‹ Mémoires d'un bourgeois de ParisChapitre 35 sur 71 · LUNDI 21 FÉVRIER · texte numérisé non relu

LUNDI 21 FÉVRIER

Le programme est publié. Le National assigne les di-

verses positions stratégiques que doit prendre, le len^ demain 22, la garde nationale, par ordre de légions; il assigne une position aux écoles : le plan de bataille est complet.

Le ministère, ému, irrité à la lecture du N(Uion<il, crie à la trahison. Les députés de Fopposition ne se montrent pas moins alarmés : on pouvait les accuser d'un manque de foi. M. Odilon Barrot levait les bras au ciel avec un profond désespoir. MM. Duvergier, Male« ville et Berger prièrent M. de Momy d'exprimer leurs vifs regrets au ministre de l'intérieur et d'olTrir leur concours. M. de Momy se rendit auprès de M. le comte- Duchâtel. Tous les membres du cabinet, M. le général Jacqueminot, commandant en chef de la garde nationale de Paris, et M. le général Tiburce Sébastiani, qui commandait alors la première division militaire, y étaient réunis. Les explications que venait apporter M. de Morny n'apaisèrent pas l'irritation légitime de M. Guizot et de M. le comte Duchâtel ; a Nous ne voulons faire aucune concession, dirent-ils ,* le banquet sera défendu, nous ne voulons pas qu'il ait lieu. » S'adressant alors au général Jacqueminot, M. de Momy lui demanda s'il était bien sûr de la garde nationale : (( Le doute serait une calomnie, répondit le générid» Je monterai à cheval, et je serai suivi par cinquante mille gardes nationaux que je conduirai partout où je voudrai. » M. le général Tiburce Sébastiani n'était pas moins rassurant à l'égard de l'armée.

Le conseil des ministres se réunit chez le roi; des mesures énergiques sont convenues et adoptées. -— La garnison de Paris réunie en armes. -^ Paris occupé mi-

litairement^ le mardi 22, dès sept heures du matin. — Les garnisons de la banlieue et celles du département de Seine-et-Oise devaient amver à Paris dès six heures du malin. — Les régiments de cavalerie devaient être massés aulour de la barrière de TÉtoile et dans Tavenue des Champs-Elysées. — L'artillerie de Vincennes devait se tenir prête. — Tout cela formait un effectif de plus de trente mille hommes. De plus^ le préfet de police fit placarder dans Paris la proclamation suivante :

Habitants de Paris,

' Uoe inquiétude vague qui uuit au tratail et aux affaires règne depuis quelques jours dans les esprits. Elle provient des manifestations qui se préparent. Le gouvernement ^ déterminé par des motifs d'ordre public qui ne sont que trop justifiés, et usant d'un droit que les lois lui donnent et qui a été constammeai exercé sans contestation, a interdit le banquet du xiie arrondissement. Néanmoins, comme il a déclaré devant la Chambre des députés que celte question était de nature à recevoir une solution judiciaire» au lieu de* s'opposer par la force à la réunion projetée, il a pris la résolution de laisser constater la contrayeniion en permettant l'entrée des conyiTes dans la salle du baii'> quet, espérant que ces convives auraient la sages£<*. de se retirer à la première sommation, afin de ne pas couyertir une simple contraveatiou en un acte de rébellion.

Le gouvernement persiste dans cette détermination. Mais le manifeste publié ce matin par les journaux de l'opposition annonce un autre but, d'autres intentions. 11 èléye un gouyeraement à côté du véritable gouvernement du pays, de celui qui est institué par la charte et qui s'appuie sur la majorité des Chambres ; il appelle une manifestation publique dangereuse pour le repos de la cité; il convoque, en violation de la lui de 1831, les gardes nationaux, qu'il dispose à l'avance en haie régulière, par numéro de légion, les officiers en tète. Ici, aucun doute n'est pos* Bible de bonne foi : les lois les plus claires, les mieux établies sont violées. Le gouvernement saura les faire respecter; elles •ont le fondement et la garantie de l'ordre public. J'invite tous les bons citoyens à se conformer à ces lois, à ne

sejoiadre à aucan rassemblement, de crainte de donner lien à des troubles regrettables. Je fais cet appel à leur patriotisme et à leur raison, au nom de aos inslitulions, du repos public et dei Intérêts les pins chers de la cité.

Le pair de France^ préfet de police.

Signe' G. Delessert.

Le texte de la loi sur les attroupements est bientôt aussi placarde dans tout Paris.

Le préfet de police était informé que dans un trèsgrand nombre d'ateliers on avait donné congé aux ouvriers pour le lendemain. On les laissait ainsi libres de se rendre au banquet, et plus d'un meneur les y encourageait. Lié d'amitié avec un aimable et spirituel républicain, je le vis revenir de ses excursions dans les ateliers, pendant les deux ou trois jours qui précédèrent le 22 février, enroué et presque apbone. Une mesure dont il avait été question dès le matin entre M. le ministre de l'intérieur et M. le préfet de police, l'arresta tion d'un cei*tain nombre d'hommes connus comme fauteurs habituels de troubles, fut décidée ; vingt-deux mandats d'arrêt furent signés, entre autres contre Caussidière et Albert; mais ces mandats ne purent être exécutés; on ne trouva à leur demeure habituelle que Pomin, dit la Jambe de bois, Davoul, Vattier, Robert et Marchand, faisant tous partie des sociétés secrètes. Amenés au dépôt de la préfecture de police, ils furent déférés à la justice.

Après la séance de la Chambre, les députés de r(^posttîon se réunirent, dans un local de la rue Royale. A la suite d'une discussion très-ànimée et quelquefois violente, on décida que, devant les mesures prises par le

gouvernement, il était prudent et sage de renoncer à la démonstration du lendemain, de renoncer même au simulacre de banquet. Cette résolution fut rendue publique dans un article de quatre lignes qui fut porté au journal la Patrie, Ce journal le publia dans une seconde édition qui ne parut que vers dix ou onze heures du soir. On délégua un membre de cette réunion de députés à chacun des journaux révolutionnaires, avec mission de leur faire connaître ce qui venait d'être décidé, a Insistez, leur dit-on, dans votre feuille de demain, pour que tout le monde s'abstienne et reste chez soi. »

Le préfet de police connut bientôt ]e parti pris par les députés de l'opposition ; il en porta la nouvelle au ministre de l'intérieur, qui avait déjà lu la Patrie.

Vers minuit, le préfet de police fut aussi informé de ce qui s'était passé au journal la Réforme, MM. Ledru- Rollin, Louis Blanc, Flocon, Albert, Etienne Arago et quelques autres s'étaient réunis au bureau de ce journal. Une discussion s'y engagea très-vive, très-animée, mais personne ne concluait : l'autorité, disait-on, a pris toutes ses mesures. Il fut décidé que le parti représenté par les membres présents s'abstiendrait de toute participation à la manifestation du lendemain. Cette manifestation, en effet, n'était, pour ainsi dire, commandée et réglée que par le National, en rivalité habituelle et hautaine avec le journal la Réforme,

Bientôt se présenta dans cette réunion un jeune pair de France fort exalté; il taxa de faiblesse la décision qui venait d'être prise, parla bien haut de rénergi<ïue résolution des étudiants et des délégués de la rive gaa-

che; ces paroles firent impression et semblèrent mi mo« ment modifier les dispositions de rassemblée; mais MM. Ledru-Rollin et Louis Blanc persistèrent dans cette opinion qu'on ne devait point s'engager légèrement dans une ratreprise qui offrait si peu de chances de succès.

Entre minuit et une heure, M. le préfet de police se. rendit au ministère de l'intérieur pour faire son rapport à M. Duchâtel. On en donna connaissance au roi et à M. Guizot. '

M. le comte Duchâtel fit alors appeler les généraux Jacqueminot et Sébastiani. On crut sage d'ajourner la mise à exécution des mesures stratégiques ordonnées pour le lendemain matin; on pensa que puisque les plus exaltés du parti républicain renonçaient eux-mêmes à la manifestation, il ne fallait pas fatiguer inutilement les troupes, qu'on devait même éviter de provoquer sur les places publiques et dans les rues des rassemblements de curieux.

Cependant, la veille du banquet, le lundi 21 février, je rencontrai dans les corridors et au foyer de l'Opéra un grand nombre d'hommes importants, les uns ayant un grade élevé dans la gard^ nationale, les autres entretenant des relations d'affaires et de banque avec des industriels, avec plus d'un chef d'immenses ateliers. Tous s'effrayaient du lendemain, et. tenaient le même langage : « Ce ne cera point une émeute, ce sera une rëvc^ion. »

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