‹ Mémoires d'un bourgeois de Paris (volume 5)Chapitre 17 sur 34 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

ILS COUP D'iTATlDU 2 DiCEHBRE 1851.9

La proposition Pradié. — Distribation des récompenses à la suite de l'exposition de Londies au cirque des Champs-Elysées. — Discouis da président. — - Un anniversaire. — Dîner et soirée à l'Elysée. — M. Mocquart. — M. Vieyra. — Son entretien particulier avec le prince.— Réunion dans le cabinet du prince.— Dernières paroles de M. de Morny. — Un mot de M. Mocquart. — Un papier oublié. — MM. Mocquart et de Saint- Arnaud. — L'Élysér.— La cavalerie de Saint-Germain et de Versailles. — Promenades du président dans Paris. — Les faux bruits. — Dernières résolutions. — La princesse Mathilde. — M. de Persigny. — Préfbctube de policb. — Arrestations. — Lb ministère db l'intébieur. — L'aspect de Paris dans la matinée. —Une visite à M. de Morny. — Le vote secret. — La commission consultative. — Un ministère complet, le 3 décembre. — Les mauvaises nouvelles. — M. Léon Faucher et M. le comte de Montalembert. — Les dépêches télégraphiques entre le ministre de l'intérieur et le préfet de police. — Comment je me procurai cea dépêches. — Correspondance entre le ministre de l'intérieur et le général en chef de l'armée. — État-major db la oardb nationale. — M. de Menneval se rend chez M. Vieyra. ^État darmemerU de la garde nationale. — Ordres adressés par le général Lawœstine aux chefs des légions.— Les députés réunis à la mairie du x* arrondissement. — Les diverses inairies de Paris. — Le colonel Vieyra.

Le coup d'État du 2 décembre fut résolu, lorsque la proposition de M, Pradié sur la responsabilité des dépositaires de l'autorité publique, sur la responsabilUé des ministres, sur la responsabilité du président de la république, présentée et renvoyée dans les bureaux le 15 novembre 1851, vint prouver à tout le monde que la Chambre se proposait de mettre en arrestation le prince Louis-Napoléon, Félu de six millions de suilrages, les ministres et même bon nombre de députés du parti modéré t

Je rappellerai ici que, le 25 du même mois, dans une solennité qui eut lieu au cirque des Champs-Elysées, pour la distribution des récompenses décernées à la suite de l'exposition de Londres, le président de la république prononça un discours qui fut très-remarque et qui semblait presque annoncer officiellement que de grandes résolutions étaient prises. Nous en citerons les dernières phrases, qui furent accueillies par les applaudissements unanimes d'une foule immense composée surtout des représentants du commerce, de l'industrie et des classes ouvrières :

« Avant de nous séparer, messieurs, permettez-moi de vous encourager à de nouveaux travaux. Entreprenez-les sans crainte; ils empêcheront le chômage cet hiver. Ne redoutez pas Tavenir : la tranquillité sera maintenue, quoi qu'il arrive. (Sensation profonde.) Un gouvernement qui s'appuie sur la masse entière de la nation, qui n'a d'autre mobile que le bien public et qu'anime cette foi ardente qui vous guide sûrement, même à travers un espace où il n'y a pas de route tracée ; ce gouvernement, dis-je, saura remplir sa mission ; car il a en lui et le droit qui vient du peuple, et la force qui vient de Dieu.»

Le coup d'État était dès lors un projet arrêté.

Le 2 décembre fut choisi comme anniversaire de la bataille d'Austerlitz.

Toutes les nuits, un bataillon d'infanterie montait la garde aux divers postes de l'Assemblée nationale. Le bataillon qui devait prendre le service le 2 décembre à jsix heures du matin appartenait à un régiment dont M. Espinassc^ aujourd'hui général, était colonel. On savait ce régiment et ce colonel dévoués au prince Louis-Napoléon.

Cette coïncidence concourut peut-être aussi à faire préférer cette date du 2 décembro.

Le 1"' décembre au soir, il y eut diner et réception à l'Elysée. A. huit heures, M. Mocquart se rendit dans le cabinet du président de la répiiblique. Le prince Louis- Napoléon, dès la veille, avait recommandé à M. Mocquart de rassembler toutes les pièces relatives au coup d'État en un seul dossier. Parmi ces pièces figurait un des décrets du coup d'État Carlier : c'était le décret qui dissolvait la Chambre, Iccoiiseil d'État, et rétablissait le suffrage universel. Sur la chemise de ce dossier, le prince écrivit au crayon : Rubiœn,

La réunion dans les salons de TÉlysée était peu nombreuse. Vers neuf heures du soir, le prince rejoint M. Mocquart dans son cabiâet, et lui dit en souriant : a Personne à TÉlysée ne se doute de rien. » 11 jette un coup d'œil sur toutes les pièdes qui devaient être portées à rimprimerie nationale, et fait écrire par M. Mocqua^ une circulaire pour tous les ministres d'alors qui n*étaient point dans le Secret. Cette lettre d'avis, très-brève, les prévenait seulement qu'on les instruirait le lendemain matin des mesures prises. 11 fut d'ailleurs convenu qu'elle ne serait portée à domicile qu'à une heure trèsavancée de la nuit. Le prince revint bientôt dans les salons.

M. Vieyra, ancien chef du 2® bataillon de la i'* légion, fait colonel d'état-major de la garde nationale de Paris depuis le 28 novembre 1851, venait d'arriver à l'Elysée, accompagné de deux officiers de la garde nationale; le prince lui ût comprendre qu'il avait à lui parler à pai't.

« Vous couchez à Tétat-major de la garde nationale, aux Tuileries ?

— Prince, mon prédécesseur, le général Foltz, y étant encore installé avec sa femme et ses enfants, je loge chez moi.

— Mais il &ut que vous couchiez ce soir à l'état-major. (Le prince baissant la voix.) — C'est pour cette nuit !

— Raison de plus pour que je couche chez moi : si l'on me voyait passer la nuit sur un fauteuil à Tétat-major, cela paraîtrait extraordinaire.

— Vous avez raison. Mais soyez-y à six heures du matin : je vous enverrai mes ordres. Qu'aucun garde national ne sorte en uniforme ! »

Après cet entretien de coiirte durée, le prince et le colonel Vieyra se séparèrent.

Vers dix heures, le président de la république rentra de nouveau dans le cabinet où travaillait M . Mocquart : a Savez-vous ce qui se passe ? lui dit le prince en riant : on parle beaucoup dans les salons d'un coup d'État; mais ce n'est pas du nôtre, c'est du coup d'État que l'Assemblée nationale veut faire contre moi. d

Les initiés aux projets de la nuit et du lendemain ne devaient se réunir à TÉlysée que vers dix heures. Jusqu'à cette heure-là, M. de Morny avait passé la soirée au théâtre de l'Opéra-Comique, où se trouvaient aussi MM. les généraux Cavaignac et Lamoricière. M. de Morny alla dans une loge faire visite à mesdames Liadières et de Loignes.

L'une de ces dames lui dit avec quelque ironie : « On assure qu'on va balayer la Chambre. Que ferez-vous, monsieur de Morny ?

— Madame, s'il y a un coup de balai, je tâcherai de me mettre du côté du manche. )>

Dans la matinée du !•' décembre, M. le baron de Lamerville avait demandé à M. de Morny, au Jockey-Club, deux billets de Chambre pour la séance du 2 décembre. M. de Morny lui remit les deux billets, et ajouta en souriant : « Si on vous fait des difficultés pour entrer, vous m'enverrez prévenir. »

Bientôt il ne resta plus de visiteurs dans les salons de l'Elysée. Vers onze heures, le prince, M. Mocquart, M. le comte de Morny, M. de Maupas, préfet de police, M. de Saint-Arnaud, ministre de la guerre, étaient réunis. Ce furent les seuls qui assistèrent à cette dernière et définitive conférence.

M. de Béville, officier d'ordonnance, arriva bientôt : on lui remit toutes les pièces qu'il devait porter à Timprimerie nationale pour les faire composer et tirer pendant la nuit : i^\e décret du président de la république qui rétablissait le suffrage universel, abrogeait la loi du 31 mai, dissolvait l'Assemblée nationale et le conseil d'État, mettait Paris en état de siège et nommait M. le comte de Morny ministre de l'intérieur (ce décret ne portait d'autre signature, comme ministre responsable, que celle de M. de Morny) ; 2° l'appel au peuple ; 3° la proclamation à l'armée; 4° la proclamation du préfet da police, préparée à l'avance pour la faire signer par M. de Maupas.

M. de Béville, en uniforme et muni de deux pistolets, se rendit auprès de M. de Saint-Georges, directeur de l'imprimerie nationale. Il trouva dans la cour de l'établissement cent hommes de garde municipale, comman-

dés par un capitaine très-dévoué et prêt à lui prêter main-forte. Un de ces vie:ix soldats, en violant la batterie de son fusil, disait gaiement : « Allons, mon vieux camarade, nous aussi, nous allons donc causer politique, d M. de Saint-Georges mit le plus grand zèle à faire exécuter les ordres qu'il recevait du président de la république, et, dès le lendemain matin, toutes les pièces officielles purent être placardées dans Paris.

Après le départ de M. de Béville, MM. de Morny, de Maupas et de Saint- Arnaud résumèrent toutes les mesures qui devaient s'exécuter simultanément ou se succéder. Bientôt le prince Louis-Napoléon lève la séance. M. de Morny, s'adressant à ses collègues, leur dit simplement : (( Il est bien entendu, messieurs, que chacun de nous y laisse sa peau. — La mienne est déjà bien usée, répliqua M. Mocquart, et je n'ai pas grand'chose à perdre. »

Dans cette dernière conférence, régna le plus grand calme. Aucune objection ne se produisit qui pût faire supposer une arrière-pensée, une arrière-crainte ; rien qui pût trahir Timportance et la grandeur des événements qui allaient s'accomplir; aucune mesure prise dans la prévision d'un insuccès : pas un seul passe-port, pas un objet précieux, pas ime somme d'argent mis en réserve; rien d'inaccoutumé dans cette demeure silencieuse, dont le calme et la solitude eussent déconcerté tous les soupçons. L'exécution du coup d'État du 2 décembre commençait dans les conditions les plus modestes, dans l'ordre le moins bruyant, le plus simple, sans trouble et même sans émotion.

Après le départ de MM. de Morny, de Maupas, de Saint-

Arnaad^ le prince s'aperçoU que le ministre de la guerre a laissé sur la table une pièce importante, et il charge M. Mocquart de la lui porter sans retard.

M. Mocquart trouve le ministre dans son cabinet^ en robe de chambre.

« Général, vous n'êtes pas en costume de guerre ?

— Se reposer la nuit, c'est le moyen d'être en bonne disposition le lendemain matin. »

Le ministre et le chef du -cabinet du prince restent ensemble une demi-heure à se promener de long en large dans Tappartement, et surtout à rire de ht figure que feraient le lendemain les deux plus petits hommes de l'Assemblée législative, MM. Thiers et Baze, lorsqu'ils se verraient faits prisonniers en chemise.

Le prince, resté seul, se coucha, et donna l'ordre de le réveiller à cinq heures du matin ou, au besoin^ pendant la nuit.

Grâce à des informations puisées aux meilleures sources et à de fidèles souvenirs, j'ai maintenant à raconter ce qui se passa à l'Élyséc, à la préfecture de police^ les arrestations qui furent faites pendant la nuit, enfin ce qui se passa au ministère de l'intérieur et à l'état-major de la garde nationale.

Le â décembre, le prince-président se lève à cinq heures du matin et, suivant son habitude, prend une tasse de café au lait.

Le colonel du 12*' dragons, M. Labarrère, fait général depuis, qui n'avait été prévenu qu'à sept heures et demie

du matin du coup d'État^ arrive de Saint-Germain^ et^ dès neuf heures un quarts range en bataille aux Champs- Elysées cinq cent cinquante chevaux.

La grosse cavalerie en garnison à Versailles^ prévenue à la même heure, n'arrive aux Champs-Elysées qu'à midi un quart. Ce retard cause quelque ëtonnement.

Le prince-président monte à cheval vers dix heures et demie du matin, et sort de TÉlysée par la grille du jardin. Le 42^ régiment de dragons se gardait si bien, que son avant-garde empêcha un instant le prince et son état-major de passer outre. Le prince Louis-Napoléon traverse la cour du Carrousel. Le colonel Vièyra ée rend près de lui et marche ainsi près du cheval du prince jusquiau guichet du Carrousel donnant sw la inie de Rivoli : le prince insiste de nouveau pour qu'aucun garde national ne sorte en uniforme. Le président de la république était accompagné de ses aides de camp et officiers d'ordonnance, de MM. Fleury et Edgard Ney, du général Roguet, du lieutenant-colonel Réville, du capitaine Lepic, des généraux Vast-Vimeux, le Pays de Rourjolly, Fiahaut, du colonel Murât, etc. ; le roi Jérôme était à ses côtés.

Le prince, entouré de ses aides de camp, mais cette fois suivi de plus de quarante ofûciers d'élat-major de la garde nationale demandés à l'état-major général, fit une seconde promenade vers quatre heures du soir. U passa surtout en revue les troupes massées à leurs diverses places de bataille. Lef prince fut accueilli par tous les régiments avec le plus vif enthousiasme.

Dans la journée du 3 décembre, M. le lieutenant-colonel Fleury, ofticier d'ordonnance du président de la ré-

publique^ eut son képi traversé par une balle à la hauteur du boulevard du Temple. M. le général Roguet, MM. Edgard Ney, Fleury, Toidongeon, et tous les officiers d'ordonnance et aides de camp du prince^ dans les jOurnées qui suivirent le 2 décembre, montrèrent l'attitude la plus confiante et la plus ferme, et firent preuve de zèle, de calme et de courage.

Pendant la journée du 4, qui fut la plus chaude dans les rues de Paris, des rapports inexacts firent parvenir à l'Elysée Tavis que la bataille recommencerait le lendemain. Ces faux rapports ajoutaient qu'on ne devait pas compter sur les régiments de ligne. Le général RoUin est appelé, et, sans la moindre émotion, le prince Louis- Napoléon arrête tous les plans stratégiques pour le lendemain. Il est convenu qu'à la dernière extrémité, le prince-président se retirerait aux Tuileries, entouré de tous les régiments dévoués, entouré de tous les officiers de la garde nationale dont on était sûr ; que là on opposerait la plus opiniâtre résistance à l'insurrection, et que le prince, plutôt que de céder, se ferait tuer à la tête de ses troupes fidèles.

On exagérait beaucoup la résistance et les dangers dans les joui-nées qui suivirent le 2 décembre. Les alarmistes, par cette guerre de mauvais bruits et de fausses nouvelles, espéraient faire chanceler les plus courageux et les plus résolus, et mettre de leur côté la victoire, en excitant à la désertion. Vain espoir! les hésitations et les défaillances ne se produisirent que dans les rangs de la résistance et de l'insurrection. L'armée fut inébranlable; elle était dévouée, et elle avait à venger plus d'un affront! D'ailleurs, le prince Louis-Napoléon, ne négligeant aucun

détail d'exécution^ habile à organiser un ensemble d'opérations et de mouvements divers, avait tout prévu, tout préparé, avec la précision d'une aiguille de montre ; 11 veillait sur tout et sur tous.

Le 2 décembre, peu de visiteurs se présentèrent à TÉlysée. La princesse Mathilde y resta la plus grande partie de la journée. M. le comte de Morny, ministre de l'intérieur, vint y rendre compte au prince de l'état des choses. A cette première visite, le prince et le comte de Morny s'embrassèrent. J'allai plusieui's fois à l'Elysée, pendant les jours de combat^ chercher des nouvelles. On y était reçu dans la salle des aides de camp. M. le comte de Persigny, qui se rendit à plusieurs reprises près de M. de Maupas, préfet de police, se montra surtout fort assidu à l'Elysée.

Le 2 décembre, comme la veille au soir, comme le lendemain et les jours suivants, la physionomie du prince offrait le même calme et la même impassibilité. Dans une aussi grande entreprise, ayant pour but le salut de la France et delà société, c'était le flegme poussé jusqu'au génie !

PRËnECnvilE DE POUCE. ^ABIUBSTAXÏONS.

A minuit, tous les commissaires de police étaient réunis dans le cabinet de M. de Maupas, préfet de police. « Une conspiration, leur dit-il, est sur le point d'éclater contre le président de la répubUque. Nous connaissons tous les complices, la justice est saisie. Voici des mandats d'arrêt contre les généraux Cavaignac, Lanaonciere Cbangai-nier, Leflô j contre le colonel Charras, contre

MM. Thi^rSy Baze, tous compromis dans cette affaire. Il faut que ces arrestations soient faites très-secrètement avant le lever du Jour. »

M. de Momy avait tenu à ce qu'on arrêtât M. le comte Roger [du Nord) : il connaissait Tesprit résolu^ le courage chevaleresque de ce représentant^ et il eût craint d'avoir à sévir plus s^vèrenient contre lui, l'un de ses plus intimes amis^ si le comte Roger eût conservé sa liberté.

Les agents de police n'eurent à lutter contre aucune résistance. Tous ces personnages furent surpris couchés^ et ne se défendirent pas. Le colonel Charras était cependant résolu à se servir de ses armes: mais afin de sauver l'honneur d'une femme^» il fit tout^ au contraire^ pour qu'il n'y eût ni bruit ni esclandre.

Un capitaine d'un régiment en garnison à Gourbevoie^ couché à Paris, fut réveillé au milieu de la nuit par son brasseur, qui vint l'informer que le ré^ment allait prendre les armes. Le capitaine^ surpris^ inquiet, eut la pensée d'aller prévenir de ce fait le général Ohangamier. Mais quand il eut frappé à la porte cochère de la maison où habitait le général^ on tarda à ouvrir, et bientôt il réfléchit que cette prise d'armes n'avait peut-être aucune importance^ que son émotion, sa démarche, pourraient exciter la moquerie de ses camarades. 11 ne prévint personne et se rendit tout droit à la caserne. Un ensemble de circonstances providentielles protégea toutes les arrestations si importantes de la nuit.

Vers six heures du matin, M. de Maupas, préfet de police, écrivait au prince-président et à M. le comte de Morny, ministre de l'intérieur : « Nous triomphons sur toute la ligne. »

M. de Maupas exécuta avec habileté cette première mesure du coup d*État. On lui reprocha cependant d'avoir omis^ dans ces visites domiciliaires, de faire saisi!* les papiers. Ce ne fut que le lendemain^ dans une visite faite au logement de M. Baze^ à la Chambre^ qu'on s'empara de plusieurs états annotés des diverses légions de la garde nationale deParis^ et surtout delà 10* légion. On ^ saisit aussi des projets de lettres de convocation.

On avait pensé que ces pièces étaient plus en sûreté à la questure de la Chambre que partout ailleurs.

MimSTAnB DE Ei*IIVTÊliIEI7ll«

H. de Momy, réveillé dès cinq heures du matin, se rend à six heures au ministère de l'intérieur. 11 était accompagné de M. le comte de Flahaut, de M. Léopold Lehon et d'un secrétaire. Ces niessieurs n'étaient suivis que d'un seul domestique. Le bataillon de service pendant la nuit à l'Assemblée nationale avait déjà été relevé; en passant devant la Chambre pour se rendre rue de Grenelle, malgré l'obscurité, M. de Morny put le constater.

M. de Thorigny, alors ministre de l'intérieur, était encore couché. Les huissiers, les hommes de service, déjà debout, connaissaient M. le comte de Morny. Ils s'empressèrent de lui ouvrir tous les appartements du rezde-chaussée. M. de Thorigny, prévenu de ce qui se passait, s'habilla à la hâte et descendit, non sans un grand étonnement, recevoir son successeur.

On se rappelle que, le 2 décembre, M. le comte de Morny fut le seul ministre nouveau nommé par le prinee

Louis-Napoléon, au département de l'intérieur; M. de de Saint-Arnaud fut le seul ancien ministre maintenu au département de la guerre.

On avait bien eu la pensée de composer un cabinet complet pom^ Texécution du coup d'État; mais on ne crée pas un ministère^ et surtout un ministère chargé d'une si rude besogne^ sans des difficultés^ sans des hésitations venant des choses et des personnes. Tous les plans eussent certainement été discutés^ modifiés^ ébruités, et peut-être forcément abandonnés. Dans une telle entreprise^ l'unité d'action est la première condition de succès, et le 2 décembre, M. le comte de Momy, d'accord avec le prince Louis-Napoléon, représentait seul le pouvoir.

J'appris le 2 décembre, dès sept heures du matin, que le coup d'État était fait. Vers neuf heures, arriva chez moi M. Cucheval-Clarigny, l'un des rédacteurs du Constitutionnel les plus assidus et les plus instruits. « M. de Momy, me dit-il, m'envoie pom* que vous soyez mis au courant de sa part de ce qui s*est passé. Des mesures rigoureuses ont été prises à l'égard de tous les journaux. 11 va sans dire que le Constitutionnel en est excepté : le gouvernement a cru pouvoir compter sur son concours et sur le vôtre. »

J'étais impatient d'observer la physionomie de la ville, Taititude de la population. Il s'agissait, pour le bourgeois de Paris, d'assister à une révolution nouvelle, cetle fois partie d'en haut et non d'en bas, accomplie par un gouvernement et non par l'émeute. Le pouvoir se défeadait. C'était un spectacle singulier et qui contrastait

D*UN BOURÔ'EOIS DE PARIS tUl

arec les Journées de juillet i830^ avec les journées de février 1848.

Le ciel était nuageux; il tombait par intervalles une pluie fine. Après d'assez longues courses dans des quartiers populeux^ où se pressait une foule étonnée^ mais câline^ je constatai dans la matinée du 2 décembre qu'aucun rassemblement ne s'était encore formé; je ne rencontrai pas un seul garde national en uniforme.

Je me rendis dans la matinée du 2 décembre au ministère de rintérieur : les alentours de ce ministère et des bâtiments du conseil d'État étaient tranquilles. On me fit entrer dans le cabinet de M. le comte de Momy : je le trouvai donnant des ordi*es et des signatures sans précipitation^ avec la plus rassurante tranquillité. Je rencontrai là aussi le marquis Turgot, ministre des affaires étrangères la veille : il m'apprit qu'il sortait de chez moi, et que, dans sa complète ignoraiice de ce qui s'était fait et de ce qui allait se faire, il était venu en passant ine demander des nouvelles, a Je n'étais pas plus instruit que vous, lui répondis-je; le secret a été bien gardé. ï>

Pendant toute la journée, sur les boulevards, dans tous les quartiers d'affaires, les magasins sont ouverts, les onmibus suivent leur parcours; les payements se font à toutes les caisses publiques et de banque; les tribu* naux siègent; pas de sonneries de trompettes, pas de roulements de tambours. Le soir, les théâtres sont ouverts. Partout les proclamations sont respectées.

Le ministère de l'intérieur ne fut occupé, le 2 décembre et dans les jours qui suivirent, que par un seul bataillon decMssëurei'àpied.

t5g MÉMOIRES

Une porte secrète, oubliée, par laquelle on pouvait entrer dans l'intérieur de la Chambre des députés, n'avait pas été fermée à clef. Ce fut par cette porte que quelques députés, et entre autres M. le président Dupin, purent se réunir dans la salle des conférences. Un capitaine des chasseurs à pied les en fit sortir, et M. le président Dupin fut le premier à prêcher l'obéissance à la consigne : « Messieurs, aurait-il dit, vous vous plaignez qu'on ne respecte pas la constitution, et vous ne respectez pas une consigne. »

Un plébiscite du 2 décembre, contre-signe de Momy, décrétait que les votes pour ou contre le maintien de Tautorité du prince Louis-Napoléon seraient consignés sur des registres ouverts à la mairie de chaque conunune : mais bientôt, averti des susceptibilités qu'éveillait ce mode de voter, le prince Louis-Napoléon, dans un nouveau décret du 3 décembre, contre-signe de Momy, prescrivit, comme je Tai déjà dit, que le suffrage aurait lieu au scrutin secret par oui ou par non, au moyen d'un bulletin manuscrit ou imprimé.

Le 3 décembre, le président de la république formait une commission consultative, où figuraient déjà quatrevingts noms. C'était une première liste de candidats au pouvoir, aux places, aux honneurs. Le nombre de ces dévoués et de ces courageux du lendemain grossit de jour en jour, en raison des certitudes croissantes d'une complète victoire du prince Louis-Napoléon. Quelquesuns, après avoir sollicité la veille l'honneur d'être inscrits sur cette liste, écrivaient le lendemain au ministre pour que leur nom en fût rayé, puis demandaient qu'il

y fût rétabli^ suiyant les nouvelles et les agitations de la journée.

Un décret du 3 décembre nomma un ministère complet :

M. Eugène Rouher^ ministre delà justice;

M. de Turgot^ ministre des alTaires étrangères;

M. le général Leroy de Saint-Arnaud, ministre de la guerre;

M. de Momy^ ministre de l'intérieur;

M. Magne^ ministre des travaux publics;

M. Lefèvre-Durùflé, ministre de l'agriculture et du commerce ;

M. H. Fortoul, ministre de l'instruction publique;

M. Achille Fould, ministre des finances.

Dès le 2 décembre au matin^ ce ministère était formé, tous les membres de ce cabinet avaient résolument accepté; le Moniteur ne publia cependant officiellement les noms des nouveaux ministres que le 4 décembre. On discuta pendant plus d'une journée la question de savoir si le portefeuille de l'agriculture et du commerce serait confié à M. le comte de Persigny. Cette question fut résolue négativement; ce fut une faute.

Pendant les trois jours de trouble et de lutte qui suivirent le 2 décembre, les ministres ne se réunissaient qu'au ministère de l'intérieur : c'était là qu'était le centre du gouvernement. C'était là aussi qu'arrivaient les mauvaises nouvelles. Le bruit se répandit d'abord que le général Castellane et la garnison de Lyon ne reconnaissaient pas le coup d'État. Un nouveau train venant de Lyon démentit heureusemenl ce faux bruit.

Je me rendais matin et soir au ministère de l'intérieur^

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et j'y fus tânoin de plus d'une scène dont le récit serait une indiscrétion. Plus d'une physionomie pâlissait^ s'a!longieait à la moindre alerte. Plus d'un personnage murmurait entre ses dents : « Partout s'élèvent des barricades.. . c'est toujours comme ça que ça commence. Vous verress que ça finira conmie au 24 février! » D'autres interrogeaient avec tine fébrile anxiété les allants et venants : « Le peuple est-il pour nous? Que disent les faubourgs? Peut-oii compter sur Tarmée? » M. de Momy, je dois le dire ici pour rendre hotamage à la vérité^ M. de Morny et quelques amis résolus qui l'entouraient rassuraient tous ces trembleurs, qui se tenaient toujours Basez volontiers dans le voisinage des porto de sortie.

Dans la journée du 2 décembre^ M. Léon Faucher et M.' le comte de Montalembert^ assistés de quelques autres représentants^ se présentèrent avec autorité au ministère de l'intérieur. M. le comte de Momy les reçut. Ils se plaignirent avec <^haieur et avec une certaine violence de langage de ce qu'on eût fait arrêter un très^^rand nombre de leurs collègues, a J'ai, messieurs, la conviction, leur répondit fi'oidement M. de Morny, que j'assure le salut de la France, de la société. Je joue ma tête dans cette entreprise : vous voudrez bien mè permettre de preadre toutes les mesures que je juge nécessaires. »

Ces messieurs se retirèrent.

Je ne reproduirai pas dans ces Mémoires, au sujet des troubles qui suivirent le 2 décembre, le récit des journaux et du Moniteur d'alors. Je n'écris pas l'histoire de nos jours : heureux si je puis seulement par mes recherches, par mes études et de fidèles souvenirs, jeter quelques lumières sur les hommes et sur les choses de mon

D'UN BOURGEOIS DE PARIS Ml

temps! J*ai peu de goût d'ailleurs à faire revivre ces tristes et déchirants tableaux de guerre civile dont Paris a été si souvent le théâtre.

Je publierai toutefois plusieurs des dépêches télégraphiques qui s*échangèrent entre le ministère de Tintérieur et la préfecture de police^ entre M. le comte de Morny et M. de Maupas.

Ces dépêches^ écrites sur de petits papiers^ étaient lues presque publiquement au milieu des personnes que recevait le ministre; M. de Morny dictait la réponse qui partait d'un petit cabinet voisin où était placé l'appareil électrique. J'ai pu prendre moi-même copie de toutes ces dépêches^ pour la plupart assez brèves. Je ne les publiai pas dans le ConstUtUionnel que je dirigeais alors; mais elles doivent trouver place dans ce récit historique de& journées qui suivirent le 2 décembre.

LE PlUÉFET DE POUCE AU GÉNÉRAL BIAGNAA.

€ S décembre 1851.

» Les sections socialistes commenceront à dix heures du soir. Lesi>rincipaux quartiers sont^ pour les barricades; faubourgs du Temple, Marceau^ Saint-Antoine, bar-» rière du Trône. Les sections sont convoquées pour dix heures; à dix heures quarante-cinq minutes, chacun sera à son poste.

» Les munitions sont des bombes portatives à la main. Le 44<^ serait avec eux ; trois cents hommes le suivent en criant : Vive la république sociale, et pas de prétendant !

I» Ds ont Tintention de faire sonner le tocsin : dans plusieurs églises on fait couper les cordes.

î) La nuit sera très-grave et décisive. On a le projetée se porter sur la préfecture de police. Tenez du canon à ma disposition^ je vous le demanderai quand il le faudra.

» P. S. Vos ti'oupes manquent de vivres sur plusieure points : c'est souvent par le manque de bien-être que les troupes sont disposées à faiblir (la brigade du général Forey).

» On veut sonner le tocsin : j'ai donné Tordre de faire occuper les clochers, d

LE PRÉFET DE POLICE AU MINISTRE DE l'iNTÉRIEUR.

c 8 décembre, 4 heures.

» Voici le mot d'ordre que les délégués envoient à l'instant même à toutes les sections : a To|it le monde au » faubourg Saint-Antoine et à celui du Temple pour ce » soir ! Ledru-Rollin^ Gaussidière, Mazzini^ seront à Paris y> demain matin^ à six heures au plus tard. Ne nous faisons » pas d'illusions : c'est la grande lutte de 1852 que nous » avons à combattre en décembre 1851. p

m On m'annonce que le prince de Joinville débarque à Cherbourg, que ses frères chercheront à pénétrer en France par d'autres points. Cherbourg est donc essentiel à surveiller. Je vais, pour ma part, veiller aux abords de Paris.

p Madier de Montjau est tué, Schœlcher gravement blessé. Nous trouverons chez nos ennemis, quand ils seront remis de leur premier échec, la résolution du désespoir.

» Des barricades à l'École de médecine. Le Moniieur demande instamment de l'ouvrage.

» Les représentants de la rue des Pyramides cherchent à renouveler aujourd'hui leur séance d'hier. Je ne les crois pas hostiles : néanmoins je désirerais avoir votre avis sur le parti à prendre.

» Le préfet de pohce^

)» SigTié : de Maupas. d

a P. S, La vérité sur la situation. Le sentiment des masses est Télément le plus sûr de sages et bonnes résolutions : c'est en même temps pour le préfet de poUce le devoir le plus impérieux. Je dois donc dire que je ne crois pas que les sympathies populaires soient avec nous. Nous ne trouvons d'enthousiasme nulle part : ceux qui nous approuvent sont tièdes; ceux qui nous combattent sont d'un acharnement inexprimable. Le bon côté de la médaille dont je viens de donner le revers^ c'est que sur tous les points^ chefs et soldats^ la troupe paraît décidée à agir avec intrépidité : elle l'a prouvé ce matin. C'est là qu'est notre force et notre salut. Pour ma part, quelque pessimiste que je paraisse être, je crois fermement au succès. »

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