‹ Mémoires d'un bourgeois de ParisChapitre 36 sur 71 · JOURNÉE DU MARDI 22 FÉVRIER · texte numérisé non relu

JOURNÉE DU MARDI 22 FÉVRIER

Les ateliers furent fermés, et, dès le 22 au matin, je

â46 MÉMOIRES

pus voir^ de mes fenêtres^ des flots de populaUon remplissant, d'une part, la rue de Riyoli, et, de Tautre, sui- Tant la rue Saint-Honoré, pour se rendre vers le haut des Champs-Elysées, au siège du banquet. En louant un appartement rue de Rivoli, dans les derniers mois de Fannëe i847, je disais à mes amis : « De mes fenêtres^ je verrai passer Is^ révolution, p Triste prophétie qui ne se réalisa que trop vite !

Les rcagasins s'étaient ouverts le matin comme à Tordinaire; mais, dès dix heures, des bandes nombreuses, composées d'hommes en blouse et de jeunes gens bien vêtus, se forment dans tout Paris et se ren^^ dent aux cris de Vive la réforme ! en chantant la Marseillaise et le chœur des Girondins, soit t la place de la Madeleine, soit à TËcole polytechnique, soit sur les quais^ soit aux places du Châtelet, de la Bourse et de la Bastille.

Une députation des élèves des écoles, auxquels s'étaient joints un grand nombre d'ouvriers, font entendre sous les fenêtres de M. Odilon Barrot les cris de Vive la réforme ! Des délégués demandent au député de l'opposition de se mettre à leur tête : le chef de l'opposition s'y refuse. Cette bande, incessamment grossie par la foule^ se porte vers la Chambre des députés : elle est repoussée jusque sur la place de la Concorde par un escadron de dragons et par des gardes municipaux ayant à leur tête le général Tiburce Sébastianl.

Une vieille femme est tuée, un jeune homme est blessé. Pendant celle charge de cavalerie, plus d'un saute dans les fossés peu profonds qui existaient alors sur la place de la Concorde; les fontaines, jusqu'à-

lors muettes et sans jets d*eau^ jaillissent tout à coi^ et chassent les groupes qui s^étaient réfugiés dans les masques.

Pendant ces désordres, M. Odilon Barrot déposait à la Chambre, au nom des députés de Topposition, une demande de mise en accusation des ministres, signée par cinquante-trois de ses collègues. Elle était ainsi conçue :

Noos proposons de mettre le ministère en accnsation, comme coupable :

10 D'avoir trahi au deliors l'honneur et les intérêts de la France;

30 D'avoir faussé les principes de la constitution, Tiolé les garanties de la liberté et attenté aux droits des citoyens ;

30 p'arolr, par une corruption systématique, tenté de substituer à la libre expression de l'opinion publique les calculs do l'intérêt privé, et de pervertir ainsi le gouvernement représentatif;

40 D'avoir trafiqué, dans un intérêt ministériel, des fonctions publiques, ainsi que de tous les attributs et privilèges do pouvoir;

50 D'avoir, dans le mémo intérêt, ruiné les finances de l'État et compromis ainsi les forces et la grandeur nationales;

60 D'avoir violemment dépouillé les citoyens d'un droit inhérent à toute eonstitotion libre, et dont l'exercice leur avait été garanti par la charte, par les lois et par les précédents;

70 D'avoir -enfin, par une politique ouvertement contre-révolutionnaire, remis en question toutes les conquêtes de nos deux révolutions et jeté dans le pays une perturbation profonde.

En formulant cet acte d'accusation, M. Odilon Barrot faisait plus que les insurgés ne lui avaient demandé : il fournissait plus que des prétextes, il fournissait d'iniques argtunents à insurrection . N'était-ce pas inviter k peuple à se faire justice soi*même?

Vers deux heures de l'après-midi, on essaye d'élever des barricades à l'entrée de la me Royale et jusque dans

a» MÉMOIRES

la rue de Rivoli : des gardes municipaux fout aTortaces premières tentatives. Il se passa alors sous mes yeiiz de plaisantes scènes qui se renouvelèrent à plusieurs reprises. Dès que les gardes municipaux s'éloignaient de la rue de Rivoli^ une bande de gamins de Paris, sous la direction de quelques chefs intelligents, enlevaient les pavés, arrêtaient et renversaient les voitures, et commençaient les barricades. Lorsque la garde municipale, avertie, revenait au grand galop, les mêmes gamins entouraient les officiers, les maréchaux des logis, et s'offraient à relever les voitures et à remettre en place les pavés, en un mot, à réparer le désordre qui était leur œuvre. Ce manège continua pendant plusieurs heures.

A l'Assomption, les insurgés arrachent les grilles qui entourent l'église ; ils s'en font des armes ou des instruments pour dépaver les mes.

Bientôt les boutiques de plusieurs armuriers sont enfoncées : le peuple s'empare de fusils , de sabres, de pistolets. A cinq heures, on bat le rappel pour la garde nationale dans tous les quartiers de Paris.

Le soir, trois mille personnes parcourent le Palais- Royal en chantant le chœur des Girondùis.

Aux Champs-Elysées, on incendie des chaises et des baraques.

Dans la matinée de cette joumée> on s'inquiéta autour du roi. L'un des officiers du château adressa au préfet de police un rapport sur l'état de Paris, d'après ses propres observations.

Le préfet répondit par ces quelques mots :

<K Paris est toujours agité par quelques promenades

d*étiidiants et de bkmsiers, qui ont ëté à la Madeleine et sait abords de la Chambre en poussant quelques cris. Ils sont suivis et surveillés et seront dispersés en cas d'hostilité, v

Page 1