‹ Mémoires d'un bourgeois de ParisChapitre 38 sur 71 · iitoiredes lro«fioMrn««i^ par Eugène Pelletan, iS · texte numérisé non relu

iitoiredes lro«fioMrn««i^ par Eugène Pelletan, iS

Avant la fusillade^ un haut fonctionnaire^ ayant toute la confiance de M. Guizot^ courut au ministère de Tintérieur. MM. Guizot, Duchâiel^ Dumon^ de Salvandy^ y étaient réunis. On en était encore là aux bonnes nouvelles de la fin de la journée, et on ne comprit rien tout d^abord à Fémotion et au langage du nouveau venu : a Vous êtes mai informé, lui dit M. le ministre de Tintérieur ; on cherche Témeute partout, et on ne la trouve nulle part. — Vous ne savez d(Hic rien de ce qui se passe? Le ministère des affaires étrangères et le bataillon d'infanterie préposé à sa garde sont sûrement attaqués à l'heure qu'il est. )) Le frère de M. le comte Duchâtel entre alors fort ému et annonce qu'une fusillade a jeté sur le pavé des blessés et des morts, ce L'hôtel des affaires étrangères, dit-il, est peut-être pillé à l'instant où je vous parle; l'Insurrection, n'en doutez pas, prendra ce soir et surtout demain une inquiétante gravité, tt Tous ces faits, rapportés par un témoin oculaire, furent bientôt confirmés par de nouveaux récits plus sinistres encore^ qui vinrent mettre fin au calme et à la confiance des ministres non encore remplacés.

Quant à moi, au milieu de l'allégresse générale, je reçus vers six heures du soir, au Constitutionnel, des rapports verbaux et des rapports écrits me confirmant tous que l'insurrection avait déjà fait trop de progrès pour se contenter d'un changement de ministère, et que les chefs de l'émeute avaient partout donné l'ordre de ne point abandonner les barricades et d'en élever de nouvelles. Au moment de mettre le journal sous presse^ entre onze heures et minuit, nous entendions le tocsin et la fusillade.

Dès qu<3 les ministres connurent tous les périls de la situation^ ils décidèrent d'un commun avis que le mai*é* chai Bageaud devait être chargé du commandement en chef de Tarmée de Paris et'de la garde nationale. Ils se rendirent à l'instant même aux Tuileries. Le roi approuva le choix du maréchal Bugeaud, et demanda à M. DuchÉUel et au général Trézel de contre-signer cette nomination. Ces deux ministres démissionnaires prirent noblement cet acte sous teur responsabilité.

A ce moment, le roi était entouré dans son cabinet de plusieurs personnes et avait encore pi'ès de lui M. le duc de Montpensier. La nomination du maréchal fut désapprouvée par quelques-uns, et par le duc de Montpensier surtout. M. Duchâtel combattit avec insistance les contradicteurs. Se rendant à son avis, le roi signa les deux ordonnances, l'une qui coniiait au maréchal le commandement en chef de la garde nationale de Paris, contre-signée par le ministre de l'intérieur; l'autre qui lui donnait le commandement de la première division militaire, contre-signée par le ministre de la guerre.

Le maréchal se rendit à l'état-major général, accompagné de M. le duc de Nemours et de M. Duchâtel. Il inspecta les troupes qui stationnaient sur la place du Carrousel, a Eh bien, maréchal, dit le duc de Nemours après cette inspection, que pensez-vous de la journée de demain? — Monseigneur, elle sera rude; mais elle sera pour nous : je n*ai jamais été battu, et je ne commencerai pas demain. Sans doute il eût mieux valu ne pas perdre tant de temps; mais qu'importe, je réponds du résultat, pourvu qu'on me laisse faire. 11 ne faut pas qu'on s'imagine que je pouirai me dispenser de verser

du sang : il en faudra peut-être beaucoup, car je commence avec du canon;. mais soyez tranquille, demain soir, l'autorité du roi et de la loi sera rétablie, les factieux auront reçu une bonne leçon. » Le maréchal prononça ces paroles du ton le plus calme et avec un accent d'énergie qui rendit la confiance à tous ceux qui l'entouraient.

Cependant le roi attendait impatiemment M. Mole ; il pria M. le comte de Montalivet, qui resta aux Tuileries pendant toute cette soirée et n'en sortit que vers trois heures du matin, de se rendre près de M. Mole. Ce dernier se proposait d'appeler dans le nouveau cabinet MM. Dufaure et Passy, Rémusat, qui n'acceptèrent pas. Mais le péril croissait : M. Mole sentit qu'il était dépassé; il déclara à M. le comte de Montalivet qu'il ne retournerait pas chez le roi, et qu'il résignait ses pouvoirs. Le roi fit alors appeler M. Thiers. M. Guizot était encore aux Tuileries. Vers minuit, un huissier annonce M. Thiers; au moment où ce dernier entre dans le cabinet, M. Guizot se retire. Ces deux hommes d'État purent cependant échanger un dernier regard de tristesse et de découragement.

M. Thiers demande au roi de s'adjoindre pour collègues MM. Odilon Barrot, le général Lamoricière et I>uvergier de Hauranne : le roi consent. M. Thiers, prenant ensuite la plume des mains de M. Fain, rédige la proclamation suivante, qui annonçait au peuple la fonnation du nouveau cabinet, et qui ne put être placardée que le lendemain vers dix heures.

Paris, le 34 février 1848.

Citoyens de Paris,

L'ordre est donné partent de suspendre le feu. Noos venons d'être chargés par le. roi de composer un rainlstére. La Chambre va être dissoute. Un appel est fait au pays. Le général Lamoricière est nommé commandant de la garde nationale de Paris.

MM. A. Thiers, Barrot, DuTergier de Hauranne, sont ministres.

Signé A. Thiers, Odilon Barrot, général Lamoricière,

DOVERGIER DE HaDRANNE.

LIBERTÉ , ORDRE bt RÉFORME.

Imprimerie de Boniface, nie des Bons-Enfants, 19.

Dès que cette proclamation fut écrite^ le roi désira renvoyer au Moniteur; mais M. Thiers ne voulut pas engager les collègues qu'il s'adjoignait^ ni laisser aucun commandement au maréchal Bugeaud^ sans avoir consulté M. Odilon Barrot et M. Duvergier de Hauranne. Il fut donc décidé que celte proclamation et les noms des nouveauxministres ne seraient publiés que le lendemain. Retard fatal à la royauté !

Toutefois^ vers deux heures et demie du matin^ M. le préfet de police reçut de M. le baron Fain une lettre ainsi conçue :

d Monsieur le préfet^

»Le roi désire que vous fassiez imprimer et répandre dans Paris avec toute la célérité possible Tavis inclus, j

D Le roi vient de désigner M. Thiers pour former un ministère. M. Thiers a désiré que M. Odilon Barrot fît partie de ce cabinet. Le roi a consenti. y>

Deux heures après^ cet aTis^ qui ne portait aucune signature*^ était placardé dans tout Paris.

Plus avant dans la nuit^ M. Trouëssart^ commissaire de police du quartier des Tuileries^ vint annoncer officieiiement au préfet de police la nomination du maréchal Bugeaud au commandement de Tarmée et de la garde nationale. Trois colonnes de troupes devaient êti'e mises en mouvement dès six heures du matin.

Ce jeudis 24 février, à quatre hem^s du matin, le maréchal Bugeaud envoyait au préfet de police Tordre i^ar écrit de réunir quatre cenls fiacres sur le quai de Biliy pour envoyer aux troupes leurs distributions de vivres, et de réunir le même nombre de charrettes sur le quai de la Râpée pour les fourrages do la cavalerie.

Mais à sept heures du matin un officier d*état-major vint transmettre à M. le préfet de police Tordre de cesser toutes les opérations autres que celles de la défensive. Les postes occupés devaient être maintenus, sans tenter d*agression et sans tirer un coup de fusil.

A toutes ces informations, puisées aux meilleui*es sources, j'ajouterai que M. le préfet de police, en recevant ce dernier ordre, fut saisi d*étonnement, de stupeur ; il prévoyait que tout était perdu.

Revenons maintenant au château des Tuileries.

Après le départ de M. Thiers, vers les quatre heures du matin, le roi se coucha.

De grand matin, MM. Odilon Barrot, Duvergier de Hauranne et Thiers, ayant accepté d'être ministres à la condition, toutefois, qu'aucun commandement ne serait confié au maréchal Bugeaud, la proclamation écrite la veille par M. Thiers fut composée et tirée par Timpri-

merte des journaux la Presse et le Constitutionnel J'en ai encore un exemplaire entre mes mains^ et c'est sur cet exemplaire que j'ai pris la copie textuelle qu'on vlen t de lire.

Avant sept heures du matio^ un bataillon de la 10^ légion de la garde nationale stationnait sur la place du Carrousel; un de mes amis intimes en faisait parlic. M. le duc de Nemours et M. Thiers^ qui l'accompagnait éa sa qualité de ministre^ passèrent la revue de ce bataiUon, mais ne trouvèrent ni l'un ni l'autre un mot à dire. Après eux arriva à cheval le maréchal Bugeaud, en grand uniforme^ qui se croyait encore général en chef de la garde nationale et de l'ai^mée de Paris. Le maréchal fît distribuer des cartouches à ce bataillon : « Messieurs^ dit-il^ faites des patrouilles. Vous ne recevrez pas trop de coups de fusil : la question politique est vidée; il n'y a plus que la question de Tordre ou du désordi*e. »

Cependant, vers sept heures du matin, obéissant aux injonctions du ministère Tbiers-Barrot-Duvergier de Hauranne, le maréchal Bugeaud avait donné l'ordre aiu généraux qui avaient reçu de lui des commandements de cesser le feu.

A dix heures, le roi, fort (rouble, apprend à M. Guizot la formation défînitive du ministère Barrot-Thiers : «Ces messiem's, lui dit-il, me font des conditions bien dures : ils exigent la dissolution de Ik Chambre, le changement complet du personnel de la haute administration, et bien d'autres choses de la même force, m Le roi ajouta : «Ils sont du moins très-décidés à rësibter; M. Barrot surtout est très- vif contre l'émeute. » Cela voulait dire sans doute que si Témeute se . montrait de nouveau^

maintenant qulls étaient ministres^ ils ne la ménageraient pas.

Bientôt toute la famille royale se mot à table pour déjeuner. M. Rémusat paraît à la porte de la salle à manger : il demande à parler au duc de Montpensier. L'entretien a lieu à Toix basse , puis Tancien ministre du i^f mars fait à haute voix le récit fidèle des progi*ès menaçants de rémeute. Louis-Philippe, terrifié, se lève, la reine le suit, des ordres de départ sont donnés; mais on fait observer au roi que cette résolution allait porter la démoralisation dans les rangs de Tarmée. Le roi change d*avis, et, sur la prière de la reine, il monte à cheval pour passer la revue des troupes massées sur la place du Carrousel. L*infanterie et la cavalerie Taccueillent aux cris de Vive le roi ! mais deux bataillons.de la garde nationale font entendre les cris de Vive la réforme! Ces cris d'opposition frappèrent le roi de découragement et de stupeur.

Lorsqueleroi rentra auxTuileries, il y trouvaM. Thiers qui lui demanda k présidence du conseil pour M. Odilon Barrot; le roi y consentit à l'instant. Préoccupation bien puérile au moment où s'accomplissait une nouvelle révolution ! M. Thiers, qui avait cependant vu de près la révolution de juillet, se préoccupait des formalités parlementaires alors qu'on renversait une royauté , une dynastie, de même que Ctiarles X se préoccupait d'étiquette de cour alors qu'il perdait sa couronne.

Dans ce moment le Carrousel était attaqué de tous côtés, la désorganisation se produisait déjà parmi les troupes. MM. de Gii^ardin et Merruau entrent alors précipitamment dans un des salons des Tuileries. M. de Gi-

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rardin parvint seul dans le cabinet du roi : dSire^ lui dit M. de Girardin^ les minutes sont des heures; vous perdez un temps précieux : dans une heure^ peut-être^ il n'y aura plus de monarchie en France.

— Ête&-yous bien sûr de ce que vous dites ? » demanda M. Rémusat.

M. de Girardin en appela au témoignage de M. Merruau^ qui déclarait avoir vu déchirer toutes les proclamations et maltraiter les hommes qui les répandaient.

« Que faire ? dit le roi.

— Sire, il faut abdiquer ! s'écria le duc de Montpensier-

— Voici, dit aussitôt M. de Girardin, la proclamation toute prête, telle que je l'ai donnée à imprimer pour ménager les secondes.

—J'abdiquerai, répond le roi.

— Partez, courez, monsieur de Girardin 1 portez la nouvelle de l'abdication! » s'écrient toutes les personnes présentes.

La proclamation préparée par M. de Girardin annonçait : i® abdication du roi; 2» régence de la duchesse d'Orléans; 3» dissolution de la Chambre; 4» amnistie générale.

Après la promesse faite par le roi d'abdiquer, MM. de Girardin et Merruau s'étaient rendus immédiatement à la barricade de la rue Saint-Honoré pour y annorxer cette nouvelle, qui fut accueillie par de vives acclamations.

Le maréchal Gérard, à la demande du roi qui l'avait fait appeler, monte à cheval et se rend au milieu des barricades, montrant la lettre d'abdication du roi. Le maréchal Gérard criait : Vive le comte de Paris ! mais

SMH MÉMOlUES

le peuple ne répondit que par les dis : Yvoe le maréchal Gérard l

Les ordres sont de nouveau donnés pour le départ du roi. Le peuple était maître de la place du Carrousel : au moment où les Toitures allaient entrer sur la place, le piqueur est tué d'un coup de fusil. On fit rentrer les équipages.

Bientôt les portes des écuries du roi, rue Saint-Tho* maS'du-Louvre, sont enfoncées, on met le feu aux Voi* tures. Les hommes du peuple accourent en foule vers le lieu de rincendie,s*attellent aux voitures enflammées, les traînent sur la place du Palais-Royal, roulent au milieu de ce brasier un tonneau d*esprit de vin, et, pour mieux alimenter Fincendie, jettent par les fenêtres tous les meubles des appartements du Palai»-Royal. Les flammes gagnèrent alors le sommet du château* d'eau, et bientôt le feu réduisit en cendre cet édifice. Au milieu des décombres on retrouva les cadavres de bon nombre de soldats qui, attaqués par les insurgés, s'étaient courageusement défendus.

Dans la matinée du 24 février, les anciens ministres étaient réunis au ministère de l'intérieur. M. Guizot s'était rendu, le matin de très-bonne heure, place du Carrousel, à l'état-major; Tordre n'avait pas encore été donné par les nouveaux ministres de cesser le feu. Là, le maréchal avait assiu'é que la journée serait bonne. Au ministère de l'intérieur, on n'avait plus aucune inquiétude. On savait qu'un nouveau ministère était formé, que le roi lui avait remis tous pouvoirs : les anciens ministre.^ ne pensaient plus qu'à se rendre

d*i:n BOiRGii:ois dk paris S65

dans les bureaux de la Cbambi'e, où devait se di&cuter Tacte d*accusation contre eux déposé dans la séance du 22 fiévrier.

Sur ces entrefaites^ arrive au ministère de rintérieur un envoyé de M. Odilon Barrot. II venait informer M. Duchâtel que M. Bari*ot allait prendi*e possession du ministère. C'était une démarche de convenance et de politesse. Cet envoyé fut reçu par im ami des anciens ministres, à qui il fit connaître, le remplacement du maréchal Bugeaud par le général Lamoricière. « Cette mesure a paru indispensable à M. Odilon Barrut, dit-il. Le nom du maréchal était impopulaire; sa nomination a produit sur les masses un eifçt détestable. » Ceci se passait le 24^ vers dix heures et demie du matin. Les anciens ministres qui se trouvaient près de M. le comte Duchâtel^ et M. Duchâtel lui-même^ traversèrent le ministère du commerce et parvinrent ainsi dans la rue de Yarennes^ ne demandant alors leur salut qu*à la fuite.

Bientôt après leur départ^ M. Odilon Barrot s'installe au ministère de l'intérieur. Il expédie immédiatement dans les départements une dépêche télégraphique, puis une circulaire, annonçant aux préfets Tavénement du ministère Thiers-Barrot, la fin des troubles, et recommandant à ces hauts fonctionnaires de répandre cette heureuse nouvelle pour rétablir le calme dans les esprits.

Un rapport sur les trois joumées de février a été rédigé par un général qui remplissait de hautes fonctions

près le roi Louis-Hiilippe, et qui conserve encore aujourd'hui toute la confiance de la famille royale. J'ai pu obtenir communication de ce rapport : je le publie dans un appendice de ce Tolume^ ainsi que les lettres du maréchal Bugeaud, du général Bedeau, du général Trézel, sur la catastrophe de février. Ces documents authentiques jettent encore de nouvelles lumières sm* les faits qui se sont succédé si rapidement dans le court espace de trois jours.

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