‹ Mémoires d'un bourgeois de ParisChapitre 11 sur 71 · I. C'était le petit nom de la dachesse de Montpensier · texte numérisé non relu

I. C'était le petit nom de la dachesse de Montpensier

ne sayoDs pas tout ce qui se pourra dire dans cette conyersation avec la reine Christine : j'aime mieux que Fernande ne soit pas là. » Le négociateur échappa ainsi à Fohligation de recommencer un cinquième récit. Les sentiments les plus tendres, la confiance la plus intime sur toutes choses, régnaient au sein de la famille royale.

II est cependant à remarquer que la reine, pieuse mère de famille, ne quittait guère le salon, tandis que Madame Adélaïde, femme politique et d'une intelligence toute virile, s'établissait presque tous les jours et pendant de longues heures dans le cabinet du roi.

Parmi les princesses, la reine des Belges se montrait pieuse et tendre comme la reine.

La princesse Clémentine se rapprochait plus de Madame Adélaïde, et se préoccupait volontiers de politique.

La poésie, la rêverie, semblaient s'être réfugiées dans le cœur de la princesse Marie.

Louis-Philippe conserva sur le tiône tous les goûts^ tous les entraînements qu'une première éducation presque encyclopédique fit naître en lui. Il avait des opinions arrêtées sur toutes choses, et particulièrement en médecine. Son habitude de se poser comme médecin donna lieu un jour à la scène la plus comique. M. Martin (du Nord) présentait, au château d'Eu, plusieurs procureurs généraux, plusieurs premiers présidents, récemment nommés et qui devaient prêter serment. M. de Montfort, cousin germain de M. Laplagne, ministre des finances, qui venait d'être nommé procureui* général à Nîmes^ s'avança à son tour vers le roi : « Eh

bien, lui dit Louis-Philippe, comment va le rhume? »

M. de Montfort, confus de tant d'intérêt pour sa santé de la part du roi, répondit que son rhume n'était rien. « Eh ! eh ! dit le roi, j'ai craint un instant que ça ne dégénérât en coqueluche. » Louis-Philippe croyait parler à mon ami Blache, médecin des jeunes princes *, et il lui donnait son opinion sur un léger rhume dont avait été pris le comte de Paris. M. Martin (du Nord) mit fin à cette méprise qui embarrassait M. le procureur général de Nîmes et provoquait la surprise et le rire de toutes les personnes présentes.

Dans la séance de la Chambre des députés du 17 avril 1837, M. le comte de Montalivet rappelait les nombreux bienfaits de la charité royale, les arts encouragés par des commandes dont le chiffre, dans le cours d'une seule année, s'était élevé au décuple du crédit de même nature inscrit annuellement par les Chambres au budget de l'État; l'amélioration des forêts de la couronne, les palais nationaux embellis ou restaurés.

n terminait par ces mots :

« En définitive, l'insuffisance de tous les revenus de la couronne peut s'exprimer par le chiffre de dix-sept millions six cent soixante-dix-neuf mille francs que nous proclamons hautement, parce qu'il est la meilleure réponse à toutes les calomnies dont la couronne a été l'objet. »

Les paroles sincères de M. le comte de Montalivet auraient dû avertir le pays qu'on le trompait en faisant passer le roi pour un avare capitalisant et plaçant des

i. M. de Montfort et M. Blache se ressemblent beancoap.

n MÉMOIRES

foQcU à rétranger; mais ces paroles sont restées impuissantes contre le parti pris de quelques-uns^ contrit la crédulité de la foule.

Louis-Philippe répétait souvent ces paroles de Henri IV: d On ne me rendra justice qu'après ma mort. »

Le 24 février 1848^ la retraite du roi et de la famille royale dut être si prompte, le départ si précipité^ que le roi fut très-heureux de pouvoir emprupter trois miDe francs Iprs de son passage à Versailles : tous les papiers du roi et des princes, qui encombraient le palais des Tuileries, le Palais-Royal, le Louvre et Thôtel de la place Vendôme, tombèrent aux mains des hommes qui fondèrent le gouveraement de l'hôtel de ville. Où a-t-on trouvé le moindre fait, la moindre preuve pour appuyer ces calomnies qui accusaient chaque jour le roi Louis -Philippe de spolier TËtat, d'amasser des richesses à rétranger? Il est temps, après soixante ans d'incessantes révolutions qui bouleversent la France et font chanceler toutes les bases de la société, il est temps que le pays se tienne en garde contre toutes ces calomnies ;qui sèment dans les cœurs la défiance, la haine contre le pouvoir, et qui n'en respectent aucun.

En 1840, à l'époque de la négociation du mariage de M. le duc de Nemours avec la princesse de Saxe-Cobourg-Gotha, lorsque déjà les premières paroles avaient été échangées, le duc Ferdinand, père de la princesse, demanda avec instances que la dot constituée par le roi à M. le duc de Nemours fût placée à l'étranger.

« Vous êtes dans un pays de révolutions, disait-on au roi, vous régnez sur la nation la plus mobile du monde; soi) génie disposé à toutes les témérités^ son

eœui' ùoveti à toutes les passions, peuyent Fentralner un jour hors des voies modérées dans lesquelles votre sagesse a su la maintenir jusqu'ici. La prudence exige que vous preniez des sûretés pour vos enfants, sinon pour vous, contre le retour des mesures révolutionnaires qui, en d'autres temps, ont déjà bouleversé tant d'existences.

— Si la France doit souffrir, répondit le roi, nous souffif irons avec elle ; je ne séparerai jamais ma destinée ni celle de ma famille des destinées de mon pays.»

Les instances redoublèrent : elles devinrent très- vives. Le roi déclara qu'en constituant une dot, il y mettait pour condition absolue qu'elle serait placée sur le grand-livre de la dette publique en France, et que si cette condition n'était pas acceptée, le mariage sersdt rompu.

On reprochait surtout à Louis-Philippe d^mmer trop la truelle.

«J'en prends mon parti, dit-il un jour à M. le comte de Montalivet * : saint Louis, François l^^, Henri IV, Louis XIV et Napoléon ont aussi beaucoup aimé la truelle. Qui le sait mieux que moi? Ma truelle, à moi, qu'on fait si infatigable et si prodigue, est insuffisante à restaurer tous les monuments élevés par eux. D'aUleurs, ajoutait-il, c'est un beau défaut pour un prince que d'aimer à bâtir; sÙl est par là condamné aux quolibets des hommes de loisir, il en est bien consolé par les bénédictions de tous ceux qui travaillent. » Je ferai toutefois remarquer qu'aucune pensée poli-

1. Lodi»-Pbiuppe, la Liste civile,^ M. le comte de Montalivet.

tique ne dominait Tensemble des travaux ordonnés par Louis-Philippe. Napoléon III^ dans ses plans immenses de construction pour Paris et pour nos proyinces, embellit et assainit nos TiUes^ ouvre de nouvelles et vastes routes à l'industrie, se préoccupe dans de laides proportions des soins hygiéniques que réclament les classes pauvres et laborieuses. Les idées napoléûmenneB agrandissent le champ sur lequel les regards et les préoccupations du souverain doivent incessamment veiller.

Loin de moi la pensée de faire ici un inconv^iant parallèle entre un roi dans la tombe, mort dans Fexil, et un prince élu empereur par toute la France, entouré de grandeiu* et de puissance; qu'il me soit seulement permis de dire qu*en France, le pouvoir ne fait pas assez en assurant la prospérité et la paix publiques; il faut aussi parler à Tesprit et au cœur des Français^ dont Tadmiration et les applaudissements ne font jamais défaut aux nouvelles idées, lorsqu'elles sont justes et heureuses; aux choses nouvelles, lorsqu'elles ont de l'utilité et de la grandeur. Le Français est fier des grands monuments qu'on lui élève, des grands travaux qu'on commence ou qu'on achève. Napoléon 111 n'a pas seulement refait la société, il refait encore un Paris; et dans son étude silencieuse du caractère français, il n'oublie même pas les goûts du promeneur pour des sites variés, accidentés et pittoresques : les bourgeois trouvent aujourd'hui des vues, des rochers, des lacs, la Suisse au bois de Boulogne, aux portes de Paris.

Louis-Philippe a fait beaucoup de bonnes et grandes choses en dix-huit ans de règne ; mais, comme le disait

un homme de beaucoup d'esprit, qui fut.un de ses ministres : « Quel malheur qu*il n'aimât pas la gloire ! d

Pour être juste, il faut toutefois reconnaître que Louis- Philippe se trouvait entravé dans Texécution de toutes les grandes choses par la difficulté et les obstacles que faisait surgir autour de lui le régime parlementaire. Ce n'étaient entre le roi et les Chambres, et même entre le roi et ses ministres responsables, que négociations incessantes, que transactions nécessaires et même que défiance et jalousie.

S'il n'aimait pas la gloire, il aimait du moins l'humanité, et son horreur pour la guerre, pour la peine de mort, montre assez conunent il entendait les progrès de la civilisation.

Un soir, ou plutôt une nuit, à cette heure avancée que Louis-Philippe consacrait aux affaires les plus graves, M. le comte de Montalivet entra sans être an« nonce, sans être attendu dans le cabinet du roi. Le roi était penché sur un cahier dont plusieurs pages étaient écrites de sa main. La première pensée de M. le comte de Montalivet fut que Louis-Philippe continuait le récit' de sa vie si variée et si dramatique.

a Mon Dieu, non, dit le roi; vous me trouvez occupé d'un travail bien plus triste. Sur ce cahier que vous voyez j'enregistre les noms des criminels condamnés à la peine de mort, de ceux que mon droit de grâce n'a pu protéger contre le cri de ma conscience ou les décisions de mon cabinet. J'y inscris le fait, les circonstances principales, les avis divers des magistrats, Fo-

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