‹ Mémoires d'un bourgeois de ParisChapitre 12 sur 71 · Loms-PHttiPPBi la LUte eivUe^ par M. de Mootalivet · texte numérisé non relu

Loms-PHttiPPBi la LUte eivUe^ par M. de Mootalivet

pinion de mon conseil, quand il a délibéré. J*y expose les motifs impérieux qui ne m'ont pas permis de faire grâce. Chaque fois que ma prérogative laisse à la justice son libre cours, j'ai besoin de me justiiier à mes propres yeux et de me convaincre moi*même que je n'ai pu fabre autrement. De là cette dernière et douloiu^use épreuve à laquelle je soumets mon âme ; je veux que mes fils sachent quel cas j'ai (ait, quel cas ils doivent faire de la vie des hommes. Parce qu'on dit vulgairement le droit de grâce, je n'ai jamais cru que la clémence fût seulement un droit ; c'est encore, c*est surtout un devoir, qui ne peut être limité que par des devoirs d'un ordre sùpérieiu*. Je veux prouver à mes fils que je ne l'ai jamais compris autrement : là est ma consolation, quand la justice a frappé ^ d

Au milieu d'un exil chaque jour plus douloureux^ Louis-Philippe ne trouvait dans son cœur que des vœux pour la France. Au mois de mai 1849, il écrivait dans Tun de ses codicilles :

a Fasse le ciel que la lumière de la vérité vienne enfin éclairer mon pays sur ses véritables intérêts, dissiper les illusions qui ont tant de fois trompé son attente, en le conduisant à un résultat opposé à celui qu'il voulait atteindre. Puisse-t-elle le ramener dans ces voies d'équité, de sagesse, de morale publique et de respect de tous les droits, qui peuvent seules donner à son gouvernement la force nécessaire pour comprimer les passions hostiles, et rétablir la confiance par la

1. La Providence n'a pas permis qae ce précieax carnet périt an miliea du pillage et de IMncendie. Une main fidèle a pu le remettre aa roi, par et intact.

gai^antie de sa sf abilité ! Tel a toujours été le plus cher de mes vœux, et les malheurs que j'éprouve avec toute ma famille ne font que le rendre plus fervent dans nos cœurs! »

En entreprenant d'écrire ces Mémoires, j*ai surtout eu pour but de montrer combien l'opinion publique se trompe souvent, combien aussi elle se laisse souvent tromper. Il y a en France plus d'esprits faussés que de cœurs corrompus. Je n'ai donc pas craint de faire bien connaître les sentiments généreux, humains, dont l'âme de Louis-Philippe était remplie, et qui auraient dû le faire respecter jusqu*à la fin de son règne et de sa vie.

La vie et le règne de Louis-Philippe furent cependant remplis d'angoisses : il eut à subir trois exils, six assassinats dirigés contre sa personne, et n*obtint un tombeau que sur la terre étrangère !

Le 13 juillet 1842, son cœur paternel fût brisé par la plus horrible catastrophe. Le duc d'Orléans, au moment de partir pour le camp de Saint-Omer, se rend à Neuilly pour faire ses adieux au roi, à la reine et à la famille royale. Â la hauteur de la porte Maillot, les chevaux s'effrayent, la voiture est emportée dans la direction du chemin de la Révolte. Le prince s'élance hors de la voiture, mais si malhcm*eusement que sa tête porte directement et de haut sur le pavé. La chute fut horrible^ et, cinq heures après, le duc d'Orléans expirait sous un toit étranger, dans les bras du roi, sous les yeux de la reine et d'une partie de la famille royale. Le jour même de cette mort si imprévue, la reine

écrivait le billet suivant à Fun de ses fils, absent de Paris:

« NeniUy, ce 13 juillet 1842.

y> Mon pauvre ami, nous avons perdu notre Chartres chéri; Reille le donnera les détails de ce malheur affreux. Victoire et Clémentine partent pour aller chercher la trop infortunée Hélène. Arrive, toi, pour consoler ton malheureux père, qui a besoin d* appui. Tu as perdu un vrai ami... j*ai perdu un trésor ! J'ai donné le dernier baiser sur ses lèvres froides... Prions Dieu pour lui. n

Le jeune duc d'Orléans, le lendemain de la révolution de juillet, faisait partie d'une batterie dans Tartillerie de la garde nationale. 11 en portait l'uniforme, en partageait les opinions avancées; mais l'expérience, la pratique des hommes et des affaires modifièrent les idées du prince, et lorsqu'il mourut, il ap- . partenait d'esprit et de cœur au parti de la résistance, n se montrait l'allié fidèle des monarques de l'Europe et des doctrines politiques de M. Guizot. On a ru dans sa lettre au duc de Nemours combien il était résolu h marcher droit, vite et à fond sur toute insurrection. Aux journées de février, il ne se fût pas effrayé même des cris de Vive la réforme!

Bon fils et bon frère, le duc d'Orléans disait luimême : « Je ne prends jamais une décision importante sans consulter Nemours. »

La France se croyait pour longtemps en repos et en prospérité avec un roi homme d'esprit, entouré d'une

famille nombreuse; avec des princes surtout qui^ dès leur première jeunesse, prirent rang dans notre armée de terre et de mer.

Le 23 mai 1840, le maréchal Valée, gouverneur de TAlgérie, adressait au roi la lettre suivante sur la conduite de monseigneur le duc d'Aumale :

« Sire,

» Je prie Votre Majesté de me permettre de lui faire connaître la belle conduite de monseigneur le duc d'Aumale, pendant la longue expédition à laquelle il vient de prendre part. Ce jeune prince, qui paraissait à Tannée pour la première fois, s'est constamment fait remarquer par son ardeur et son courage. Il a couru, dans plusieurs occasions, les plus grands périls, en marchant aux premiers rangs de nos soldats, et sa bienveillance pom* tous lui a concilié l'affection et le dévouement des troupes. Son Altesse royale est portée sur le tableau d'avancement pour le grade de lieutenant-colonel; mais Tarmée serait heureuse de lui voir obtenir, en outre, la décoration de chevalier de la Légion d'honneur, qu'il a méritée par ses services personnels. Cette faveur, sire, lui ferait prendre rang à côté de ses frères d'armes, dans l'ordre dont sa naissance l'appelle à porter le grand cordon, mais dont Votre Majesté a voulu que les princes ses fils méritassent le premier grade, en servant dans les rangs de ses armées.

» J'ose espérer, sire, que Votre Majesté daignera accueillir avec bienveillance la demande que je lui adresse, et qu'elle me pardonnera de n'avoir pas suivi

les formes ordinaires dans cette circonstance tout exceptionnelle. •

» Je suis avec respect^ D Sire^ » de Votre Majesté, D le ti'ès-humble et très-obéissant serviteur

et le fidèle sujet.

» Le maréchal gouverneur général de rAlgérie,

D C. Valée.

» Alger, le 25 mai 1840. »

Disons-le cependant, royauté, jeunes princes, garde nationale, majorité delà Chambre, tout le monde 8*est abandonné le 24 février; tout le monde s*est livré aux vainqueurs, étonnés eux-mêmes de leur victoire. Dans le cinquième volume de ces Mémoires, je raconterai tous les faits qui se sont succédé si rapidement dans ces trois jours. On ne saurait trop souvent dire comment et avec quelle facilité se font et s'acceptent les révolutions en France.

Je puis rapporter ici avec les plus exacts détails quelques conversations de Louis-Philippe en exil, dans les derniers temps de sa vie, avec deux hommes de beaucoup d'esprit et d'un grand talent, avec MM. Scribe et Halévy, que je suis heureux de compter paimi mes amis.

Ayant appris qu'Halévy partait pour l'Angleterre, Jules Janin, par un sentiment de délicatesse respectueuse, le pria de remettre un de ses anciens ouvrages, richement

lelîé et portant le chiffre royal^ à Louis-Philippe; c*ëtait le Chemin de traverse,

A son arrivée à Lcmdres, mon ami Halëvy se rendit à Esher, chez madame la duchesse d'Orléans , qu'il avait eu l'honneur de connaître à Paris; il lui témoigna le désir d'obtenir une audience du roi. M. Boismilon vint sans retard informer Halévy que le roi le recevrait le lendemain à Glaremont. Au jour et à l'heure indiquée, Halévy entra dans la chambre à coucher du roi. Louis- Philippe, quoique vêtu, reposait sur son lit couvert d'un couvre-pied en soie verte. Ne portant pas de perruque, la figure amaigrie, le teint jaime, Louis-Philippe n'était pas rec(mnaissable. 11 chargea d'abord Halévy de remercîments et de bons souvenirs poiu: M. Jules Janin; puis il se laissa aller à parler politique pendant près d'une heure. Le général Dumas assistait à cet entretien. Le roi se justifia siuix)ut d'avoir quitté Paris.

m Avec cette doctrine : Le roi règne et' ne gouverne pas, on m'avait, dit-il, rendu impossible; je n'étais plus aux yeux de la France qu'un vieil avare plaçant des millions à l'étranger et faisant des coupes sombres dans les forêts de l'État.

» Le matin du 24 février, je visitai le poste de la garde nationale de la cour des Tuileries; je trouvai un bataillon, de la première légion, qui me reçut aux cris de Vive la réforme ! Mon règne était fini. Accepter la réforme, c'était accepter et vouloir une Chambre des députés dont les chefs eussent tous été des Ledru-Rollin j'abdiquai donc en faveur de mon petit-fils; je pensais agir dans l'intérêt de la France. »

8â MÉMOIRES

Le roi prononça ces paroles avec beaucoup d*ëmotion. « Mais^ monsieur Halévy, ajouta-t-il^ parions maintenant de vos affaires : on va exécuter une partition de vous à rOpéra de Londres ; peut-être le sujet n est-il pas bien choisi. La Tempesta est un poème trop fantastique ; à votre place, j'aurais fait un Henri VUL » Et alors Louis- Philippe improvisa devant le célèbre compositeur tout un scénario de Henri FUI, citant bien souvent des vers de Shakspeare. a Puisque M. Scribe doit venir à Londres, racontez-lui mon scénario, — M. Scribe aimera mieux l'entendre de la bouche du roi, » répondit Halévy. Cet entretien fut inteiTompu par une visite. On annonça M. Kroker, écrivain distingué de l'Angleterre, et qui venait de publier dans une revue anglaise un article très-remarquable sur la révolution de février. Le roi présenta M. Halévy au nouveau venu. « Monsieur Kroker, dites donc à ce Français que je connais bien votre Shakspeare et que je le sais presque par cœur. — Le roi connaît notre grand poète comme peu d'Anglais le connaissent. » Halévy prit bientôt congé de son auguste interlocuteur, qui le pressa de revenir le voir.

Peu de jours après cette audience, M. Scribe arrive à Londres : poète et compositeur sont tous deux invités à dîner à Glaremont ; le roi souffrant ne parut pas au dîner ; il se rendit le soir dans le salon, au milieu de toute sa famille, et entraîna bientôt MM. Scribe et Halévy dans un petit coin; il y appela la reine. Là il raconta avec les plus grands détails de mise en scène les cinq actes de son opéra de Henri VJIL La reine semblait

encourager cet entretien ; elle était heureuse toutes les fois que Louis-Philippe ne parlait pas politique. Le roi fît 'prendre à M. Scribe rengagement de lui rapporter ce scénario écrit et arrangé. La veille de leur départ, les deux futurs collaborateurs du roi se rendirent à Saint- Léonard, sur le bord de la mer; le roi avait quitté Claremont. M. Scribe lut son travail achevé; plus d'une scène devint le sujet de quelques objections de la part du roi; on discuta; Scribe défendit ses idées : « Sire, dit-il plus d'une fois au roi. Votre Majesté n'a pas encore rexpërience de la scène; quand elle aura travaillé pour le théâtre, elle saura que, dans un opéra surtout, les longs développements de caractère sont dangereux. 11 faut des situations, et des situations faciles à comprendre, qui inspirent la verve et le génie du musicien, n Le roi cédait avec peine; il se montra cependant trèssatisfait du travail de M. Scribe. « Monsieur Halévy, dit le roi avec tristesse, écrivez la musique de cet opéra pour l'Angleterre ; cac il ne me serait plus permis de l'entendre en France, p Halévy s'engagea même à rechercher quelques anciens airs anglais, a Je vais vous en chanter un charmant, dit le roi; c'est un glee (les glee sont de petites mélodies musicales). Il chanta Fair. Halévy, après avoir tracé les cinq lignes de musique sur un papier, écrivit les notes du glee pendant que le roi le chantait, a 11 faut maintenant, ajouta le roi, mettre les paroles anglaises sur la musique. » Et il les récita; mais il s'aperçut bientôt qu'il avait oublié un vers. « Tenez, dit-il, je vais vous les écrire moi-même. r> Il les écrivit en effet sur le papier noté, a Vous pourrez dire à Paris que j'ai encore une excellente écritiure et

que ma main ne tremble pas. Je chantais cet air-là il y a quarante ans^ à Londres^ devant de belles dames; je peux même vous donner l'adresse du marchand de musique chez lequel il se vendait à cette époque. M. Scribe et M. Halévy se retirèrent, prenant l'engagement de se mettre bientôt au travail. Le roi, à la démarche chancelante, les accompagna jusqu'à l'extrémité de son cabinet ; il leur fit promettre de revenir bientôt.

Louis-Philippe mourui à Saint-Léonard im mois à peine après cet entretien.

Si, en prenant pour point de départ tous les faits intimes que je viens de raconter, je cherche à résumer la situation politique de Louis-Philippe pendant tout son règne, je dirai cfue la royauté de la révolution de juillet eut, pendant dix-huit ans, deux grandes luttes à soutenir :

La première, selon moi, commence le jour où le duc d'Orléans monta sur le trône, et ne finit que vers 1839. Ce fut le temps des violences, des émeutes, des complots.

La seconde lutte, qui commence avec la coaUtion, qui renverse le trône de Louis-Philippe, qui ne s'an;ête pas là et proclame la république, ne finit, à proprement parler, que le 2 décembre 1851 , au coup d'État si courageusement accompli par le prince Louis-Napoléon. Ce fut le temps des excès du droit de discussion et de libre examen, des théories amoindrissant la royauté, de la

doctrine : Le roi régne et ne gouverne pas, des pétitions et des banquets pour la réforrae, enfin de toutes les usurpations parlementaires.

Ces deux glandes luttes sont intéressantes et utiles à étudier.

Les hommes politiques qui avaient préparé et fait triompher la révolution de juillet se divisèrent bientôt en deux camps. Les uns disaient : Nous avons un roi de notre choix; la branche cadette nous a déhvrés de la branche aînée : il faut maintenant mettre une digue à tout nouveau bouleversement , combattre Tanarchie , arrêter le torrent ; il faut que la révolution n'aille pas plus loin! » Parmi ces hommes sages et décidés qui n'ont reculé ni devant les menaces ni devant les dangers, il faut citer M. le comte de Montalivet, M. Guizot, M. Barthe, M. le comte d'Argout, M. le général comte de Lobau, M. le général comte Sébastiani , le baron Louis, le général Gérard, le maréchal Mortier, et surtout M. Casimir Périer , aussi énergique en paroles qu'en action. M. Guizot, tout d'abord ministre de l'intérieur, prit surtout à tâche d'aiTacher à l'opposition et d'appeler aux fonctions publiques le plus possible de députés et d'écrivains pour les initier à l'esprit de gouvernement et pour grossir le camp dont il était un des chefs. Le journal le Globe tout entier, à l'exception de M. Pierre Leroux et de M. Sainte-Beuve, se rua, soit dans la Chambre, soit dans l'administration. MM. de Rémusat, Jouffroy, Dubois (de la Loire-Inférieure), Duvergier de Hauranne, le comte Jaubert, entrèrent au Palais-Bourbon. MM. Tanneguy-Duchâtel, Dumon, furent faits conseillers d'État; MM. Vitet et d'Haubersaert,mai-

très des requêtes; MM. Benjamin Dejean et Gulzard devinrent préfets. MM. Bourqueney et Saint-Marc Girardin, du Journal des Débats, Au-ent nommés, Tun premier secrétaire d'ambassade à Londres, l'autre maître des requêtes. Le journal le Temps, qui avait montré tant de courage et de résolution dans les journées de juillet, vit passer dans la haute administration plusieurs de ses rédacteui*s; M. Billard devint secrétaire général du ministère de Tintérieur; M. Baude fut fait préfet de police, puis, plus tard, conseiller d'État. M. Coste, comme Garrel, comme Armand Bertin, du Journal des Débats, n'accepta aucune fonction publique. M. Thiers, rédacteur en chef du National, se hâta de se faire élire député, accapara la sous-secrétairerie d'État au ministère des finances sous M. Laffilte. Montant sur le dos de son ministre, il ne l'abandonna que lorsqu'il espéra pouvoir marcher tout seul sur la route du pouvoir, de la fortune et des honneurs. Nous ne citons point à dessein parmi ces hommes d'ordre (c'était le mot modeste du temps) 'M. le maréchal Soult. 11 est très-vrai que ce grand homme de guerre sut, le lendemain de la révolution de juillet, réorganiser l'armée, y rétablir la discipline. Mais ceux qui ont vu de près les hommes et les choses d'alors, savent qu'il se noua beaucoup d'intrigues autour du maréchal Soult, comme nous avons vu, après la révolution de i 848, beaucoup d'intrigues se nouerautour du général Ghangamier. Le dévouement du maréchal Soult à la personne du roi avait des réticences et des limites. Il remplissait avec énergie et habileté ses devoirs de niinislre de Li guerre ; mais cette armée disciplinée, puissante et nombreuse, peut-être l'organisait- il

pour le compte de qui il appartiendrait. Dans ces temps de troubles et d'anxiëtë^ les regards se portaient vers le maréchal comme vere un sauveur, et dans les jours d'épreuve qui se renouvelaient si souvent, le titre de dictateur vint peut-être plus d'une fois caresser l'oreille et l'orgueil du vieux soldat. Lorsque la force devient le seul moyen de gouvernement, les sociétés découragées et tremblantes s'empressent toujours de déposer, sans condition, le suprême pouvoir, pour le leur disputer plus tard, aux pieds des illustrations militaires qui leur inspirent conGance et qui répondent de leur salut. N'a-t-on pas fait dictateur, aux troubles de juin 1848, le général Cavaignac?

Le dévouement à la royauté, le courage des hommes que nous venons de citer, se montraient donc dans une mesure et à des degrés différents; mais jamais, du moins, ils ne vinrent encourager de l'aulorité de leur nom et de leurs paroles les tentatives audacieuses des mécontents que des intérêts non satisfaits, que des engagements pris ou que des convictions ardentes plaçaient soit à la tête des émeutes à l'intérieur, soit à la tête de la propagande révolutionnaire à l'étranger.

Dans l'autre camp figuraient des hommes énergiques compromis parleur passé, et des hommes faibles qu'intimidaient, après les journées de juillet, les menaces de leurs alliés de la veille. Dans ce camp, plus d'im nom célèbre servait de mot de ralliement et de drapeau à ceux qui voulaient que la révolution ne s'arrêtât pas, cpi'cllc fit, au contraire, le tour de l'Europe, en rcnver- Fant tous les trônes, en affranchissant tous les peuples. La Fayette^ bien qu'il se montrât dévoué, sinoq à la

royauté^ du moius à la personne du roi^ bien qu'il eût prononcé ce mot de conciliation et de circonstance : « Louis-Philippe est la meilleiu'e des républiques, » laissait compromettre et engager son nom dans toutes les émeutes des rues de Paris, dans toutes les expéditions à l'étranger. Dupont (de TEure), espèce dldole révolutionnaire, dans son optimisme et dans son immobilité, prodiguait les éloges et les encouragements à tous ceux qui restaient les défenseurs ardents et fidèles des idées républicaines. Dupont (de TEure) était, pour ainsi dire, un républicain qui 'pratiquait. Garde des sceaux, il se rendait dans les biu-eaux un peu avant rheure de la sortie, pour y recruter, parmi les employés d*un rang secondaire, de modestes convives qui vinssent partager, à son dîner de ministre, le brouet lacédémonien.

Le général Lamarque rêva un instant, sous la monarchie de juillet, le rôle d'orateur patriote qui avait illustré le général Foy sous la restauration. M. Laffitte, dont les salons avaient été le quartier général de l'insurrection de juillet, ivre de popularité, embarrassé dans ses affaires privée?, prétendait être le chef d'un ministère de progrès, et ne voulait pas surtout qu'on fît un pas en arrière. 11 fut, aux premiers jours de la royauté de Louis-Philippe, soutenu, aidé dans ses projets, dans ses prétentions, par l'ambition remuante et surexcitée de M. Thiers, qui n'aspirait qu'à devenir ministre à tout prix.

Le camp des hommes d'ordre comptait surtout sur la garde nationale, comme sm* une avant-garde prétorienne; dans les émeutes, on ne plaçait les régiments

d6 rarmée que derrière ou à côté d*elle^ et pour ainsi dire en surveillance.

Le camp révolutionnaire recrutait surtout ses soldats parmi les combattants de juillet, parmi les ouvriers sans travail, parmi la population oisive des cabarets, et les réfugiés politiques de tous les pays.

Dans la première lutte, la royauté, énergique, armée, finit par avoir raison des violences des partis, des émeutes et des complots. Les bourgeois de Paris payèrent souvent même de leur personne dans ces troubles des rues qui faisaient fermer les boutiques, baisser la rente^ et suspendaient toutes transactions. Menacés dans leurs intérêts, ils faisaient alors cause commune avec la royauté menacée sur son trône. La victoire, bien que chaudement disputée, resta au pouvoir.

Pendant la seconde lutte, pendant les agitations de la lutte parlementaire, les rues de Paris étaient tranquilles; la garde nationale et Tarmée, ayant marché vaillamment côte à côte dans plus d*une émeute, intimidaient les fauteurs de désordres. Le bourgeois de Paris rassmé ne craignait plus qu'on dépavât les rues, qu'on élevât des barricades; loin de s'inquiéter des orages de la Chambre, il prenait, au contraire, intérêt et plaisir à ces tournois oratoires, à ces duels de tribune dont les journaux vantaient la grandeur, l'élévation et .l'importance.

On aime toujours, en France, à voir rogner les ongles de ce lion clément qu'on appelle le pouvoir; on applaudissait donc de tout cœur à cette nouvelle doctrine : Le roi régne et ne gouverne pets. On applaudit encore de plus belle à la réforme. On n'attaquait ainsi que

les prérogatives de la royauté; et on tronvait que tout était pour le mieux^ oubliant que^ lorsque tout s*écroule en haut de Fédifice de la société^ tout est bientôt brisé en bas.

Comme ce personnage de théâtre qui, après avoir laissé tomber une assiette, ne comprenait pas qu*il y eût tant de morceaux dans une assiette cassée, le bourgeois de Paris, lui aussi, le lendemain de la révolution de février, s'étonna qu'il y eût tant de dégâts pour un trône brisé. La surprise, la terreur, le désespoir, remplacent alors les mauvais propos, le langage goguenard et les éclats de rire. Les grands orateurs, applaudis la veille, sont poursuivis, presque insultés le lendemain. Eux aussi se repentent du trop grand succès de leur éloquence, et ne cherchent alors qu'à se fcdre oublier^. Ils pleurent trop tard sur la triste destinée de ce roi qu'ils avaient voulu empêcher de gouverner et qui ne régnait plus.

La France était heureuse lorsque éclata la lutte parlementaire, et on estimait qu'on pouvait, sans danger, jouer des tours d'écolier à la royauté, se gaudir à ces spectacles de tribune et mettre tout le pays en goguette politique. Funeste illusion! fatal entraînement! Tous ces divertissements eurent pour résultat une révolution, une dynastie en exil et les plus menaçants dangers pour la société tout entière. On ne sait pomt assez prévoir les folies qui, en France surtout, peuvent sortir des loisirs de la paix, de la prospérité, de l'ennui des cœurs, du désespoir des partis. Il se produit des situ^-

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