M. CUIZOT A M. LE DUC DE BROGLIE
« Londres, as septembre 1840.
» Mon cher ami ,
^ » Je vous suppose revenu ou bien près de revenir à Pans. U situation devient grave. Je veui vous dire ce que je pense. Je ne connais pas bien l'état des esprits en France. Je ne puis apprécier ce qu'U commande ou permet au gouvernement. Mais à ne considérer «nie les chosos en eUes-mêmes, j'ai un avis, et nous touchon peut-être à l'un de ces moment» où c'est un devoir impérieux de n'agir que selon son propre avis
«Depuis l'origine des négociaUons, le thème de notre politique a été celui-ci :
» Nous n'avons en Orient qu'un seul intérêt, un seul dés» le même que celui de l'Angleterre, de l'Autiicbe de la Prusse. Nous voulons l'intégrité et l'indépendance de 1 empire ottoman. Nous repoussons tout Tre^t ment de terrUoire et d'inHuence au profit de toTpl' sance européenne. ^ "
» Dans l'intérêt de l'empire ottoman, entre les mu. «dmans, enfre le sullan et le pacha, la ré^ZT^ territoires nous touche peu. Si le sultan possédait S Syrie, nous dirions : « Qu'il la garde. r> Si leZ2 consent à la rendre, nous dirons : . Soit. » C^ selon nous, une peUte question. » «^ est la,
» Mais si on tente de résoudre cette peUte question par la force, c'est-à-dire de chasser le pacha de J^w aussitôt s'élèveront les grandes questCdontïS
peut devenir le théâtre. Le pacha résistera, li résistera à tout risque^ au risque de Tempue ottoman et de sa propre ruine. Sa résistance amènera les puissances chrétiennes^ et au-dessus de toutes^ la Russie^ au sein de l'empire. Chance imminente que Tempire soit mis en pièces et l'Europe en feu.
* » Nous ne voulons pas de cette chance. C'est pourquoi nous voulons, entre le sultan et le pacha> une transaction qui soit, acceptée des deux parts, et qui maintienne en Orient la paix, seul gage assuré de Tintégrité et de l'indépendance de l'empire ottoman, par conséquent de la paix de TEuiope.
w A ce thème de la politique française, lofd Palmerston a opposé celui-ci : *^
j) — La paix n'est pas possible en Orient tant que le pacha possédera la Syrie. 11 est trop fort et le sultan trop faible. 11 faut que la Syrie retourne au sultan. L'intégrité et l'indépendance de l'empire ottoman sont à ce prix. Si le pacha ne veut pas rendre la Syrie, il n'y a pas de danger à employer la force à la lui ôter. Au dernier moment, le pacha cédera ou résistera peu. Quand même il résisterait, le danger ne naîtrait point. Les puissances européennes sont bien assez, fortes pour phasser le pacha de la Syrie. Aucune d'elles ne veut rien de plus. La Russie elle-même ajourne son ancienne politique. Elle renonce au protectorat exclusif qu'en fait elle exerçait sur la Porte> et que, par le traité d'Unkiar-Skélessi , elle avait tenté d'ériger en droit. Elle consent à le voir remplacer par un protectorat européen.
» Ainsi, pour l'empire ottoman^ la Syrie est une ques-
tion vitale. Pour l'Europe, aucune que3tion redoutable ne s'élèvera à côté de celle-là. D'une part, il y a nécessité à employer la force ; de l'autre, il n'y a, dans l'emploi de la force, aucun danger,
» Entre ces deux politiques, plusieurs transactions ont été tentées.
» 1» Tentative française. L'Egypte et la Syrie appartiendront héréditairement au pacha. L'Arabie, Candie et le district d'Ads^na seront restitués au sultan.
D 2® Tentative anglaise. Le pacha aura l'Egypte héréditairement, et la plus grande partie du pachalik d'Acre, y compris la place, viagèrement. Il rendra tout le reste.
» 30 Ouverture autrichienne. Le pacha aura l'Egypte héréditairement, la Syrie viagèi^ement. Il rendra l'Arabie, Candie et Adana.
y> Toutes ces tentatives ont échoué :
)» Parce que la France, fidèle à son thème, a toujours refusé de donner formellement, à aucune transaction, la sanction de la coercition, en cas de refus du pacha ;
D Parce que lord Palmerston, fidèle aussi à son thème, a toujours refusé de laisser au pacha la Syrie.
» Pour avoir dés chances de succès, l'ouverture de l'Autriche aurait eu besoin d'abord d'être vivement poussée par l'Autriche et la Prusse d'une part, par la France de l'autre ; .ensuite d'être sanctionnée par la coercition unanime, en cas du refus du pacha.
» Ces deux conditions lui ont également manqué.
» Pendant le cours de ces essais de transaction, un double travail se poursuivait :
r» En Orient, par la France, pour amener, sans le
concours des autres puissances^ un arrangement direct entre le sultan et le pacha ;
» A Londres, par lord Palmerston, pour amener, en laissant la France en dehors, un arrangement à quatre, qui assurât, par la force, la restitution de la Syrie au sultan.
p L*explosion de la tentative d^arrangement direct entre le sultan et le pacha, coïncidant avec Tinsurrection de Syrie, a décidé la conclusion et IVrangement entre les quatre puissances, et la sigilaturede la convention du i5juiUet.
» La convention du 15 juillet, c'est le thème de lord Palraerston mis en pratique : rien de moins, ri^ de plus.
» Il n*y a point là de coalition générale et perma* nente contre la France, sa révolution, son gouvernement. Ce n'est point la résurrection de la Sainte-Al- Uance.
» Il n'y a point de rapprochement et de concert entre des ambitions naguère rivales. Ce n'est point une prébce au partage de l'empire ottoman.
» Non-seulement il n'y a, en fait, rien de cela dans la convention du 15 juillet, mais rien de semblable non plus en intention. Et si, dans l'état actuel des choses, l'une des quatre puissances essayait d'y mettre ou d'en faire sortir cela, l'alliance se dissoudrait.
)» Il y a dans la convention du 15 juillet :
» Pour l'Angleterre,
» L'affaiblissement du pacha, vassal trop puissant de la Porte, ami trop puissant de la France;
» L'abolition du protectorat exclusif de la Russie sur la Porte ;
» C'est-à-dire la Porte fortifiée , la France et la Russie contenues.
» — Pour r Autriche et la Prusse,
» Les mêmes résultats que pour l'Angleterre; plus une alliance avec l'Angleterre amenant quelque affaiblissement de la Russie.
» — Pour la Russie,
Tt L'ajoumemçnt de son ambition et le sacrifice de sa dignité en Orient; mais en revanche, — la séparation de la France et de l'Angleterre, — le terme des engagements périlleux contractés par le traité d'Unkiar- SkélessL — Tout cda sans perte réelle de la position et de l'avenir russe envers la Porte y probablement même avec un afiaiblissanent général des musulmans.
» La convention du 15 juillet dnsi rendue à^son vrai sens, pour les puissances qui l'ont signée, qu'y at-il pour la France, soit dans la convention même, soit dans la façon dont elle a été conclue?
^ 11 y a une offense et des dangers.
n Pour conclure la convention, on s'est caché de la France. Puis on s'est excusé en disant que la France aussi s'était cachée des quatre puis^sances pour cpn^ dure entre le sultan et le pacha un arrangement direct. C'est là un mauvais procédé, ce n'est pas l'offense réelle.
» L'offense réelle, c'est le peu de compte que l'Angleterre a tenu de l'alliance française. Elle l'a risquée, elle l'a sacrifiée pour un intérêt très-secondaire, le retrait immédiat de la Syrie au pacha. La France professait le
statK qao, L*alliance française valait bien pour TÀngleterre Tajournement^ jusqu'à la mort dupacha^ des plans de lord Palmerston sur TOrient.
» Les dangers du traité sont ceux que la France, de^ puis Torigine des négociations, n*a cessé de signaler :
» La résistance obstinée du pacha ;
» L'ébranlement , peut-être le bouleversement de l'empire ottoman;
» Les quatre puissances entraînées au delà de leur but par la nature des moyens qu'elles seront forcées d'employer; et toutes les grandes questions., tous les événements auxquels peut donner lieu leur intervention armée dans l'empire ottoman , s'élevant tout à coup à propos de la petite question de la Syrie.
» Voilà ce qu'il y a, pour nous , dans la convfintion du 15 juillet. Voilà les motifs qui ont déterminé notre attitude et nos préparatifs. Motifs, à coup sûr, très-légitimes et suffisants. On a bien légèrement renoncé à notre intimité. On a bien légèrement ouvert en Europe des chances terribles. Nous avons ressenti l'offense et pourvu au danger.
» Maintenant la convention s'exécute. Elle s'exécute sérieusement, dans son but avoué. Quelle conduite prescrivejit à la France, d'abord l'intérêt national, ensuite la politique constamment exprimée et soutenue dans le cours de l'affaire ?
)) La France doit-elle faire la guerre pour conserver la Syrie au pacha ?
» Évidemment, ce n'est pas là un intérêt assez grand pour devenir un cas de gueiTe.
» La France, qui n'a pas fait la guerre pour affranchir
la Pologne de la Russie et Tltalie de T Autriche, ne peut rais<»iuabl6ment la faire pour que la Syrie soit aux mains du pacha et non du sultan.
» La guerre serait ou orientale et maritime, ou conti* nentale et générale.
» Maritime, l'inégalité des forces , des donmiages et des périls est incoutestable.
» Générale, la France ne pourrait soutenir la guerre qu'en la rendant révolutionnaire, c'est-à-dire en abandonnant la politique juste, sage et utile qu'elle a suivie depuis i8S0 , et en transformant elle-même l'alliance des quatre puissances en coalition ennemie.
» L'intérêt de la France ne lui conseille donc point de faire de la question de Syrie un cas de guerre.
)> La politique jusqu'ici exprimée et soutenue par la France, quant à l'Orient, ne le lui permet pas.
» Nous avons hautement et constamment dit que la distribution des territoires entre le sultan et le pacha nous importait peu; que si le pacha voulait rendre la Syrie, nous n'y objections point ,• que la prévoyance de son refus, de sa résistance et des périls qui en devaient naître pour l'empire ottoman et la paix de l'Europe, était le motif de notre opposition aux moyens de coercition. En faisant la guerre pour conserver au pacha la Syrie, nous nous donnerions à nous-mêmes un éclatant démenti, im de ces démentis qui affaibhssent en décriant.
Est-ce à dire que la France n'ait rien à faire que d'assister, l'arme au bras, à l'exécution de la convention du 15 juillet, et que son langage, son attitude, ses préparatifs doivent rester, en tous cas, une pure démonstration?
» Certainement non.
» Si le pacha résiste^ si les mesures de coercition se prolongent et se compliquent, ce que la France a annoncé peut se réaliser. La question dç Syrie peut soulever d^autres questions. La guciTC peut naître spon* tanément, nécessaii'ement , par quelque incident imprévu, au milieu d*une situation périlleuse et tendue.
» Si la gueire naît de la sorte, non par la volonté et le fait de la France, mais par suite d*une situation que la France n*a point créée , la France doit accepter la guerre. D*ici là, elle doit se tenir prête à Taccepter.
» 11 se peut aussi, c'est à mon avis la chance la plus croyable, que, dans le cours de la coercition, les quatre puissances soient amenées à intervenir dans Tempire ottoman d'une façon qui oblige la France à y paraître elle-même, non pour faire la guerre à la Porte ni aux quatre puissances, mais pour prendre elle-même, dans rintérêt de sa dignité et de l'avenir , des sûreté;», des garanties.
» Si des armées européennes entraient en Asie;
» Si des forces européennes s'établissaient sur tel ou tel point de l'empire ottoman, soit de la côte, soit de rinténeur;
» Si des. troupes lusses occupaient Constantinople, et des flottes anglaises et russes la mer de Marmara ,- * . » Et dans je ne sais quel cas qu'où ne saurait déterminer d'avance, la France pourrait et devrait peut-être intervenir à son tour sur le théâtre des événements, et y faire acte de présence et de pouvoir.
» Quels seraient ces actes? On ne peut pas, on ne doit pas les dire d'avance, pas plus que les cas auxquels ils
correspondraient. Tout ce qii*on peut dire^ c'est que la France doit être prête et décidée à les accomplir.
m La guerre pourrait naître de ces actes. Elle serait alors inévitable et légitime. Je penche à croire (jumelle n'en naîtrait pas, et que les quatre puissances, à leur tour, suppoileraient beaucoup de la part de la France plutôt que d'entrer en guerre avec elle, quand elle aurait fait preuve à la fois dé modération et de vigueur.
» Voilà, mon cher ami, après mi!ire réflexion, la seule conduite qui me paraisse prudente, conséquente et digne, j'ajouterai loyale. J'ai été sur le point d'écrire cela à thiers lui-même. J'y ai renoncé. Je ne veux pas qu'il puisse me supposer la prétention de lui dicter sa politique, ou quelque préméditalion de séparation. Mais, d'une part, je désire qu'il sache bien ce que je pense; de l'autre, j'ai besoin de savoir moi-mên!e où il en est, et s'il se propose de marcher dans cette lignelà; car, pour mon compte, je n'en pourrais suivre une autre. C'est à vous que je m'adresse pour être édifié à ce sujet, bien sûr que vous comprendrez l'importance que j'y attache. Vous pouvez faire de ma lettre tel usage que vous voudrez, soit la montrer, soit la garder pour vous seul, selon ce qui vous paraîtra bon. Je m'en rap • porte à vous pour faire arriver, comme il convient, la vérité que je dis, et pour m'envoyer celle que je demande.
» En attendant votre réponse, je poursuis ici mes eff<Hls pour une transaction.
D Tout à vous, mon cher ami. »
2Sn MÉMOIRES