‹ Mémoires d'un bourgeois de ParisChapitre 33 sur 71 · LES JOUBRËBS DE FÉVRIER 184B · texte numérisé non relu

LES JOUBRËBS DE FÉVRIER 184B

Le banqnet da xiie arrondissement, — Réanion chez M. Odiion Barrot.

— Procès-verbal signé par des délégués de ropposicion et par des délégués de la majorité. — Le National. -> Les prédications dans les ateliers. — Explications entre les ministres et le roi. — La reine et le doc de Montpensier. — M. Mole est appelé. — La soirée da 23. — Les ministres réunis chez M. Duchâtel. — Les nouvelles de U soirée y parviennent. — La nuit du 33 au S4. — La proclamation de M. Thiers.— La matinée du 24. — M. Guizot.— Le roi et M. Thiers.

— Déjeuner de la famille royale. — M. de Rémusat. — M. de Girardin.

— M. de Montalivet. — Incendie des voitures du roi. — Le Châteaud'Eau.

Pétudierai tout à la fois ce qui se passa pendant les trois journées de février à la Chambre des députés, au palais des Tuileries, dans les conseils des ministres et dans la rue.

Dès les premiers jours du mois de février 1848 se décida et s'organisa le banquet du xn^ arrondissement de la ville de Paris, sous le nom de Thonnête M. Boissel, député, qui obéissait aux instigations de quelques membres du conseil municipal, alors nommés à l'élection*

Les rédacteurs du Constitutionnel reçurent pour ce banquet une lettre d'invitation sur papier rose.

Des commissaires furent choisis dans divers arrondissements de Paris, parmi les électeurs de Topposition la phis avancée. Après s*être concertés entre eux, ils se firent admettre dans une commission de députés qui se réunissait fréquemment chez M. Odilon Barrot. Toutes les opinions se produisaient là avec franchise. Chose rare dans les discussions, tout le monde fut du même avis : tout le monde tomba d'accord qu'il y aurait pour la liberté un grand danger à engager une guerre des rues contre le pouvoir à propos des banquets. Les patriotes les plus exaltés, ceux que la révolution de février éleva bientôt aux plus hautes dignités, se montraient presque violents de modération.

« N'allons pas trop loin, ne sortons pas des limites de

la légalité ; nous ne sommes pas en mesure d'agir : le peuple n'est pas prêt. Au premier choc nous succomberions inévitablement, et le triomphe de n~os idées serait peut-être reculé de cinquante ans. 11 ne s'agit que de faire constater d'une manière régulière et légale, sans collision, le droit de réunion ; toute imprudence, toute entreprise qui aurait un autre but serait condamnable. » Tel était alors le langage de MM. Marrast, Recurt, Garnier-Pagès, Pagnerre. MM. Thiers, Odilon Barrot et tous leurs collègues de l'opposition dynastique partageaient et encourageaient ces sentiments, ces résolutions. Il ne restait plus qu'à aviser aux moyens de faire constater légalement le droit de réunion, en évitant toute violence. 11 fut décidé qu'un certain nombre de députés amis du ministère et un certain nombre

de membres de Vopposition formeraient une commission pour s'entendre à ce sujet. MM. Léon de Maleviile, Berger, Duvergier de Hauranne, représentant l'opposition ; MM. Yitet et dd Morny, représentant la majorité conservatrice, se réunissent dans un des bureaux de la Chambre. Là, un traité de conciliation est discuté, arrêté et signé entre eux.

Voici le procès-verbal de celte conférence :

Dans le batd*éloigner une collision qui pourrait, en trou-' blant Tordre public, comprometlre nos institutions et nos libertés, et d'éviter réciproquement au gouvernement et au parti de Topposition un ridicule ou un danger, MM. Duvergier de Hauranne, Léon t!e Maleville et Berger, Violet et de Morny, se sont réunis, en s'en^ageant à user de leur influence pour faire adopter, chacun par leur parti, les résolutions et arrangements qu'ils auront jugé utile et prudent de prendre dans les circonstances actuelles.

Le but de cette entrevue ainsi déterminé, la situation relative des partis a été exposée ainsi qu'il suit :

Le ministère, dans la discussion de l'adresse, a déclaré qu'il croyait avoir le droit d'interdire les banquets, en vertu des lois et règlements généraux de police ; qu il ne jugeât donc pas nécessaire d'apporter aux Chambres une loi nouvelle, se trouvant suffisamment armé à cet effet, mais que la question de légalité se viderait ailleurs.

Or, quel est le moyen loyal et logique d'arriver à cette solution ? Évidemment aucun , si le gouvernement ne s'y

Erôte pas jusqu'à un certain point. Il faut d'abord qu'un aoquet soit annoncé, que l'autorité en soit avertie, le local désigné, les préparatifs disposés. Supposant alors que le gouvernement, se croyant fort de son droit, fasse envahir la salle et s'oppose par la force à l'entrée des convives, qu'en peut-il résulter ? Deux alternatives :

Ou bien les députés et leur suite tenteront de forcer l'entrée, et, indépendamment de la gravité d'un pareil acte et de ses conséquences, ce fait constituera un acte de rébellion : la question sera donc dénaturée et la légalité demeurera incertaine ;

Oa bien les députés et leur suite préféreront ne pas amener une collision sanglante et s'en retourneront paisiblement. Alors il n'y aura ni délit, ni contravention, rien à verbaliser, rien à juger, et la question restera encore en suspens comme un germe de fermentation entre les partis.

Ni le gouvernement ni Topposition n'ont à gagner à aucune de ces deux solutions.

Les cinq membres ont reconnu la vérité de ce premier exposé de la question. Ils sont tombés d'accord que le seul moyen d.'arriver à une solution qui mtt un terme à cette situation si tendue, était que le gouvernement consentit ?i laisser la contraveniioii arriver au point où elle pût être légalement constatée, afin qu'à la suite d'une condamnation prononcée par défaut, par un juge de paix, on pî.'; par appel, soumettre la question légale à la juridiction éclairée de la cour de cassation.

Les conventions suivantes ont donc été arrôlées de bonne foi entre les cinq membres, comme gens lopux et honnêtes, animés d'une intention sage et patriotique.

Les députés de l'opposition feront tout ce qui leur sera humainement possible pour que l'ordre ne soit pas troublé. Ils entreront paisiblement dans la salle du banquet, malgré l'avertissement du commissairede police qui, placé à la porte, les préviendra, dès leur entrée, qu'ils violent un arrêté du préfet de police. Ils recommanderont aux convives de ne pas insulter ni huer le commissaire de police (ce point intéressant autant la dignité de la réunion que celte de l'agent de l'autorité). Ils prendront place. Ausstitôt qu'ils seront assis, le commissaire constatera la contravention et verbalisera contre M. Boissel ou tout autre, en déclarant à la reunion qu'elle ait à se séparer, sans quoi, lui, commissaire, serait obligé d'employer la force pour l'y contraindre.

A cette injonction, M. Barrot répondra par une allocution brève, dans laquelle il maintiendra le droit de réunion ; il protestera contre cet abus d'autorité de la par, du gouvernement; ir constatera qu'il n'a voulu que faire juger judiciairement la question, et il engagera la réunion à se séparer immédiatement avec calme, tout en déclarant ne céder qu'à la force. Il fera comprendre à l'assemblée que toute rébellion ou insulte envers un officier pu- 1)lic dénaturerait complètement la question et manquerait

le but que Topposition a voulu atteindre. Il est loyalement convenu qu'il ne fera pas de discours contre le gouverne* ment, la majorité; qu'enfin il ne donnera pas à la réunion l'air d'un banquet accompli malgré le gouvernement.

Aussitôt dit, les députés donneront l'exemple en se retirant eux-mêmes, et ils déclareront en sortant, afin que le public du dehors ne se méprenne pas et ne s'irrite pas, qu'ils en sont venus à leurs fins, et qu'ils ont pris la seule voie pour arriver à un jugement.

Les membres prennent loyalement, de part et d'autre^ l'engagement d'agir sur les journaux organes de leurs partis, Débats, Conservateur, Constitutionnel, Siècle y National, de façon qu'aucun article provocateur ou railleur ne puisse envenimer les esprits, dénaturer les faits ci-dessus détaillés et en faire une arme contre le gouvernement ou Topposition. La polémique, à ce sujet, restera dans l'esprit qui a donné lieu à la présente convention. L'attitude de l'opposition sera traitée comme une démarche digne et modérée ; le gouvernement ne sera pas accusé de faiblesse, de reculade, et la mesure dans laquelle il aura usé de son autorité sera considérée comme le désir sincère de tenir l'engagement moral pris dans la discussion, celui d'arriver à une solution judiciaire.

Les commissaires ayant verbalisé contre M. Boissel ou tout autre, l'autorisation de la Chambre sera réciproquement accordée sans difficulté, sans discours.

Les députés de l'opposition prennent l'engagement d© ne patronner, présider, encourager par leurs discours ou leur présence, aucun banquet à Paris ou ailleurs défendu par la municipalité, jusqu'au jugement de la cour de cassation, et de ne pas attaçjuer le gouvernement sur les moyens qu'il croirait devoir prendre pour empêcher qu'il s*en organisât d'autres.

Enfin, sans pouvoir préciser tous les détails, l'esprit de cette note , compris avec la bonne foi et l'intelligence qui appartiennent à des hommes aussi haut placés et aussi respectables que les cinq membres qui se sont réunis, présidera avant et après le banquet a toute leur participation et leur immixtion dans les actes qui en seront la préparation et la conséquence.

Paris, le 19 février 1848.

Ce traité se signait le 19 février 1848 !

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