LETTRE DE M. FORTH ROUEN
SECRET 4IRE DB LÉGATION ET CHARGÉ D'AFFAIRES ▲ LISBOIflIfi.
« Lisbonne, te 14 juillet 1845.
D Monsieur,
» En me reportant à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 17 juin 1843, je crois de mon devoir de vous prévenir que le mariage du prince Léopold de Saxe-Cobourg avec la reine Isabelle est, à ce moment, à l'ordre du jour à Lisbonne. Chacun s'en occupe ; on en parle partout. Le journal ofBciel insère avec complaisance dans ses colonnes les articles des feuilles étrangères qui traitent favorablement les prétentions
de la maison de Gobourg. M. Dietz^ qui s^imagine être quelque chose en Europe^ crie très-haut qu*il se fait fort de placer à lui seul la couronne d'Espagne sur la tête de celui de ses élèves qui reste encore à marier. Cette confiance en ses talents diplomatiques n*empêche pas cependant le précepteur du roi Ferdinand de gourmander^ en termes qui ne .paraissent pas leur être trèsagréables^ les représentants des puissances du Nord dont les cours, en se refusant jusqu'à présent de reconnaître la reine Isabelle^ se sont privées, selon M. Dietz, d'avoir voix au chapitre en Espagne dans un moment où on y agite une question qui les intéresse toutes, et sur laquelle leurs vues doivent toujours être, d'après M. Dictz, identiquement les mêmes que celles de la maison royale de Portugal. Les rapports du conseiller allemand avec lord Howard sont devenus très-fréquents dans ces derniers temps, et, bien qu'ils se détestent, il se voient presque journellement.
D Le roi Ferdinand lui-même, d'ordinaire si réservé dans ses communications avec la légation espagnole, a entrepris, il y a quelques jours, M. Gonzalès Bravo sur le mariage de la reine Isabelle, cherchant à connaître la manière dont ce diplomate envisage cette grave question, et lui désignant en termes très-clairs, mais sans le nommer cependant, le prince qui, selon Sa Majesté Très-Fidèle, mérite le plus de fixer l'attention du peuple espagnol. — « La reine Isabelle ne saurait donner » sa main, aurait dit le roi Ferdinand, qu'à un prince » qui, par sa position^ offre aux conséquences de la i é- » volution c. Sspagne toutes les garanties désirables, et •)> il est bien à souhaiter, aurait ^jouté ce monoi-que.
» que le choix qtie fera Sa Majesté Catholique, en augp mentant les liens de parenté qui existent déjà entre » les couronnes d'Espagne et de Portugal, servent à rap- D prêcher ces deux couronnes^ et à les unir dans le but p commun de se soustraire à jamais aux tiraillements » de certaines puissances étrangères dont les pré- » tentions exagérées privent trop souvent les deux D gouvememejits de la Péninsule et de leur libre ar- » bilre. »
p En entendant ces paroles sortir de la bouche du roi Ferdinand, M. Bravo s'est rappelé que, il y a quelque temps, M. Gomez de Castro lui disait dans une conversation qui n'avait pas pour sujet le mariage de la reine Isabelle : a* Vous êtes tiraillés par la France, comme y> nous le sommes nous-mêmes par TAngleterre. En » s'unissant, nos deux gouvernements paralyseraient les » tiraillements qui nous viennent de l'étranger. »
» Le roi a terminé sa conversation avec M. Bravo en professant un grand attachement^ une grande admiration pour l'&ipagne, qu'il a toujoiurs désiré voir, a-t-il dit, et qu'il espère visiter bientôt; et il a ajouté, avant de quitter le ministre d'Espagne : « Nous reprendrons )> une autre fois notre convei'sation. »
» Dahs la même soirée, le roi, rencontrant M. de Gueto, secrétaire de la légation d'Espagne, lui a parlé d'une manière encore plus ouvci*te de Futilité pour les deux pays d'une alliance entre la reine Isabelle et la maison de Cobourg, ajoutant mille compliments à l'adresse de M. Bravo, que l'on cherchait, il y a quelque temps, à tourner en ridicule, en raison de quelques excentricités qui distinguent ce diplomate.
» Quoiqu^îl dise le contraire, les compliments du roi Ferdinand ont porté coup, et M. Bravo attend avec impatience le moment de retourner à la cour.
» Leurs Majestés Très-Fidèles reçoivent à Cintra tous les soirs, et le corps diplomatique, qui est ici presque au complet, s*est mis sur le pied de paraître une fois par semaine au château.
» J'ai sous les yeux votre lettre du 17 juin 1843; les instructions que vous m'y donnez sont bien positiyes, bien claires. Dois-je continuer à m'y conformer ? Doisje toujours tenir le même langage que celui que vous m'avez prescrit en 1843? J'attends votre réponse avec impatience. Il faut que les espérances des Cobourg soient bien près de leur réalisation pour qu'ils en parlent aussi hautement et avec aussi peu de précautions.
» Je ne terminerai pas cette lettre sans ajouter que M. Bravo me parle avec une certaine satisfaction des cajoleries doiit l'infant don Uenrique est l'objet à Barcelone, et qu'il me semble disposé à donner sa voix à une alliance entre ce prince et la reine Isabelle. Deux avocats distingués de Séviile, dont l'un se nomme Soane, sont venus ces jours -ci passer quarante-huit heures à Cintra. Ces messieurs se sont exprimés en termes trèsmauvais sur le compte du prince de Trapani.
» Veuillez agréer, etc.
» Signé : Forth Rouen. »