours, comme cela se dit hautement dans les bureaux de l'Assemblée; supposons que la coalition reprenne la proposition des questeurs, qu'elle donne à cette proposition les cent huit voix de majorité qu'elle a eues contre elle. — Ëh bien I nous disons que, même dans ce cas, l'ordre et le président ne courront aucun danger; car qui oserait garantir que l'Assemblée serait obéie?
ji Certes, en principe, en règle, en thèse générale, la loi est et doit être toujours obéie; mais l'histoire nous apprend que, lorsque les pouvoirs les plus légitimes font un usage extrême de leurs droits les plus extrêmes, ils amènent infailliblement une résistance, une collision, une
catastrophe. L'article 14 de la charte de Louis XVllI était un de ces droits extrêmes^ dont la monarchie crut devoir faire un usage extrême^ contre le yœu de ropinion publique : on sait ce qui arriva.
» Aujourd'hui, l'Assemblée, qui n'a pas d'autorité constituée au-dessus d'elle, peut voter régulièrement tout ce qu'elle voudra : la loi sur la responsabilité, la proposition des questeurs et cent autres choses pai*eilles; mais comme ces mesures seraient une agression manifeste contre le président, comme elles deviendraient un instrument pour les passions et pour les intérêts des vieux partis, la moralité publique en serait ofifensée : le bon sens et l'équité des populations prendraient fait et cause pour l'opprimé contre les oppresseurs, et l'Assemblée, malgré son droit, malgré ses prérogatives, n'arriverait qu'à une bataille. Or, les batailles ont leurs hasards, habent sua fata; et prît-elle, pour livrer la sienne, Tépée de ce général qui est, à ce qu'il assure, habitué à vaincre, peu de gens voudraient peut-êti^e figurer dans ses bataillons.
)> Donc, dans aucun cas, les conspirateurs ne sont dangereux. Sans parler de leur égarement, ils ont contre eux le pays tout entier, qui ne veut plus d'expériences, de bouleversements et de ruines. D'ailleui-s, ce qu'ils auraient contre eux de plus redoutable, ce seraient encore moins leurs adversaires que leurs alliés. Le pouvoir, qui a la garde et la responsabilité de Tordre, est, comme bien on le pense, instmit de leurs desseins et de leurs menées; et quoiqu'ils ne la sentent pas, ils ont chacun la main ferme et résolue de la justice toujours suspendue à un pouce de leur collet. La preuve qu'ils ne sont pas à
craindre , c'est qu'ils ne sont pas encore embarqués. » Allez^ allez^ chevaliers errants des princesses perdueS; comme la fenune d'Ënée^ dans la bagarre des trônes qui s'écroulent et qui brûlent^ conspirez tant qu'il Yous plaira; promenez dans les ténèbres vos faces blêmes que la peur agite, et signalez au pays les conjurations de TÉlysée pour masquer les vôtres! Personne ne se méprend sur vos projets et personne ne les redoute. Si vous êtes sans pitié pour k France; si vous refusez, malgré ses prières, de lui épargner une révolution de plus, vous n'en serez pas moins pour vos efforts et pour votre honte. Aveuglés par vos passions, comme le tau* reau par le drap rouge, vous donnerez, tête baissée, sur la pointe de i'épée tendue et immobile qui vous attend!
i> Â. Grariea de Gassagnâc. YIa
Le temps était donc venu pour le prince Louis-Napo» léon de sauvegarder le pouvoir qu'il tenait de six millions de suffrages. Lui aussi^ il mesurait l'imminence et la gravité des dangers qui devaient sûrement éclater au 31 mai 1852. Chef du pouvoir exécutif, il recevait par les conseils généraux^ par les chambres de commerce^ par les préfets, des documents authentiques sur la situa^ tion de l'industrie et du commerce, sur l'état des esprits^ sur les vœux des populations des villes et des campagnes. Toutes les audacieuses entreprises de l'Assemblée légis* lative excitaient la réprobation publique. La France aussi disait : a 11 faut en iiniri d U faut en finir de cette Assemblée tumultueuse, sans résolution et sans courage, ambitieuse et impuissante, qui ne fait les affaires de personne et porte chaque jour les plus ixides aiteiùtes aux ▼ 14
grands intérêts du pays. Dans cette Assemblée même ne comptait-on pas un grand nombre de représentants qui désespéraient d'une pareille situation^ et qui^ cependant^ se refusaient à prendre la moindre initiative poui* y mettre fin?
Pressé par tant de périls, par les vœux ardents des populations, témoin patient des hésitations et des défaillances de tous, le prince Louis-Napoléon, dans son isolement et dans son patriotisme, dut prendre des résolutions extrêmes.
Depuis le 10 décembre 1848 jusqu'à la veille du 2 décembre 1851, dans les joui^s les plus difficiles et au milieu des péripéties les plus graves, j'ai eu l'honneur d'être souvent reçu par le président de la république : je ne Tai jamais surpris inquiet^ irrité ni découragé. D'une sérénité inaltérable en face des événements , d'une douceur pleine de dignité envers les hommes, son âme, déjà si durement éprouvée par le malheur, devenue forte et maîtresse d'elle-même dans la solitude de l'exil, ne rencontre rien qui puisse l'efirayer ou même l'étonner; il a foi en lui-même, il a foi dans l'avenir de la France. Au milieu de ce scepticisme politique suscité et propagé depuis la fin du dernier siècle par tant de révolutions, le piince Louis-Napoléon conserve au fond du cœur le feu sacré de convictions jeunes et ardentes. C'est ainsi qu'il domine tous les hommes chez qui le doute paralyse, étouffe sous ses froides étreintes toute spontanéité, toute aspiration élevée et généreuse.
J'ai beaucoup étudié la physionomie sérieuse et mélancolique du prince Louis-Napoléon, ses paroles, son attitude. Ne cherchez en lui ni cette mobilité, ni ces fan-
tatsies d'esprit du caractère français : sa haute intelligence ne se dépense point en pensées ingénieuses et subtiles ^ elle ne se plaît à prendre corps à corps que des idées puissantes^ fécondes en déductions et en applications pratiques. Aussi trouTe-t-il, dans ses discours admirés et applaudis^ pour exprimer et pour développer les grandes idées qui le dominent^ un langage élevé ^ simple^ sans ornements^ ferme et convaincu. Le matin même du 2 décembre 1851, un des ennemis du prince Louis-Napoléon me demandait avec inquiétude : « Est-ce un homme médiocre qui finit^ ou un homme de génie qui commence? »
Deux projets de coups d'État se produisirent à l'Elysée vers la fin de Tannée 1851^ dans des circonstances graves et assez rapprochées :
1° Au mois de septembre, pendant la prorogation de l'Assemblée nationale ;
2° Le 18 novembre 1851^ pendant la délibération de l'Assemblée nationale sur la proposition des questeurs relative avM droits conférés au président de l'Jssem' blée nationale de requérir la force armée.
1° Au mois de septembre 1851 , fut projeté un coup d'État que j'appellerai le coup d'État Carlier.
Préfet de police à cette époque, M. Carlier avait su intimider l'émeute, faire cesser les manifestations S ras-
1 Ce mot prit, sous la république de 1848^ ua sens nouveau. Qui dissût maniftslation disait un certain nombre d'hommes et même de femmes, marchant précédés d'un drapeau sur lequel s'inscri?ait le but de la manifestation. Ces bandes, qui surprenaient et inquiétaient chaque jour les rues et les places publiques, se rendaient au bruit du tambour à Thôtel de vUle, à TAssemblée aatioiiaie, ou chez les ministi'es, ou a Tétat-major
Si3 MÉMOIRES
5urer les honnêtes gens et conquérir la confiance du président de la république. 11 ne craigiiit pas de rétablir les sergents de ville ^ et> remplaçant par l'ancien uniforme le costume tyrolien adopté par la république pour les gardes de Paris, il changea aussi le personnel de ce ser- Yice^ si important dans des jours de troubles. Il sut choisir des hommes résolus^ courageux et disciplinés*
Certain de l'exécution rigoureuse de tous ses ordres par de fidèles et intrépides agents^ il faisait abattre dans tous les quartiers de Paris les arbres de la liberté, fer- . mait les clubs les plus résistants avec une simple affiche apposée sur la porte du club, et avec la seule assistance de deux ou trois sergents de ville; il supprimait la vente à la criée des journaux dans les rues, et cet étalage politique et littéraire des feuilles publiques chez les marchands de vin. La police bien faite le tenait au courant de tout ce qui se disait, de tout ce qui se tramait dans les sociétés secrètes. Heureux et fier de ses succès incon* testés, le préfet de police visa plus haut : il voulut> par un coup d'État, rétablir Tordre dans tout le pays et refaire la société.
J'habitais alors la Tuilerie à Âuteull , et un ancien préfet de mes amis avait bien voulu y accepter l'hospitalité pendant la belle saison. M. Garlier venait tous les jours à la Tuilerie conférer de son projet de coup d'Élat avec ce préfet. 11 l'avait même chargé de rédiger tous les décrets qui devaient être à un jour donné publiés par
de la garde nationale^ ou même à VElysée, soit pour y présenter une pétition écrite^ soit pour exposer^ par l'organe de délégués plus ou moins diserts^ le sujet de leurs plaintes et de leurs réclamatlonsi
lé Moniteur, Par ces décrets on supprimait le ministère de rinstruction publique, l'École polytechnique, les octrois. De toutes les grandes ëcolcs de droit, de médecine, d*Alfort, aucune n'était conservée dans la capitale. Quatre cents personnes étaient arrêtées et immédiatement déportées. Le préfet de police, accoutumé à ne pas rencontrer d'obstacles dans ses entreprises, estimait qu'il ne s'agissait dans cette circonstance que d'enfoncer une porte ouverte.
Le prince-président de la république reçut communication de tout l'ensemble des décrets du coup d'État Carlier. Ce fut dans les premiers jours de septembre que le prince réunit à ce sujet, au palais de Saint-Cloud, M. le comte de Morny, M. le comte de Persigny, M. Rouher et M. Carlier.
On chassa dans la journée; on dîna. Pendant la chasse, pendant le diner, il ne fut pas le moins du monde question du projet Garlier. On passa bientôt dans un des salons du palais, a Ce salon , dit en s'asseyant le prince Louis-Napoléon, est celui où le maréchal duc de Raguse, après les journées de Juillet, rendit son épée au duc d'^ngoulême... Maintenant, messieurs, parlons de notre aflaire. » On discuta le coup d'État Carlier. L'opinion qui prévalut fut celle-ci : la présence des députés dans les départements devait faire craindre que par leur influence, par leur autorité sur un grand nombre d'électeurs, ils ne parvinssent à organiser dans des villes importantes une résistance sérieuse ; la guerre civile pouvait ainsi éclater sur plusieurs points. Les esprits les plus impatients, les cœurs les plus résolus reculèrent devant de tels dangers. L'avis de ceux-là était qu'on devait atta-
su MÉMOIRES
quer la Chambre pr<!sente à Paris^ vider la querelle face à face avec elle^ et qu*il serait imprudent et ridicule d'ouvrir une campagne contre des absents. Le président de la république combattit surtout la mesure des arrestations. Il voulait qu'on n'arrêtât personne; il soutenait qu'il suffirait de faire un appel pur et simple à la nation. M. le comte de Morny fit observer qu'on n'a plus à sévir contre des gens en prison y et que des arrestations faites avec intelligence et à temps peuvent prévenir les malheurs de la guerre civile. Le prince, croyant avec raison à sa popularité, ne se laissa aller à des projets de coap d'État et à des aiTCstations que contraint et forcé. Il ne voulait point attaquer le pouvoir parlementaire : ce pouvoir le força de se défendre.
Pour ma part, j'élais leslé complètement étranger à rélucubration du coup d'État Carlier. On en parlait bien haut comme pour y préparer le public. Ce peu de mystère et la présence des députés dans les départements me faisaient assister avec inquiétude à cette fiévreuse agita* tion dont j'étais témoin. Pour le succès» le moment me paraissait mal choisi, le projet trop ébruité.
Ne sachant quel accueil serait fait au projet du coup d'État Cai'lier, je cherchai le moyen d'en entraver l'exécution. J'annonçai un matin, devant tous ceux qui déjeunaient à la Tuilerie y que j'allais publier un article dans le Constituitonnel contre les coups d'État. On en fut vite informé à l'Elysée. Le prince-président m'avait fait l'honneur, quelques jours auparavant, de me remettre une brochure politique pour avoir mon avis sur l'opportunité de celte publication. Je venais d'écrire au prince ({ue cette publication me semblait inutile et même
dangereuse. Ma lettre partait^ lorsque M. le colonel Fleury vint^ au nom du président de la république^ me demander ma réponse. «Est-il vrai, ajouta-t-il, qu'il doit paraître demain dans le ConstitiUionnel un article contre les coups d'État? — Tenez, lui répondis-je, lisez; j'en corrige les épreuves. » Il me témoigna le désir de soumettre cet article au président, et me fit promettre de ne pas le publier sans une adhésion. Ce fut chose convenue. Le lendemain, vers midi, je me rendis à TÉlysée. Le prince me fit Thonneur de me recevoir avec bienveillance et affabilité. « J'ai lu votre réponse, me dit-il, sur cette brochure politique ; vos conseils seront suivis. Mais permettez-moi de vous donner à mon tour mon avis sur cet article contre les coups d'État dont vous avez bien voulu m'envoyer les épreuves : je ne le crois ni opportun ni utile. Montrerez- vous, ajouta-t-il en riant, autant de déférence pour mes conseils que j'en ai pour les vôtres? » Je m'inclinai respectueusement , et j'avouai que je n'avais même voulu que faire naître l'occasion de parler à cœur ouvert du coup d'État Cartier. J'appris que ce dernier projet était abandonné ; mon article ne pai'ut pas.
2° Le 18 novembre 1851, se discuta la proposition des questeurs. Elle mécontentait beaucoup d'offlciers supérieurs et de généraux : a Nous ne sommes pas faits, disaient-ils, pour recevoir des ordres de MM. les avocats, de ces bavards de la Chambre. » A l'arrivée des représentants pour la séance du 18 novembre, on remarqua que le général Changarnier se tenait à l'entrée de la salle des conférences, donnant les poignées de main les
plus affectueuses à des représentants de tous les partis, de la gauche^ de la droite, de la montagne. La proposition des questeurs adoptée, le général Changamier devait être cliargé de la défense de l'Assemblée nationale; tout le monde du moins le croyait, et il semblait le croire lui-même. Il ne s'agissait pourtant de Yoter que sur la prise en considération.
Le rapport de M. Vitet Concluait à Tadoption. Ce l'eprésentant monta le premier à la tribune, pour bien expliquer que si les conclusions du rapport étaient votées, l'Assemblée nationale aurait encore une commission à nommer pour statuer sur le fond. Le général de Saint- Arnaud, ministre de la guerre, s'éleva avec force contre cette proposition. « Là, dit-il, où ne règne plus le principe de l'unité dans le commandement, il n'y a plus d'armée. » Le général Leflô, le colonel Charras, M. Crémieux, soutinrent au contraire qu'on se proposait pour but de faire connaître à l'armée les droits et les devoirs de chacun, de prévenir les irrésolutions, les discussions sous les armes, et de maintenir ainsi la discipline. La clôture de la discussion ne fut prononcée qu'à une heure très-avancée de la journée. On allait passer au scrutin. Ce fut alors que M. Ëdgard Ne y, M. le comte de Momy et M. de Saint-Arnaud sortirent de l'Assemblée nationale, bien convaincus que la proposition des questeurs serait prise en considération. Un représentant, voyant partir le ministre de la guerre, lui dit avec étonnement :
tt Comment, vous ne votez pas, général?
— Non, non, répond presque en liant le ministre; on fait trop de bruit dans cette maison, et je vais chercher la garde. »
Le scrutin donna le résultat suivant :
Nombre des votants 708
^ Majorité absolue 355
Bulletins blancs (pour la prise en considération) . 300 Bulletins bleus (contre) 408
La séance n'est levée qu'à sept heures trois quarts.
Pendant toute cette journée du i8 novembre, le président de la république se tint prêt à marcher sur la Chambre, dans le cas où la proposition serai! prise en considération. Depuis le matin, il portait même un pantalon garance, pour pouvoir revêtir au plus vite l'uniforme de général. Deux régiments dévoués se tenaient prêts dans leurs casernes; trois cent cinquante gardes nationaux du 2* bataillon de la 1" légion, commandés par les chefs de bataillon Vieyra et Ledieu, s'étaient offerts aussi à marcher contre la Chambre.
Le coup d'État du 18 novembre 1831 eût été un 18 brumaire.
Pendant toute la durée de la discussion, le président de la république resta à l'Elysée en compagnie de M. Mocquart. Le prince était calme et attendait avec aussi peu d'anxiété que d'impatience le dénoûment de la journée. A l'arrivée du ministre de la guerre, de MM, le comte de ^omy et Edgard Ney, le prince se montra résolu. Des ordres immédiats allaient être expédiés, lorsque M. Rouher vint apporter à l'Elysée le résultat du vote. Le président ne montra aucune émotion, et il se contenta de dire avec la plus complète indifférence à tous ceux qui l'entouraient : « Ça vaut peut-être mieux. »
Napoléon 1«% faisant allusion au coup d'État du 1 8 fructidor, écrivait le 19 septembre 1797^ au ministre des relations extérieures :
<c C'est un si grand malheur pour une nation de trente millions d'habitants^ au dix-huitième siècle^ d'être obligé d'avoir recours aux baïonnettes pour sauver la patrie ! Les remèdes violents accusent le législateur; car une constitution qui est donnée aux hommes doit être calculée pour des hommes. »