‹ Mémoires d'un bourgeois de ParisChapitre 32 sur 71 · M. GUIZOT AU DUC DE BROGLIE · texte numérisé non relu

M. GUIZOT AU DUC DE BROGLIE

tf Londres, IS octobre 1840. ' )) Mon cher ami ^

D On a reçu ici avec satisfaction la dépêche sur la déchéance du pacha. On ne veut pas pousser les choses à Pextrême. On est bien aise de rentrer en conver^ sation avec la France. On lui répondra avec le désir qu*eUe soit satisfaite de la réponse^ comme on Ta été de la dépêche, et que de là sorte un arrangement. On écrira, je crois, à Gonstantinople. Le cabinet se réunira jeudi.

y> Mais je suis très-inquiet^ inquiet du dedans encore plus que du dehors. Nous retournons vers 1831, vers Tesprit révolutionnaire exploitant l'entraînement national, et poussant à la guerre sans motif légitime, sans chance raisonnable de succès, dans le seul but et le seul espoir des révolutions.

p Je dis sans motif légitime.

» La question de Syrie n*est pas un cas de guerre légitime. Je tiens cela pour évident.

T» Aucune autre question n*e&t élevée jusqu'ici, en principe, par ]a convention d iu5 juillet, en fait, par son exécution. Aucun grand intérêt de la France n'est attaqué, ni son indépendance, ni son gouvernement, ni ses institutions, ni ses idées, ni sa libre activité, ni sa richesse.

» Ce qu'on tente en Orient peut amener autre chose que ce qu'on tente. Des questions peuvent naître là, des événements peuvent survenir auxquels la France ne

saurait rester étrangère. C*est une raison de s*armer, de se tenir prêt. Ce n'est pas une raison d'élever soi-même. en Occident des événements et des questions plus graves encore^ et qui ne naissent point naturellement.

9 On a tenu peu de compte de Tamitié de la France. Elle est blessée, et très-justement. C'est unenraison de froideur, d'isolement, de pratique parfaitement indépendante et purement personnelle. Ce n'est pas un cas de guerre. L'offense n*est pas de celles qui commandent et légitiment la guerre. On n'a voulu ni insulter, ni défier, ni tromper la France. On lui a demandé son concours. EUe Ta refusé, aux termes qu'on lui proposait. On a passé outre avec peu d^égards. Il y a insouciance et mauvais procédé, non pas affront.

1» Âpres les motifs, je cherche les chances.

ï> Il ne faut pas s'y tromper, née de la sorte et sous * cette impulsion, la guerre serait générale. Par honneur comme par intérêt, les quatre puissances se tiendraient unies. L'alliance antiégyptienne deviendrait une coalition antifrançaise. La France elle-mêpie y pousserait. La guerre générale et révolutionnaire est la seule que veuillent ceux qui veulent la guerre, la seule dont ils puissent rêver le succès.

D En Frftnce, aujourd'hui, je crois à la violence révolutionnaire des factions ; je ne crois pas à l'élan révolutionnaire de la nation.

D Au dehors, pas de grande cause à soutenir : tii la sûreté, ni l'indépendance nationale n'est menacée. Au dedans, pas de grande conquête à faire : le pays a le régime qu'il voulait.

V Des passions anarchiques dans quelques hommes.

ou même dans une portion de la multitude, ne sont pas l'élan révolutionnaire d'un peuple.

y> Les factions politiques conspireraient ; les passions personnelles éclateraient : le pa^fsne se soulèverait pas.

» L'anarchie ne peut plus faire, en France, que du bruit et du mal. Ses espérances sont des illusions coumie ses forces.

» En Europe, la guerre révolutionnaire ne trouverait pas chez les peuples tout l'appui qu'on s'en promet.

V En i 830, sur bien des points, une grande épreuye a été faite, après beaucoup de petites, taitées de 1814 à 1830. Presque partout, les forces révdutionnaircs se sont trouvées insuffisantes. Les espérances révolutionnaires ont été déçues.

m S'il y a des gens qui oublient, il y en a qui se souviennent, et l'expérience affaiblit ceux qu'elle ne change pas.

» L'esprit de nationalité et d'amélioration gradttdie, sous le, gouvernement national, a gagné plus de terrain en Europe que l'esprit de révolution.

w L'esprit de nationalité dcHmnerait en Allemagne.

D L'Espagne est déchirée, l'Italie énervée, la Pologne écrasée. Je ne dis pas que ce ne soit rien. Pourtant, quelle force considérable et durable pouvons-nous espérer de là?

p Et à quel prix ? Au prix de notre honneur. Nous le disons depuis dix ans : c'est l'honneur de notre gouvernement d'être devenu un gouvernement le lendemain d'ime révolution, d'avoir soutenu nos droits sans faii'e nulle part appel aux passions, de s'être créé par la résistance et maintenu par l'ordre et ]a paix. Cesserons*

nous de le dire? Ghangerons-novs tout à coup de maximes, de' langage, d'altitude, de conduite?

D Gela n*est pas possible : la tentative serait honteuse et fatale. Pour son honneur comme pour sa sûreté, la France est vouée à la cause de la paix. La guerre pom* les plus grande, les plus pressants intérêts nationaux; la guen-c inévitable, évidemment inévitable, la guen'e défensive peut seule lui convenir. Si la France est attaquée, qu'elle repousse l'attaque. Si sa dignité exige quelque part, en Orient comme à Anvers, comme à Ancône, comme au Mexique, quelque acte de présence et de force, qu'elle l'accomplisse et dise en Faccomplissant à l'Europe : « Venez me chercher chez moi: d C'est là pour nous la seule conduite sûre, conséquente et digne.

» Vous savez, vous pensez tout cela comme moi, mon cher ami, j'en suis sûr. Aussi c'est pour moi-même, non pour vous, que je vous le dis. Je suis loin, je vois de loin le mouvement, Tentraînement. Je ne puis rien pour y résister* Je suis décidé à ne pas m'y associer. Je vous l'écrivais il y a trois semaines : je ne saurais juger de l'état des esprits en France, ni apprécier ce qu'il prescrit ou permet au gouvernement. 11 se peut que la guerre, cette guerre dont j'entends parler, la guerre générale, révolutionnaire, agressive, qui ne me paraît pas commandée par l'état des choses, soit rendue inévitable par l'état des idées et des sentiments publics. Si cela était^ je ne m'associerais pas davantage à une politique qui me paraîtrait pleine d'erreur et de péril. Je me tiendrais à l'écart.

x> J'ai confiance dans les Ghambres. J'ai toujoiurs vu^ dan? les moments liès-critiques, le sentiment du péril,

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du devoir et de la responsabilité s'emparer des Chambres et leur donner des lumières, un courage, des forces qui, en temps tranquille, leur auraient manque, comme à tout le monde. C'est ce qui est arrivé en 1831. Nous nous le sommes dit très-souvent : sans les Chambres^ sans leur présence, sans leur concoure, leurs débats; sans cette explosion légale, sans cette lutte organisée des passions et de la raison publiques, jamais le gouvernement n'eût résisté à l'entraînement belliqueux et révolutionnaire, alors si vif et si naturel; jamais le pays n'eût trouvé en lui-même tant de sagesse et tant d'énergie pour soutenir son gouvernement. Sommes-nous à la reiUe d'une seconde épreuve? Peut-on espérer un second succès? Je l'ignore; mon anxiété est grande, mais ma confiance va à la même adresse. C'est par les Chambres seules, par leur appui, par la discussion complète et sincère dans leur sein, qu'on peut éclairer le pays et conjurer le péril, si on le peut.

» M(Hi cher ami, conseillez, soutenez, faites prévaloir cette politique-là ; car, encore une fois, je suis &ûr que c'est aussi la vôtre. Elle aura ici, dans la Chambre, partout et sous toutes les formes, mon concoiu^ le plus actif, le plus dévoué. Je serai à Paris je ne sais quel jour, mais, à coup sûr, pour les premiers débats de la session* Je ne puis, à aucun prix, me dispenser d'y assister. Je me le dois à moi-même. Je demande aujourd'hui un congé qui ne souffrira, je pense, aucune difficulté.

y> Adieu, n&on cher ami, je n'ai jamais été plus inquiet et plus convaincu. »

On le voit, M. Gui2ot ne se préoccupait point de pe-

tites Tanitds personnelles, de désappointements, de défaites de tribune; mais il songeait, avant tout, aux grands intérêts du pajs, et se montrait toujoui*s en dé* fiance, toujoui^ armé contre l'esprit révolutionnaire, contre ranaixhie.

M. Guizot aimait et défendait sincèrement le régime parlementaire. Il ne compte pour rien la guerre des journaux, la guerre des oppositions dans les Chambres: il croit à la vérité, à la justice, à la raison ; il croit eu lui, pour faire triompher la raison, la justice et la vérité.

M. Thiers n*aime sincèrement ni la liberté de la presse, ni la liberté delà tribune. Quand il est au pouvoir, les discussions de la presse et de la tribune le troublent , Tirritent, au point d'affaiblir parfois les ressources de son esprit. Il ne se passionne pour ces deux libertés que lorsqu'il dirige l'opposition, que lorsqu'il mène à des combats de scrutin une minorité que souvent il dupe après l'avoir égarée.

L'orgueil de M. Guizot ne blesse personne, tant il est concentré, tant il s'appuie sur des sentiments nobles, élevés. L'orgueil de M. Thiers blesse tout le monde, tant il s'affiche d'une façon quelquefois puérile et montre de dédain pour autrui. Président du conseil et ministre des affaires étrangères pendant la durée du cabinet du i^^ mars, M. Thiers, en lisant une dépêche qu'il recevait de M. Guizot, appuyait un jour du ton le plus vaniteilx sur ces mots : J'ai reçu vos insiructiom. « Je n'aimerais pas, moi, ajoutait-il, recevoir deç instructions. D

Que j'ai souvent vu M. Thiers pris d'enjouement pas-

sager pour les personnes et changeant d'opinion sur les choses ! Pendant la monarchie de juillet, dans ses caprices d'appréciation et quelquefois aussi dans ses intérêts du moment, il lui arrivait souvent de comparer tel général à un Masséna; mais souvent aussi le Masséna de la veille n'avait jamais gagné la moindre petite bataille le lendemain. Certes , M. Thiers a des penchants et du goût pour les hommes de savoir, de talent et d'esprit; mais il faut que ceux-là mêmes acceptent sa domination, se dévouent à ses passions mobiles^ s'ils veulent conserver quelque faveur près du maître. Sous le régime parlementaire surtout, les ambitieux avaient à recruter une clientèle dans les assemblées : M. Thiers voulait pour clients des sujets dont l'obéissance fût éprouvée; M. Guizot voulait des amis qui lui fussent unis par une vive communautés d'opinions. Pendant son passage aux affaires, M. Thiers, selon ses propres paroles, appelait et voulait autour de lui, non des collègues, mais des commis ; on était toujours, à ses yeux, assez capable, assez habile, lorsqu'on se montrait assez souple , assez soumis, a L'esprit révolutionnaire, dit M. Thiers, se compose dépassions pour le but et de haines pour ceux qui font obstacle. » Paroles cyniques qui résument toute sa vie d'écrivain et d'homme d'État !

M. Guizot, au contraire , a fait la fortune politique d*un grand nombre d'hommes distingués, mais qui n'achetaient leur élévation qu'à prix de talents et de sûreté de principes. L'esprit révolutionnaire veut trouver, à l'occasion, des complices pour détruire; la politique contraire veut des alliés fidèles pour conserver.

Entre M. Thiers et M. Guizot il n'y avait pas seulement rivalité de tribune, d'illustration, d'ambition politique; différence d'éducation, d'études, d'antécédents, de goûts, de penchants naturels et de mœurs intimes ; mais opposition profonde de doctrines^t de principes, si toutefois M. Thiers a jamais eu des principes et des doctrines.

Après avoir suscité une révolution en 1830, après avoir fait des prodiges de talent pour consolider le trône de juillet, tant qu'il eut la confiance et la faveur de Louis-Philippe, M. Thiers, par des caprices de caractère, par des fantaisies d'esprit, par d'impardonnables imprévoyances, par des entraînements de lutte de tribune, par des rivalités passionnées de pouvoir et de situation, eut le malheur d'ouvrir la porte à une seconde révolution , celle de février 1848, plus menaçante encore pour la société que la première. C'est là le reproche sérieux et mérité que le pays a le droit d'adresser à cet homme d'État. Hâtons-nous de dire que l'homme privé inspire de vives sympathies par ses brillantes qualités d'esprit, par les mérites d'un caractère facile, tolérant, incapable de vengeance.

Un certain chevalier de Fonvielle, de Toulouse, vieux royaliste peu considéré, même dans son parti, parle dans ses Mémoires historiques d'un petit homme du nom de Thiers , qu'il rencontra à bord sur un des bâtiments d'une escadre faisant voile pour Garthagène. Ce Thiers (le nom est écrit ainsi), dit l'émigré Fonvielle, était le fils d'un archiviste de Marseille. Il est de notoriété, à Marseille, que M. Thiers, l'ancien ministre, est le petit-

fils de cet archiviste. U s*agit donc, dans le rédt de Tauteui* des Mémoires^ du père de rhomma d*Ëtat.

« Ce petit homme^ dit Fonvielle, était doué d'un babil superficiel, qui, pendant quelques jours , lui donnait Favantage de pouvoir amuser une société trèsagréablement.

» Sa figure était grotesque, se j yeux expressifs, sa pantomime diôle, et quelques iJilies heureuses lui échappaient quelquefois. A Ten croire, il s'était trouvé partout; on ne parlait de rien qu'il n'en eût été témoin. Il avait été officier de marine, disait- il en présence d'une foule de marins qui n'avaient jamais entendu parler de lui. U avait fait le voyage autour de monde avec le capitaine March ind. De vrais officiers du maiine lui disputaient ces faits par des rapprochements capables de l'embarrasser : il s'en tirait toujours avec adresse, et il était si précis dans l'emploi des termes techniques, dans la description des pays qu'il disait avoir parcourus, dans la désignation des latitudes, dans ceUe des personnages et dans la date des faits, qu'il forçait ses conti'adicteu^ à lui laisser le dé. U résonnait sui* l'art nautique avec une assurance imperturbable, expliquant toutes les manœuvres, démontrant tous les principes de la navigation, même ceux de la construction, donnant leur nom à chaque pièce de bois ou de métal qui forme 1% carcasse d'un navire, à tous ses mâts, à toutes ses vergues, à toutes ses voiles, à toutes les parties de son gréement ou de son armement. Pas un marin français ne fut sa dupe ; tous demeurèrent convaincus qu'il n'y avait pas un mot de vrai dans tout ce qu'il di-

sait; mais ils étaient forcés de lui accorder qu*il était impossible de trouver un perroquet de théorie qui eût le bec plus affilé. »

Ne troiive-t-on pas dans Tétude de ce petit Tiiiers^ divertissant par son babil tous les officiers du bord^ les rudiments héréditaires des qualités d*esprit^ des prétentions et des défauts de M. Thiers premier ministre : rudiments grossiers^ développés dans le sens droit par de l'instruction^ par un esprit judicieux, élevé, et par un cœur sinon vertueux, du moins honnête ?

Il me reste, pour achever ce tableau du régime par* lemen taire sous Louis-Philippe, à étudier le ministère du 29 octobre, dont M. Gutzot fut le chef.

Les suites funestes de la coalition devinrent une leçon pour M. Guizot. Cet homme d'État n'avait point changé de principes; il s'était seulement prêté trop légèrement aux entreprises de M. Thiers, qui possède au plus haut degré l'art de séduire, d'entraîner et de comprometre. Que de cœurs honnêtes et sages il a poussés aux imprudences et aux folies !

L'éloquent député de Lisieux retrouva vite dans la Chambre une majorité qui l'aida à faire oublier les fautes et les suites de la coalition, à réparer au dehors surtout les incartades et les faiblesses de M. Thiers.

1^ La question turco-égyptienne fut pacifiquement résolue ;

2^ Le droit de visite fut modifié par le gouvernement anglais d'après le vote de la Chambre des députés

• 30 La prise de possession des îles Marquises et Je pro-

tectorat sur Taïti furent des faits acquis et consentis pai* FÂngleterre elle-même ;

40 L'influence française , troublée^ compromise en 1840^ fut rétablie en Allemagne;

50 Pour Cracovie, protestation ferme, incessamment renouvelée, dans le même intérêt que TAngleterre, aux termes du traité de Vienne;

6^ Les mariages espagnols s'accomplissent.

C'est ainsi que M. Guizot suivait avec TAngleterre une ligne commune dans les questions de sympathie politique, d'exécution des traités, et marchait dans un sens séparé quand il le fallait pour les intérêts du pays : tout cela sans Marseillaise chantée par les parterres des théâtres, sans ridicules insultes au Rhin allemand.

Les cabinets étrangers accordaient pleine et entière confiance aux paroles de M. Guizot, et citaient sa cch*respondance comme modèle. Sous le ministère du 29 octobre, la diplomatie française à beaucoup gagné dans la considération et la confiance de l'Europe, par l'action continue d'une politique conservatrice et réfléchie, succédant aux jactances sans effet, aux notes cavalières, sans suite et sans but de M. Thiers.

Au dedans, l'émeute a disparu de Paris ; mais le ministère du 29 octobre n'a su ni voir ni entendre la propagande communiste que dénonçaient les rapports des préfets. M. le comte Duchàtel, homme honorable, instruit, fécond en aperçus et en idées, dans les dernières années du cabinet dont il faisait partie, n'était plus assez ministre de l'intérieur, et je vais dire pourquoi.

Un des faits saillants de la politique de M. Guizot^xe

sont les mariages espagnols. Le président du conseil du cabinet du 29 octobre fit prévaloir en Espagne les intérêts français sur les intérêts anglais d'un prince de Cobourg. L'opposition accusa dès lors M. Guizot d'avoir profondément irrité l'Angleterre et lui en fit un reproche. C'était là une de ces inconséquences familières à ces patriotes qui se plaignaient tous les jours qu'on ne traitât pas assez cavalièrement les cabinets étrangers. Mais ce qu'il y eut de plus grave, c'est que M. le comte Duchâtel fit aussi, lui, une sotu'de opposition aux mariages espagnols de M. Guizot. M. le comte Duchâtel rêva dès lors pour lui-même la conquête de la présidence du conseil et du ministère des affaires étrangères. D'un esprit froid, judicieux, d'un caractère digne et plein de respect pour les convenances, M. le comte Duchâtel devint un dissolvant patient, timide mais résolu, du cabinet du 29 octobre. 11 n'y eut plus, pour ainsi dire, dans ce cabinet, de ministre de l'intérieur. On ne recevait plus les préfets , le communisme s'installait et prêchait jusque dans les villages ; on le laissait dire et faire. M. Guizot n'avait plus près de lui qu'un futur candidat au portefeuille des affaires étrangères ; seulement le collègue et l'ami de M. Guizot, dans son honnêteté, comprenait qu'il ne pouvait prendre sa place qu'après la chute du cabinet tout entier; et comme malgié lui, peut-être à son insu, il travaillait à sa ruine en divisant la majorité pour la rallier ensuite à son profit.

Voici les faits à l'appui de ces appréciations.

En 1846, les élections avaient réussi au delà des espérances de M. le comte Duchâtel, ministre de Tinté-

rieur. Ces élections étaient son œuvre personnelle: « Les mauvais reviennent bons, me dit-il im jour ; les bons reviennent excellents. »

Le roi remercia le ministre de Fintéiîeur de ce grand service rendu à la monarchie; mais, soit que ce dernier ne trouvât pas le roi, alors préoccupé des mariages espagnols, assez reconnaissant, soit qu*il blâmât la poli* tique qui présidait aux mariages espagnols, à partir de ce moment, il prit de Thumeur, de Téloignement, presque du dégoût pour les affaires. Il toml)a malade au mois de mai 1847, pendant la session, quitta l'hôtel du ministère de l'intérieur pour s'installer dans son hôtel de la rue de Varennes. 11 voulut même se retirer tout à fait du cabinet : tous ses amis politiques, sa femme^ sa famille, le décidèrent avec peine à garder son portefeuille.

Entre les deux deinières sessions de la monarchie de juillet, ce fut M. Duchâtel qui provoqua une crise ministérielle en exigeant l'exclusion de M. Laplagne, mmistre des finances ; de M. de Moline de Saint-Yon, ministre de la guerre; de l'amiral Mackau, ministre de la marine. On ne s'était assuré l'adhésion d'aucim nom nouveau. Les ministres exclus se trouvèrent remplacés par M. le général Trézcl, par M. Jayr, par M. le duc de Montebello, dont les nominations furent publiées au Moniteur en leur absence et sans qu'on eût reçu leur consentement. M. Jayr remplaça au ministère des ^travaux publics M. Dumon; M. Dumon remplaça M. Lacave- Laplagne aux finances.

Cette inquiétude, ce découragement, cette sourde ambition, au moins iiilenipe&tivo, de M. le comte Duchâtel,

firent entrer Tanarchie dans le cabinet et dans la Chambre. Pour lutter contre une opposition violente^ faisant appel dans des banquets aux plus mauvaises passions de la rue, il n'y eut plus qu'un ministère afTaibli, dësuniy et dans lequel M. Guizot ne pouvait suffire à tout. Cette situation fut, selon moi, une des premières causes politiques et morales de la révolution de 1848. Nous allons voir eu effet les événements se précipiter et l'anarchie s'étendre jusqu'à la catastrophe du 24 février.

J'ajouterai que les sept années de paix au dedans et au dehors, dues au cabinet du 29 octobre, donnèrent à la France une prospérité matérielle et un vif entrain de spéculations et d'affaires. En France, le malheur, les souffrances retrempent et élèvent les âmes ; Tivresse du bien-être, les joies de fortunes subites jettent du délire dans les cœurs : on prend souvent alors la débauche comme distraction, le luxe et l'éclat comme étourdissement , la cupidité devient une fièvre générale.

Vers la fin du ministère du 29 octobre, de tristes scandales éclatèrent dans les hautes régions de la société. Les hautes classes doivent plus que des secours, plus qu'un appui moral aux classes inférieures : elles leur doivent de bons exemples. Le tiei-s état fit surtout Fes conquêtes de 89, grâce au discrédit moral dans lequel tomba ia noblesse pendant le dix-huitième siècle. Plus d'un procès célèbre servit, en 1846 et t847, de texte et d'arguments aux prédications du communisme. Dans les Chambres, du haut de la tribune, on prédit, même à courte échéance^ une révolution.

Ce n'est pas tout : Fhistoire de nos diverses révolutions défrayait le mouvement littéraire du temps. L'Histoire des Girondins, ou plutôt leur panégyrique, excitait au plus haut' point la curiosité publique et était lue avec le plus vif intérêt en bas et en haut de la. société.

Il me reste à dire dans quelles conditions, par quelles défaillances s'accomplit la catastrophe de février.

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