V. THIERS ET M. GUIZOT
Les majorités. — Casimir Périer. — M. Mole. — Le centre gauche. — Le tiers parti. — La coalitioD. — M. Docbàtel. — Le ministère do 1er mars. — Sa formation. — La question d'Orient. — M. Thiers et M. Gnizot. — Lettres de M. Gnizot, ambassadeur, à M. Thiers et à son ami M. le duc de Broglie, sur la question d'Orient. — Le ministère du 29 octobre. -*- M. Duchâtel. — Anarchie ministérielle.
J*étudierai ici rapidement les grandes péripéties du gouvernement représentatif sous la monarchie de juillet; les hommes politiques appelés tour à tour au pouvoir par le roi Louis-Philippe seront ainsi jugés d'après leur conduite et par des faits.
Pendant toute la durée de la monarchie de juillet, M. Thiers a renversé ou dissous, dans ses propres intérêts, plus d'un ministère; mais après avoir conquis le pouvoir, il n'a jamais su le détenir que peu de temps. G*est que sous le régime parlementaire, pour consciTor
le pouvoir^ il fallait savoir se faire ^ se conserver une majorité. Quoi qu'on ait pu dire, on ne domine les majorités que par des principes; on ne s'assure une majorité fidèle qu*à la condition de s'associer à son esprit, à ses pensées, à ses sentiments, je dirais presque à ses passions bonnes ou mauvaises.
On a beaucoup accusé M. Guizot de corruption. Je soutiens qu'au milieu d'hommes assemblée, des faits peu 4ivouables, des arrangements et des marchés honteux ne poiuraient jamais suppléer à une sincère conformité de principes.
Sir Robert ^yalpole ne disposait d'une majorité que contre les menées et les complots chevaleresques des Stuarts; il défendait la maison de Hanovre et prévenait ainsi^les dangers de la guerre civile. La majorité de 1815 de la Chambre introuvable, les trois cents de M. de Villèle, avaient leurs passions hautaines qu'aucune corruption n'a pu endormir ni dominer. La Chambre de 1815 n'eût jamais transigé avec les idées de modération de M. Decazes et de Louis XVIU lui-même.
M. de Viilèle était plutôt l'esclave que le maître de sa majorité disciplinée. Homme de sens et d'afitoes, eûtil jamais pris rmiliative de ces lois de parti sur le sacrilège, sur le droit d'aînesse? Sa majorité les lui imposait comme condition d'adhésion, de confiance et de dévouement. Un Richelieu serait impossible sous un gouvernement représentatif.
M. Guizot, pendant son ministère de sept ans, a certainement moins dirigé qu'étudié et suivi la n^jorité conservatrice. Cdmme l'admtoistraUon doit être unie de
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pensées, M. Guizot appelait autour de lui plutdt des amis que des ennemis : ce n*est pas là de la corruption ; c'est, au contraire, la pratique sincère et loyale du gouTemement parleioeutaire. Dès que la bonne harmonie des pouvoirs n'existe plus, Tanarchieconmience; et, comme je le montrerai, du faîte du pouvoir elle ne tarde pas à descendre dans la rue.
Après 4830, M. Casimir Périer rudoie au besoin la majorité; mais le premier ministre ne la rallie, ne la domine que lorsqu'il combat les passions démagogi*^ ques; elle le suit surtout lorsqu'il s'agit de défendre le pouvoir nouveau, la société, lorsqu'il s'agit de réprimer le désordre. Après avoir rendu de grands sek*vices au pays, Casimir Périer mourut à l'œuvre, faisant des vœux pour le salut de la France.
Avec les plus nobles intentions, avec le caractère le plus noble et le plus élevé, M. le comte Mole, au contraire, aspirait à rallier tout le monde, et se proposait comme système de former une majorité compacte et fidèle, par des conquêtes personnelles faites à force de politesses de grand seigneur, dans les nuances et sur les lisières de tous les partis. Rêve d'un homme de bien ! Mais on n'a jamais ainsi qu'une majorité sans système^ sans drapeau et sans courage.
Dès 1834 se forme et s'impose le tiers parti, petit groupe confus de bons et de mauvais principes, de monarchie et de révolution, de vanités et d'ambitions personnelles, ayant un pied dans Topposition et un pied à la cour de Louis-Philippe, exploitant avec ruse l'appoint de ses votes et la publicité de ses journaux, au profit
soit de ses intérêts^ soit d'une raine et passagère popularité.
Dès que M. Thiers fît cause commune avec le tiers partie il hii donna le nom de centre gauche. Mais à côté du centre gauche se forma bientôt un tiers parti nouveau^ composé de vingt-cinq membres environ^ et parmi lesquels on comptait MM. Passy^ Dufaure, Pelet (de la Lozère)^ Legrand (de FOise), etc.
En 1837, M. Thiers agrandit ses opérations stratégiques dans la Chambre des députés, grossit son armée^ ne se contente plus de livrer bataille à des cabinets plus ou moins capables de se défendre et de lui résister; il organise la coalitûm et monte à Tassant des prérogatives de la royauté.
Au mois d'avril 1837, on comptait quatre grands partis dans la Chambre des députés : la gauche, la droite^ le centre gauche et le centre droit. Quatre orateurs, qui par leurs talents et leurs travaux s'étaient placés au premier rang, se posaient comme les chefs de ces quatre grands partis : c'est nommer JWM. Odilon Barrot, Ber-* ryer, Thiers et Guizot. Dans la combinaison ministérielle préférée par le roi à celte époque, on n'avait ad* mis aucune de ces grandes renommées de tribune. P.rlementaire de naissance, VL, Thiers sut exploiter ceUo situation.
A propos d'une demande de crédit pour des dépenses secrètes de police, un grand débat de tribune s'engagea* La politique anonyme du nouveau cabinet devint un thème de hautes disctissious. M. Odilon BarroL attaque . cette poUtiquô avec véhémetice et un incontestable ta*'
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lent. Le cabinet ne trouve de défenseur que dans la parole éloquente de M. Guizot. On disait à ce sujet que la discussion avait passé par-dessus la tête de M. Mole. Lé succès de M. Guizot fut immense^ et la miyorilé ministérielle, dont cet orateur avait si bien traduit les sentiments^ décida que son discours serait imprimé et répandu dans les départements à plusieurs centaines de mille exemplaires. Une souscription s*ouvrit à cet effets à laquelle prirent paii plus de deux cent cinquante députés, et même plusieurs membres du cabinet d'alors, en leur qualité de députés. M. Guizot s'était montré fidèle aux principes de la nugorité : pourquoi donc n'était'il pas ministre ?
La session close, M. Mole prend le parti de dissoudre la Chambre. Il s'assurait ainsi les voix des nouveaux députés élus par l'influence ministérielle; il croyait à la reconnaissance des députés qui avaient besoin de l'appui du cabinet pour être réélus, et comme troisième avantage, il espérait exclure de la Chambre, sinon M. Guizot, du moins un certain nombre de ses amis.
Les calculs de M. Mole réussirent à peu près, il parvint à se faire une majorité ; M. Guizot et ses amis po* litiques réélus ne cessèrent pas d'appuyer le cabinet, malgré leurs justes griefs contre lui. Mais un dévouement si désintéressé ne pouvait durer.
Au mois de novembre 1838, M. Tbiers fit à M. Guizot une visite que ce dernier lui rendit. « Il faut que les cléments dispersés du mhiistère du 14 octobre, lui dKil, se rapprochent et se réunissent. y> Mais, depuis le i J octobre M. Thicrs avait côtoyé plus d'un rivage; il avait surtout formé plus d'une alliance avec la gauche. Com-
plke de M. Thiers, la gauche^ pour le succès de cette Dégociatîon^ cacha son drapeau : elle approuva toutes lés mesures^ tous les complots de ce chef de parti contre le ministère. La gauche, avecM.Thiers^ semblait venir à M. Guizot : la coaliticm se Ht. M. Guizot ne sMnqulëta pas assez de ses nouveaux alliés^ qu'il n'était pas allé chercher. Aussi un des députés les plus fidèles au chef du centre droit disait-il : <i Si le plus petit d'entre nous avait dit non^ la coalition ne se faisait pas. »
M. Mole perdit sa majorité. La Chambre fut dissoute encore une fois. La majorité ministérielle avait passé dans les rangs de l'opposition^ et pour renverser un cabinet, on n'avait pas craint d'attaquer et d'ébranler la royauté. L'édifice politique de 1830 était mis en péril.
M. Bertin de Vaux, l'un des propriétaires du Journal des DébatSy lorsque le tiers parti se forma, tenta de rapprocher et d'unir, dans les intérêts d'une politique conservatrice, M. Guizot et M. Thiers. Il les invita tous deux à dîner, et, dans une conversation intime et famUière, leur montra tous les dangers d'un divorce entre eux, tous les avantages d'une alliance durable, d'un concours sincère de leur expérience, de leur bon sens, de leur esprit pratique, de leur talent de parole, pour les intérêts du pays et pour la défense de la royauté. M. Bertin de Vaux' essaya en vain de faire un mariage de raison entre Tesprit monarchique et l'esprit révolutionnaire. M. Guizot se retira le premier de cette conférence. M. Thiers, resté seul avec M. Bertin de Vaux, insista de nouveau pour convaincre le négociateur que ses projets et ses vœux ne se réaliseraient jamais : « Il y a cependant, lyouta M. Thiers, uae circonstance qui les rendrait possibles :
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ce serait le cas où M. Guizot et moi nous serions sur le pave. )> Sous le luinistère de M . Molé^ M. Thiers et M. Guizot étaient sur le pavé.
La coalition fit la première brèche au pouvoir de la royauté de 1830, alors consolidée par les émeutes de 1832 et 1834. Les attaques persévérantes contre les gouvernements trouvent toujours de l'écho. Les collèges électoraux suivirent l'exemple de la Chambre des députés : ils firent aussi leurs coalitions. La royauté fut moralement vaincue dans les élections : grave défaite qui fut le premier coup de cloche de la catastrophe de février.
M. Thiers, dans la coalition^ se montrait fidèle à sa politique révolutionnaire; M. Guizot avait le tort de paraître abdiquer les principes de sa politique conservatrice. M. le comte Duchâtel, qui eut aussi son rôle dans la coalition, répondit à un de ses amis qui lui reprochait d'y avoir pris part : (( A cette époque^là, ma femme était si malade que je ne savais plus ce que je faisais. »
Les résultats inévitables d e la victoire de cette coalition parlementaire fiu'ent : 1» la formation du ministère du 12 mai 1839; 2» le rejet delà dotation du duc de Nemours; 3» le triomphe définitif de M. Thiers et la formation du ministère du 1er mars 4840.
M. Thiers devint pour la seconde fois , en 1 840, sou^ la monarchie de juillet, premier ministre, et prit le portefeuille des affaires étrangères. J'ai pu étudier de trèsprès comment, avec ses défauts et ses qualités d'esprit et de caractère, cet homme d'Etat comprenait et pmtiquait le gouvernement représentatif. L'histoire a dénoncé et ûétri les honteuses et basses intrigues qui, sous les rois absolus, ont souvent décidé du sort des nations.
Sous les gouvernements parlementaires qui prétendent tout dire et tout faire au grand jour, à ciel ouvert, les coalitions, les conspirations, les ruses stratégiques de bureaux ou de couloirs décident souvent des tendances politiques, de la puissance, de la durée, de la formation et de la chute des ministères; quelquefois même, comme nous Tavons vu, du sort des royautés, et conséquemment de l'avenir du pays.
Sous le ministère du 12 mai, lorsque la loi de la do^ tation fut présentée, des plénipotentiaires de M. Thiers, sans prendre d'engagements politiques au nom de leur chef, firent entendre que, dans l'état où se trouvaient les partis dans la Chambre, personne ne serait de force à gouverner seul; ils firent entendre aussi que l'accord de M. Mole et de M. Thiers pouvait seul constituer un ministère viable, que cette alliance nouvelle, peut-être assez inattendue, serait toutefois justifiée aux yeux du pays par la nécessité des circonstances. Ces insinuations trouvèrent crédit, et trente voix ministérielles que M. Desmousseaux de Givré appela plus tard les trente voix historiqueSy votèrent contre la dotation du duc de Nemours.
Le coup fait, il apparut que le spectacle de deux hom* mes' d'État , divisés pendant la coalition sur toutes les hautes questions de la politique et se réimissant pour se partager le'pouvoir, blesserait la morale publique : par respect pour la morale, M. Thiers n'hésita pas à exclure du bénéfice de la victoire le parti défectionnaire qui venait de la lui donner.
Si le premier ministre futur se résignait à l'oubli des services^ il se résignait aussi à l'oubli des injures^
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lorsqu'il consentait à prendre pour collègue M. le comte Jaubert, naguère Tun de ses adversaires les plus passionnés, et qui, à une autre époque, avait injustement tenté de le flétrir, pour lui arracher cette présidence du conseil dans laquelle il Taidait présentement à slnstaller.
Tandis que d'anciens adversaires rendaient à M. Thiers leur estime et lui prêtaient leur concours, les alliés de la veille, M. Mole et les trente voix historiqueSy hon* teux d'avoir joué les principaux rôles dans cette journée de dupes, se montraient pressés de faire expier par des votes de rancune ce qu'ils cousidéraient conune un acte de trahison.
Le cabinet du 1^^ mars, à son avènement, se trouvait dans la situation la plus incertaine, la plus critique. C'était alors que triomphait cette théorie des cabinets parlementaires gouvernant par le concours des majorités, sans .l'appui de la couronne; gouvernant sinon contre elle, du moins sans elle.
La cour était ulcérée; obéissant aux conseils de la passion, elle pouvait tourner contre les prétendus envahisseurs de la prérogative toutes les forces dont elle disposait dans la Chambre.
Ce n'est pas tout. M. Thiers avait été poussé au pouvoir par la gauche, qui l'envoyait en avant comme Son maréchal des logis : il fallait donc entretenir de bonnes' relations avec la gauche, et sinon tenir des pro^ tnesses> du moins prolonger des espérances; mais il faU lait en même temps ne pas inquiéter, rassurer même les conservateurs, les uns vaincus, les autres dupés; il
fallait à tout prix trouver au milieu d'eux l'appoint d'une majorité.
N'était-ce point là une tâche, une campagne au-dessus des ressources diplomatiques d'un cai'dinal de Retz ou d'un Talleyrand ? Tant de difficultés à vaincre, tant d'adversaires à désarmer, tant d'opinions contraires à rapprocher, tant de convictions ou d'amhitions à endormir ou à satisfaire, ne firent pas reculer l'esprit d'entreprise de M. Thiers.
Toutefois, M. le duc de Broglie honora de son patronage le cahinet du icr mars à sa naissance; ce fut même lui qui décida M. le comte Jaubert et M. de Rémusat à accepter un portefeuille sous la présidence de M. Thiers.
M. Guizot avait été nommé ambassadeur à Londres le 20 février 1840, par le cabinet du 12 mai (présidence du maréchal Soult). Parti le 26 février, il arriva en Angleterre le 28; il fallait encore alors deux jours pour se . rendre de Paris à Londres. Au moment du départ de M. Guizot, la crise ministérielle qui eut pom* résultat le cabinet du icmars 1840 commençait. Parmi les ministres qui se retiraient, on comptait MM. Duchâtel et Villemain, amis politiques de M. Guizot. Dans le nouveau cabinet qu'il formait, M. Thiers désirait vivement faire entrer M. le comte Jaubert et M. de Rémusat, amis politiques anciens et plus ou moins fidèles de M. Guizot. Ceux qui quittaient le pouvoir disait à M. Guizot : « Donnez votre démission d'ambassadeur, quittez Londres. » Ceux qui arrivaient au pouvoir disaient au contraire à M. Guizot ; <( Restez à Londres , ne donner pas votre démission d'ambassadeur^ »
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M. de Broglie et M. Thiers étaient de Favis et partageaient les sentiments de ces derniers.
J'ajouterai que le roi lui-même désirait que M. Guizot continuât à surveiller et à défendre les intérêts de la France près du gouTcmement anglais, (i J'aurai peutêtre bientôt besoin de vous^ faisait dire le roi à son ambassadeur. Ne quittez pas ime grande position oii vous pouvez m'être utile, pour revenir à Paris où vous ne trouveriez qu'une situation difficile et rien de bon à faire ni à dire. » Tels sont les motifs qui décidèrent M. Guizot à rester ambassadeur de France en Angleterre sous le ministère du l^r mars.
La non-démission de M. Guizot avait deux efîets contraires : elle rassurait les conservateurs, mais elle inquiétait la gauche. A force de souplesse d'esprit, M. Thiers ce tira de cette fausse situation. Il disait à la gauche : a Laissons M. Guizot à Londres, il y sera moins gênant qu'à Paris, » Il disait aux conservateurs : «Le ministère actuel, c'est le ministère du i\ octobre à cheval sur la Manche. » M. Thiers trouvait ainsi moyen de se faire accepter d'un côté comme le précurseur d'une politique nouvelle, et de l'autre comme le restamateur d'une ancienne politique.
Mais comment concilier toutes ces promesses contradictoires à la tribune? Quand on parle aux hommes de parti séparément, il peut être facile d'approprier son langage aux dispositions de chacun d'eux; mais à la tribune, on parle à tout le monde à la fois. M. Thiers sentit la nécessité de préparer son auditoire avant de prononcer son premier discoiirs.
Le cabinet du l^f mars venait au monde en pleine
session : les séances furent de fait suspendues pendant vingt-quatie jours, et durant ce temps -là, le président du conseil tint dans son cabinet une session à huis clos. II convoqua un à un par lettres closes, amicales et caressantes, les députés des différents groupes, les conservateurs, le centre^ la droite, le centre gauche et la gauche. Pendant ces vingt-quatre mortelles journées, il prêcha en tête-à-tête, variant son thème à Finfini, et ayant pour chacun une édition revue, corrigée et augmentée, ad usum Delpfvùn. On appela alors ce grand travail de M. Thiers le système des conquêtes individuelles.
Le terrain ainsi préparé, M. Thiers rouvrit la session publique, et une discussion décisive s'engagea tout d'abord sur la loi des fonds secrets. Elle dura trois jowk. Par des merveilles de prestidigitation oratoire, cet homme d'État, tout à la fois patient et loisé, réussit à satisfaire à peu près les deux grands partis de la Chambre; il obtint une majorité de deux cent quarante-six boules blanches contre cent soixante boules noires. De ce jour-là, M. Thiers put se dire premier ministre, de par Fautorilé du parlement, sans cependant servir de bonne foi aucun des partis actifs de ce parlement, et même en les jouant tous. Pour vivre, il lui fallut continuer ces périlleux exercices de bascule entre Fancienne opposition et l'ancienne majorité; il lui fallut satisfaire Fune par des mesures soi-disant libérales auxquelles il^rêtait un appui apparent, et satisfaire Fautre par des manœuvres secrètes qui assuraient à ces mesures la défaite de Fajournement. Ce fut alors que, dans des lettres confidentielles et contradictoires, on convia les députés de la gauche à venir dans les J)ureaux faire triompher la pro-
position Hémilly ^,.et les députés conservateurs à Vj venir enterrer. Ce fut alors qu'on fit rejeter à la Chambre des pairs la conversion de la rente votée par la Chambre des députés. Ce fut alors qu'on s'efforça de consolider les dévouements incertains par des places et des faveurs qui n'étaient pas toujours acceptées^ promenant^ par exemple^ de M. Dupont (de l'Eure) à M. Martin (du Nord) un favteml à la cour de cassatiouy sans que ni l'un ni J'autre voulût s'y asseoir. La tâche était rude* Bien à plaindre sont les hommes d'Etat que l'absence de convictions et de tous principes jette dans des situations aussi périlleuses pour leur dignité et pour leur honneur !
Qui aurait reconnu, dans ce premier ministre louvoyant alors avec astuce entre tous les partis, cet écrivain du National de 1830, si ardent, si décidé^ marchant vite et droit à Tennemi? C'est que l'ambiticm de M. Thiers n'a pas pour but élevé de faire triompher des principes arrêtés, des idées nouvelles; il se contente de renverser, de détruire tout ce qui peut lui barrer le chemin du pouvoir, sans s'inquiéter du reste. C'est que M. Thiers se montre révohitionnaire sans être libéral, trait de dissemblance caractéristique entre lui et M. Guizot, qui est sincèrement libéral et non pas révolutionnaire.
, Disons cependant que, par son omniscience oratoire, M. Thiers obtint les sympathies de la Chambre, en traitant avec une égale supériorité les questions de Banque
1. Proposition qui avait ponr bnt d'éloigner de la Chambre les fonctionnaires public».
D'UN BOURGEOIS DE PARIâ 190
de Ffanee^ de colonisation d*Àfrique^ de rentes^ de budget. A force de- talent^ il réussit à franchir la session en yictorieux.
Poursuivons l'histoire instmctive du cabinet du i^i* mars^ enlacé désormais dans d'inextricables difOcultés de politique extérieure. Cette étude trouve d'ailleuns un certain à-propos dans la question d'Orient^ qui pré^ occupe aujourd'hui tous les esprits, tous les intérêts.
Délivré pour six mois du parlement, M. Thiers se trouve en face de l'Europe. Toutes^ les chancelleries traitaient al«rs en commun la phase égyptienne de la question d'Oiient. Nous rappelons avec regret que, sur ce terrain-là, M. Thiers n'obtint pas la majorité dans les conseils de l'Europe, puisqu'il finit par y rester seul contre quatre.
11 faut le dire, le chef du cabinet du 1^^ mars avait reçu de ses prédécesseurs une succession assez difficile à liquider.
Après la victoire de Nézib, le maréchal Soult, .alors président du conseil, avait dépêché près d'Ibrahim un officier français, diplomate de circonstance, pour arrêter le vainqueur, pour l'empêcher de franchir le Taurus et de marcher sur Gonstantinople, où les Russes n'auraient pas manqué d'accoiuir dans le but de prêter au sultan im secours non moins périlleux pour l'Europe tout entière que pour la Turquie menacée.
11 est douteux qne le pacha d'Egypte voulût pousser plus loin ses conquêtes» Sans hésiter, il ordonna à son fils de s'arrêter à la voix de la France, qui promettait
d'arranger, à de bonnes conditions, les affaires du prince vassal avec son suzerain. On le voit, la France avait contracté un engagement : ajoutons qu*à cette époque, la cause de TËgypte était embrassée avec autant de passion en France que Pavait été, en 1828, la cause de la Grèce. On était égyptien comme on avait été pbilhellène.
Cédant à ce courant d'opinions, les prédécesseurs de M. Thiers, pour faire prévaloir en Europe la solution qu'ils prétendaient donner à ce différend, avaient même eu un moment la pensée de se saisir d'un gage, de se donner, comme on disait, un Ancône en Orient, et, pour cela, d'occuper Candie, cette île célèbre dans l'antiquité sous le nom de Crète, et qui, après avoir été gouvernée jadis par le roi Minos, faisait, en 1839, partie des possessions de Méhémet- Ali. À propos de ce projet belliqueux, les plaisants disaient que le coq gaulois voulait enfin relever la crête.
Il ne fut pas donné suite à ce dessein; mais, par une note du 27 juillet 1 839, le cabinet français avait convié les autres puissances à régler collectivement avec lui la question d'Orient. Ainsi s'étaient ouvertes, par l'initiative de la France, ces conférences dont elle ne tai^da pas à être exclue.
Dans les négociations suivies pour terminer la querelle du sultan et du pacha d'Egypte, la France, toujours favorable au pacha, demandait pour lui le gouvernement héréditaire de l'Egypte et le gouvernement viager de la Syrie.
De leur côté, les puissances estimaient que c'était trop. Elles consentaient à accorder TËgypte viagère et le pa-
chalik d'Acre^ soit avec l'hérédité sans la citadelle^ soit avec la citadelle sans l'hérédité. De son côté^ la France estimait que c'était trop peu.
On en était à ces demandes, à ces offres et à ces re< fus réciproques, lorsque M. Thiers prit la direction des affaires étrangères. Quelque temps avant son avènement, cet homme d'Ëtat disait, à propos de la position prise par ses devanciers dans ces négociations, que la situatim était gâtée. La protection accordée à TEgypte lui avait paru excessive, et de nature à compromettre les rapports de la France avec l'Angleterre. Dans l'espoir de prévenir un conflit, il avait même prononcé en faveur de l'alliance anglaise un discours, qualifié à cette époque de discours-ministre. Il jsemblait qu'arrivé au pouvoir, cet homme d'État dût faire passer, dans ses dépêches et dans ses résolutions, la politique de son discours. Il offrit bien en effet au cabinet anglais ses bons olBces pour arranger son différend avec le gouvernement des Deux-Siciles, et il réussit même à les concilier; succès diplomatique qui lui rapporta plus d'honneur que de profit, puisque le résultat de cette médiation fut de rendre aux Anglais la liberté de leurs mouvements pour exécuter bientôt après le traité de juillet, signé en dehors du cabinet français et qui semblait même conclu contre la France.
Nous allons surprendre ici une des faiblesses de caractère de M. Thiers. Tout en reconnaissant l'exagération du thème adopté par ses prédécesseurs en faveur du pacha d'Egypte, il n'osa pas rabattre de leurs prétentions en face de l'engouement égyptien qui régnait alors. Le courage de M. Thiers ne se met jamais qu'à
la suite de Topinion de tout le monde , quelles qtie soient ses convictions; il ne saurait entreprendre d*éclairer^ d'avertir^ de combattre les entraînements de Topinion publique ; selon lui : VoxpopvJi, vox Dei, Et cependant^ que de fois le consensus populi n*a4-il été le résultat que d'erreurs ou de calomnies iMX)pagées, de renseignements mal pris! L'Egypte ne méritait pas plus notre engouement, notre protection, en 1840, que ne les avait mérités la Grèce en 1828.
M. Guizot montre peut-être, en politique, le défaut contraire. Par respect pour la vérité, il dédaigne et brave quelquefois jusqu'à Timprudence les engouements, les passions du jour, mettant Thonneur d'une considération durable au-dessus des joies d'une vaine et passagère popularité.
Gomme ses devanciers, M. Thiers continua donc à demander, sans plus de succès, pour le pacha, l'Egypte et la Syrie, l'une à titre héréditaire et l'autre en viager; comme eux, il persista à refuser roirr% souvent renouvelée, par toutes les chancelleries d'une Egypte héréditaire avec un morceau de Syrie.
Ge qui paraîtra singulier dans ces négociations, où on n'était en* désaccord que sur la quotité des territoires à enlever au sultan, et ce qu'il faut' constater, c'est que déjà sous Louis-Philippe, comme aujourd'hui éous Na^poléon m, le principe de la politique européenne se formulait ainsi : Intégrité de l'empire ottoman. C'est que déjà, comme aujourd'hui, le danger réel de la Turquie, ce n'était pas le pacha d'Egypte, mais le czar. On disait alors : «i Le pacha d'Egypte, qui n'est pas luimême le danger de la Turquie, peut le faire naître si
on ne réussit pas à mettre.fin aux différends. Le pacha est victorieux; il poursuit sa marche, il franchit le Taurus, il force le sultan à demander du secom*s à son redoutable yoisin : et Toilà les Russes à Constantino** pie. » Le cabinet français, conune je Tai déjà dit, pensait que, pour conjurer ce danger, donner l'Egypte et la Syrie, ce n'était pas payer trop cher.
L'Angleterre soutenait qu'on devait avoir le pacha à meilleur marché, et que s'il ne se contentait pas de l'Egypte héréditaire, augmentée d'un pachalik, Méhémet«-Ali ne se montrerait pas raisonnable et devrait être mis à la raison.
Malheureusement, M. Thiers avait été conduit par son bon sens à faire, dans le débat, à lord Palmerston cette concession, que l'ofire des puissances lui paraissait très-acceptable; mais M. Thiers voyait dans l'armée égyptienne la vieille garde de l'empereur Napoléon, et il afOrmait que cette offre acceptable ne serait pas acceptée.
Lord Palmerston affirmait au contraire que la puissance du pacha, surtout en Syrie, était une puissance de carton, et qu'en soufflant dessus il la ferait tomber comme un château de cartes. L'événement a prouvé que lord Palmerston était mieux informé que le chef du cabinet français.
L'affaire traînait en longuem*; cependant la révocar tion d'un grand vizir, ennemi passionné de Méhémet- Ali, vint ranimer les espérances d'un arrangement. A ce moment, oii le personnel diplomatique français était au grand complet auprès de toutes les cours intéressées dans la question, M. Thiers eut l'idée de faire partir
un agent hors cadre pour Alexandrie. On 8*émut au dehors de cet incident; l'Europe aperçut ou feignit d'apercevoir Tindice d'un effort tenté par M. Thiers pour amener un arrangement direct entre les parties, et pour soustraire ainsi aux puissances étrangères Farbitrage dont elles étaient saisies. Nous, avions donné sinon un motif, du moins un prétexte de soupçon, et on s*en servit.
La Russie, qui travaillait depuis longtemps à séparer la France de TAngleterre, mit à profit Tincident et soutint que, pour empêcher M. Thiers de terminer FaiTaire à lui tout seul, il fallait le gagner de vitesse et se réu« nir à quatre pour la finir. Un travail diplomatique se fit souterrainement; la France n'entendit plus parler de rien. Le ministre des affaires étrangères, président du conseil, disait alors, quand on lui demandait des nouvelles de la négociation : La question dort.
Cependant M. Thiers réclamait impatiemment de l'ambassadeur de France à Londres des renseignements sur Fétat de la place diplomatique. M. Guizot, de qui tout le monde se cachait, en était réduit aux conjectures ; de peur de se tromper, il n'affirmait n'eïi. Toutefois, dès le 1 7 mars 1840, M. Guizot écrivait à M. Thiers, ministre des affaires étrangères, pour lui exposer à l'avance les chances diverses qui pouvaient se produire et les résolutions diverses à prendre suivant les événements. Voici les termes mêmes de la noie de M. Guizot, dont la copie a été trouvée au sac des Tuileries, dans le cabinet du roi :
i. M. gène Périer, fils d'Augustin Périer, beau-frère de M. de Rémosat par sa première remme.
M. GUIZÛT A M. THIERS.
« Londres, 17 mars 1810.
» Mon cher collègue^
» Il se peut que les événements se pré-
cipiient^ et que nous nous trouvions bientôt obligés de prendre un parti. Si cela anûve^ l'alternative oii nous serons placés sera celle-ci : ou nous mettre d'accord avec l'Angleterre, en agissant avec elle dans la question de Constantinople, et en obtenant d'elle, dans la question de Syrie, des concessions pour Méhémet-Ali ; ou nous retirer de rafîaire, la laisser se conclure entre les quatre puissances, et nous tenir à l'écart en attendant les événements.
)} Je n'affirme pas que, dans ce cas, la c(»iclasion entre les quatre puissances soit certaine; de nouvelles difficultés peuvent survenir. Je dis seulement que cette conclusion me parait probable, et que, si nous ne faisons pas la tentative d'amener entre nous et l'Angleterre, sur la question de Syrie, une transaction dont le pacha doit se contenter, il faut s'attendre à Vautre issue et s'y tenir prépaie. »
C'était à M. Thiers, premier ministre, à faire son calcul de probabilités; mais le chef du cabinet du l^^* mars était possédé de l'optimisme. On lui faisait entendre deux cloches : il n'écoutait que le son le plus agréable à son oreille; il se flattait surtout d'avoir du temps de-
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vant iui^ et dans ce silence de l'Europe, il répétait : La question dort.
Cette question qui dormait se réveilla tout à coup sous la forme du traité du 15 juillet^ traité signé par les quatre puissances, sans que la France eût même été prévenue. Ce fut un coup de foudre.
Ce traité donnait au pacha TÉgypte héréditaire, le pachalik d'Acre et une partie de la Syrie méridionale en viager, à la condition qu'il accepterait ces propositions dans le. délai de dix jours.
Dans la pièce diplomatique notifiée à l'ambassadeur de France, lord Palmerston eut la cruauté logique de réclamer l'appui du gouvernement français pour l'exécution du traité conclu sans lui. Il s'estimait autorisé à faire cette demande étrange, tant la politique française reposait sur une mauvaise base.
K Selon vous, disait-^il à M. Thiers, nos moyens matériels ne suffisent pas, et selon nous ils suffisent. Aideznous moralement, et nous aurons plus de chances encore d'accomplir ce que vous désirez comme nous. »
Le traité de juillet fut ressenti à Paris comme une trahison et conmie lul outrage. La dépêche airiva le 17 juillet et ne fut rendue publique que le 20 î on voulait que la France connût à la fois et l'attaque et la ré^ ponse* Cependant il en transpira quelque chose, et la Bourse en éprouva une violente commotion, qui se traduisit par une forte baisse i. La réponse^ c'était l'appel
1. La rente 3 0/0, qui était le 18 juillet 1i 86 fr; 60, tomba le 6 août à 78 fr. 78. Le 10 août, elle était revenue à 83 Tr. GO; mais le ISsep-
sous les drapeaux des réserves disponibles sur plusieurs
classée, c'était la mise sur pied d'une armée de cinq
cent mille hommes.
Tout prit un aspect belliqueux. M. Thiers devint le ministre de la guerre de fait ; il créa des régiments, inventa des uniformes ; 41 s*établit organisateur du personnel et du matériel, et décréta par ordonnance les fortifications de Paris. Mais en même temps il rappelait la flotte française pour la mettre, selon son expression, au bout du télégraphe. Le roi Louis-Philippe lui-môme tenait un langage menaçant,, et chargeait monseigneur révêque de Strasbourg d'annoncer aux Alsaciens sa prochaine visite sur le Rhin.
Cette attitude inquiéta l'Allemagne, et surtout l'Autriche, qui, par l'organe de M. de Metternich, fit parvenir au roi des paroles rassurantes et des engagements formels de concours, dans le cas où la France renfermerait dans les limites de FÉgypte ses exigences en faveur de Méhémet-Ali.
Cependant le pacha, vers qui M. Thiers avait envoyé un nouvel agent *, résistait aux injonctions de TEurope, au traité signé par les quatre puissances. Le délai d'acceptation venait d'expirer, et déjà les vaisseaux anglais canonnaient Beyrout; les troupes anglaises débarquaient et, trouvant un puissant auxiliaire dans l'insurrection du Liban, mettaient en déroute l'armée égyptienne. Lord Palmerston triomphait : pour renverser la puissance du
tembre, on était redescenda à 70 ir. i(K Ge fat te plus bas coars : à partir de ce moment, la rente se releva graduellement. Beaucoup de fortunes furent faites et défaites dans ces fluctuations. li Mi le comte de Walewski, aujourd'hui ambassadeur à Londres.
pacha en Syrie, il lui ayait suffi de souffler dessus. De son côté^ le sultan, appliquant la peine prévue par. le traité de juillet, lançait un fiiman de révocation contre le pacha.'
Comment! le protégé de la France révoqué, même en Egypte ! Le moment parut venu au cabinet français de menacer toute l'Europe de la guerre; on discuta les bases d*un ultimatum. Mais le roi savait que le maintien du pacha en Egypte était certain, et qu'au contraire la possession d'une portion quelconque de la Syrie devenait très-incertaine. Le roi insista pour que le casus bdli fût restreint à l'Egypte. M. Thiers, pour la dignité de sa persévémnte et folle politique, devait demander plus. Il y eut à cette occasion, dans les conseils de la couronne, non-seulement des journées et des nuits de discussions, mais des scènes pathétiques; il y fut répandu des larmes de reine. M. Thiers céda; il recula jusqu'à la frontière d'Egypte, et livra la Syrie aux chances de la gûen^. C'est ainsi que se résumait la note du 8 octobre, dont le roi savait l'exécution assurée. Up ami de M. Thiei*s appréciait avec justesse cette note du 8 octobre en disant qu'elle (wait enfoncé une porte ouverte»
Après la note du 8 octobre, M. Thiers se fit à nouveau devant le roi un thème belliqueux à outrance. 11 demanda, pour pouvoir défendre sa politique devantles Chambres, l'armement de six cent quati^e-vingt mille hommes^ la mobilisation de trois cent m'dle gardes nationaux, et, s'il le fallait, la guerre générale au printemps. Le roi refusa, et il fit bien. 11 répondit simplement à M. Thiers qu'il n'avait pas besoin d'une si nombreuse armée pour faire exécuter la note du 8 octobre. En eÊTet, M. Guizot
D'UN BOURGEOIS DE PARIS 9Xtà
s'en chargea avec moins de soldats et moins de dépense. Du consentement de tout le monde^ on enleva Ja Syrie au paclm^ et on lui assura la possession héréditaire de TÉgypte.
Ainsi finit par une vraie déroute^^le ministère du i^^ mars. M. Thiers ne voulait partager le pouvoir avec personne , et il se vit contraint de faire des concessions à tout le monde. II s'était vingt fois déclaré l'homme le moins engoué de la politique égyptienne ; il Pavait blâmée dans ses prédécesseurs, et, pour soutenir cette politique, il eut un moment la pensée de mettre PEurope en feu, d'engager las soldats et les finances du pays dans une guerre générale, sans une pensée morale, sans un but sérieux. Sa raison lui disait qu'on s'était montré trop exigeant, et, ministre des afiaires étrangères, il exagérait encore ces exigences qu'il condanmait che2 les autres. Ce qui le préoccupait et ce qu'il redoUtait avant tout, c'était d'entendre ses prédécesseurs se vanter à la tribuner d'avoir repoussé ce qu'il acceptait, et se donner sur lui l'avantage d'une surenchère de dignité nationale. Son bon sens se taisait devant la crai nte d'une rivalité de gloriole en plein parlement.
Tout, lui était sujet d'inquiétude, parce que tout lui était obstacle, au milieu de cette solitude dans laquelle il plaçait son pouvoir de premier ministre. Ses actes éta ient en désaccord permanent avec sa politique, dont il faisait tant de bruit. Se vantant de vaincre le roi par la Chambre, il venait humblement demander au roi appui dans cette Chambre où le premier ministre en rouvait si peu ; et alors il remplaçait par toutes sortes
de concessions à la couronne les résistances qui tenaient tant de place dans son programme de chef de paili. H devait ouvrir la porte de Tadministration aux hommes de Vancienne opposition : il n*y faisait entrer que des homoies de Tancjfinne majorité; les premiers n*avaient que les promesses, les seconds obtenaient les emplois. Pour plaire au roi, M. Thiers allait jasqu*à nommer maréchal de France, à la veille de la guerre, un illustre paralytique, ami du roi Louis-Philippe ^ Quelques jours après, le maréchal nommé par M. Thiers votait contre M. Thiers tombé du pouvoir, et frappait, pour ainsi dire, de son bâton de cpmmandement le ministre courtisan qui le lui avait donné. En un mot, pour vouloir gouverner tout seul, M. Thiers aboutissait presque en toutes choses à ne pas gouverner du tout.
Je puis encore montrer, preuves en main, combien la politique de M. Guiiot, dans IWaire d'Orient, était plus élevée, plus réfléchie, plus prudente et plus digne que celle de M. Thiers. Voici deux lettres écrites sur cctie grande question pai* M. Guizot, ambassadeur en Angleterre, à son ami M. le duc de Broglie, eu septembre et en octobre 1840. Nous ferons remarquer que la politique de M. Guizot dans la question d'Orient était, pour ainsi dire , un éloge anticipé de la grande politique de Napoléon III. La copie de ces deux lettres inédites a été trouvée aussi dans les papiers du roi, lors du sac des Tuileries.