JOURNÉES DBS 23 ET 24 FÉVRIER
Dès cinq heures dumatin^une grande agitation règne dans la capitale. Des ciu'ieux en grand nombre se portent aux Champs-Elysées ; sur divers points de Paris sont élevées des barricades. A neuf heures , des rassemblements se forment sur toute la ligne des boulevards Bonne-Nouvelle, Saint-Denis, Saint-Martin, du Temple; dans les rues Saint-Martin, Saint-Denis, Poissonnière, du Temple et du Petit-CaiTcau, plusieurs barricades sont détruites par les troupes. Dans toute cette journée du 23, le temps est affreux : Tair est froid, la pluie tombe à torrents. Des gens du peuple ôtent leur casquette : C'est le ciel, disent-ils, qui se charge aujourd'Jmi des rafraîchissements. L'infanterie et la cavalerie, éparpillées, se fatiguent et s'épuisent à dissiper des rassemblements, à prendre des barricades ; mais barricades et rassemblements se relèvent et se forment de nouveau dès que les troupes quittent la place pour se rendre d'un point à un autre. Une foule immense, criant : A bas Guizot ! Vive la réforme ! se dirige vers la place des Petits-Pères, où stationnait la 3^ légion de la garde nationale. Un escadron de cuirassiers va charger ce formidable rassemblement; mais la garde nationale, se rangeant ;du côté de l'émeute , croise la baïonnette contre les cuirassiers. Ceux-ci se retirent sur la promesse formelle de la garde nationale de faire évacuer
la place. Une pareille scène se produisit rue Lepeiletier.
Dans raprès-midi^ une députation de la 3^ légioa re* mit une pétition au général Jacqueminot pour demander le renvoi des ministres.
Le préfet de police avait adressé dans la matinée^ au ministre de l'intérieur^ sur les événements de la veille et de la nuit, un rapport tellement rassurant^ que le ministère se décida à le faire lithographier et à en expé* dier un très-grand nombre d'exemplaires aux préfets, aux procureurs généraux et même aux représentants de la France à l'étranger. Une circulaire de Me Desage, di* recteur politique aux affaires étrangères, fut même jointe au rapport lithographie, pour rassurer nos agents diplomatiques et les chancelleries sur l'état des choses. Ces dépêches allaient être portées à la posté, lorsqu'on apprit à l'hôtel de la i*ue des Capucines, vers quatre heures et demie, que le roi songeait à changer le ministère. Les dépêches ne partirent pas.
Le rapport tranquillisant du préfet de police, du mercredi 23 au matin, manuscrit ou lithographie, n'a jamais été retrouvé ni à la préfecture de police, ni au ministère de l'intérieur, ni au ministère des a£faires étrangères. La Revue rétrospective a même publié, au contraire, après la révolution de février, un rapport de M. Delessert très-alarmant, que certes on n'eût pas songé à envoyer soit dans les départements, soit à l'étranger.
^Toutefois, il faut reconnaître que l'insun-ection ne prit un caractère très-grave que vers midi. La 3® légion de la garde nationale s'était déclarée en faveur de l'émeute.
d;un bourgeois de paris asi
résistant avec violence aux exhortations et aux ordres de son colonel^ M. Besson, et de M. Lambert, lieutenantcolonel.
Un bataillon de la 7^ légion partit de son lieu de réunion, nie Sainte-Avoie, aux cris de Vive la réfùrme! et se dirigea vers le faubourg Saint-Antoine pour fraterniser ayec les nombreux rassemblements qui s*y étaient formés»
Vers une heure après-midi, deux bataillons de la 2® légion Tinrent se placer rue Lepelletier, devant les bureaux du journal le National, en criant : Vive la réforme! Us se rendirent de là, rue de Rivoli; en passant près des Tuileries, les cris redoublèrent et purent être entendus des appartements du palais.
Dans le x^ arrondissement, un détachement, composé en partie de gardes nationaux, sous le commandement de M. Pagnerre , libraire, parcourut les rues de Seine , Mazarine, Jacob^ etc., en criant : Vive la réforme!
Dans la rue des Filles-du-Calvaire, les rassemblements devinrent si menaçants, si hostiles, vers trois heures, que le général Perrot les aborda avec un bataillon de ligne et de l'artillerie ; un seul coup de canon (le seul qui ait été tiré dans ces tristes journées) suffit pour mettre en fuite ces formidables rassemblements.
Ce fut M. Duchâtel qui fit connaître au roi ces déplorables incidents, et qui l'informa que les nouvelles de la matinée étaient plus graves que celles de la veille. Louis-Philippe se montra inquiet : il fit appeler la reine, qui vint bientôt, accompagnée du duc de Montpensier. « Les ministres, dit la reine, sont, je n'en doute pas, dévoués au roi comme à la France. Je fais appel à leur dévouement ! Leur présence aux affaires ^pose la
royauté : je les invite à se démettre, n Le roi se récria; mais la reine ne craignit pas d* insister ; le duc de Montpensier appuya fortement ropinion de la reine. — M. Guizot était à la Chambre ; on le prévint. Il se rendit aux Tuileries. — Le roi, la reine, le duc de Montpensier, MM. Guizot et Duchâtel se trouvèrent réunis. Le roi témoigna un très^vif regret de se séparer de ses ministres ; il ajouta même (pi'il aimerait mieux abdiquer, a Que dites- vous, mon ami? interrompit la reine; vous devez tous vos jours à la France : vous ne pouvez pas abdiquer* )) M. Guizot proteste que le cabinet n*aurait jamais pensé à se démettre dans un pareil moment : mais dès qu'une question de cette nature était posée, elle était résolue; au moment de s'engager dans une lutte qui prenait de grandes proportions, les ministres avaient besoin de l'appui décidé du roi; si le roi hésitait, la force du cabinet était brisée. <( Vous le voyez, dit le roi, le salut de la France exige que je fasse le sacrifice de mon ministère. » La reine et le duc de Montpensier commentaient et appuyaient cette déclaration du roi. Il fut, dès ce moment, résolu qu'on appellerait M. Mole.
Un instant, M. le duc de Montpensier proposa une transaction. « On pourrait peut-être se tirer d'affaire, dit-il, en portant immédiatement à la Chamlfre des députés un projet de loi pour la réforme parlementaire ? « M. le comte Duchâtel répondit avec fermeté : a Je ne serai point l'interprète de pareilles concessions ! ït
Les députés s'étaient rendus de bonne heure à la Chambre, défendue par des forces imposantes. M. Vavin monte à la tribune et interpelle le ministère. M. Guizot,
qui revenait des Tuileries, se contente de répondre que le roi, usant de sa prérogative, avait fait appeler M. Mole pour le charger de former un nouveau cabinet. A ces paroles, la majorité ministérielle se montre efl[rayée, anéantie, tandis que d'immenses bravos partent de la gauche, de la droite et des tribunes.
Les ofticiers d'ordonnance, les aides de camp du roi, les officiers d'état-major de la gai*de nationale, parcoururent Paris pour annoncer la formation d'im nouveau ministère.
A la nuit tombante, ce ne sont plus dès lors que démonstrations et signes d'allégresse. Me rendant au Constitutionnel, j'ai vu des citoyens, des gardes nationaux s'embrasser dans les rues. Les maisons s'illuminent ^M)mme dans un jour de fête. Le café du Grand-Balcon, sur le boulevard des Italiens, faisait jaillir de ses becs de gaz des gerbes de lumière éblouissante.
Pendant ce temps, le roi et M. Mole, dans l'embrasure d'une croisée des Tuileries, discutaient les conditions et le programme d'un nouveau cabinet, et parvenaient si peu à s'entendre, qu'un second rendez-vous parut nécessaire. On ne se pressait pas.
Les aides de camp, les officiel^ d'ordonnance qui avaient été chargés de proclamer la chute du ministèi^, reviennent aux Tuileries, heureux d'annoncer au roi que sa résolution avait pacifié les esprits et que tout était tranquille. A cette nouvelle, la duchesse d'Orléans, voyant les fenêtres des maisons illuminées, s'écrie, pleurant de joie et en embrassant le comte de Paris : a Pauvre enfant! on a lûen compromis ta couronne; mais le ciel te la rend. » C'est à ce moment même qu'éclatait
une décisive coUi^on, dont je puis donner ici les plus exacts ^détails.
Déjà, vers cinq heures, le chef de bataillon Saint-Hilaire, du 34^ régiment de ligne, à cheval sur la place du Châtelet, à la droite de son bataillon, fut tué par un enfant de quinze ans, qui s'était traîné à plat ventre jusqu'à quelques pas de lui. Cet officier, fort estimé, arrivait d'Afrique, où il avait passé dix années. ,
A la tombée de la nuit, une bande tenta un coup de main sur le corps de garde de la Madeleine; le poste résista et ne put être forcé. Vei^s sept heures, rinsurrection, sur les boulevards, était immense et présentait le plus sinistre aspect. Les insurgés faisaient entendre des cris et des menaces, chantaient la Mars^Uaise et le chœur des Girondins, Plusieurs d'entre eux promenaient des torches allumées. Les bandes qui s'étaient formées devant les bureaia du National s'étaient portées devant l'hôtel du ministère des affaires éti*angères ; mais là, un bataillon d'infanteiie, occupant les débouchés des mes Neuve-de-Luxembourg, des Capuciiies, Basse-du-Rcmpart et Gaumailin, manœuvinit sur le boulevard; des détachements de cavalerie faisaient des charges inoffensives, afin de conserver aux troupes la liberté de leurs mouveraentSé Tout cela s'exécutait en bon ordre, avec beaucoup de modération et de patience, sous le conjjnandement du chef de bataillon Braquehay ; mais il était facile de voir que les Insurgés s'exaltaient de plus oa plus.
Un homme portant un drapeau rouge sort de la foule, s'approche des soldats aux cris de Vive la réforme! A bas Guiiot ! Le cheval du chef de bataillon se cabre.
Soudain l'expiosLon d*une arme à f«u se fait entendre , on venait de tirer un coup de pistolet. A l'instant même, le commandant prend place au milieu de son bataillon, les canons de fusil s^abaissent et une longue détonation retentit.
Cette fusillade atteignit tout à la fois les groupes plus ou moins aimës qui entouraient les soldats e^ une masse compacte de curieux stationnant sur le boulevard. Il y eut des blessés et des morts. Les cris : Nous sommes trahis! On nous assassine! Aux armes! V'ngeons nos frères ! retentissent de toutes parts.
Le chef de bataillon qui commandait Tintu terie affirma n'avoir point donné Tordre de faire feu : une panique s'était emparée des soldats au bruit du coup de pistolet, et ils avaient riposté. Ce déplorable événement avait porté au comble Tirritation de la foule ; peu s*en fallut que le ministère des affaires étrangères ne fût en-> vahi et pillé.
La colonne qui s'était avancée vers le ministère des affaires étrangères, puis qui s'était retirée devant la fusillade, revient sur $es pas et amène un tombereau. On y jette pêle-mêle des cadavres, v.i on se met en marche à la lueur des torches, aux cris de Vengeons nos frères ! Ce triste cortège se rend au National, au journal la Réforme, puis dans les quartiers populeiLX.
De temps à autre un homme, monté sur le tombe .'éùu, dressait tout debout et secouait aux regards de la multitude le cadavre à moitié nu d'une femme, qu'il laissait ensuite retomber au fond du tombereau ^ .