‹ Mémoires d'un bourgeois de ParisChapitre 39 sur 71 · ROYALE · texte numérisé non relu

ROYALE

Le cabinet du roi au moment de l'abdication. — Paroles de la reiue. — Paroles du roi. — Départ du roi, de sa famille et de ses petitsenfants par la grande allée des Tuileries. — Denx broaghams et an cabriolet envoyés par le dac de Nemours. — « Escorte da rd par le 3e régiment de cuirassieis, colonel Reibell ; cinquante gardes nationaux à cbeval commandés par M. le comte de Montalivet, leur colonel; à leur tète le général Regnault de Saint-Jean d*AngeIy. — Arrivée à Saint-Gloud. — Séparation des membres de la famille royale. — Le roi et la reine se rendent à Dreux. — Curieux autographes du roi, datés du jeudi 21 février, à onze heures du soir. — Lettre du général Dumas, portant la même date. — Départ du roi et de la reine pour Honfleur. — Incidents de voyage. — Dépait pour Trouville. — Retour à Honfleur. — Péripéties de l'embarquement au Havre du roi et de la reine.

Aussitôt que MM. Thiers et Odilon Barrot, les derniers ministres nommés par le roi Louis-Philippe, eurent donné Tordre au maréchal Bugeaud^ déjà reconnu par l'armée de Paris comme son commandant en chef^

de faire cesser le feu sur tous les points^ rinsiurection deTint maîtresse de la Tille, et le cabinet du roi fut en- Yafai par des généraux, par des députés, par des journalistes, apportant des informations et des avis contradictoires. Louis-Philippe avait cessé d'être roi, même avant que le mot d'abdication eût été prononcé.

Dans le troisième volume de ces Mémoires, j'ai raconté le tiiste départ de Charles X et de sa famille pour l'exil, et j'ai suivi leur cortège respecté depuis Saint- Cloud jusque sur les rives d'Angleterre. Je suivrai aussi le départ du roi Louis-Philippe et de sa famille du palais des Tuileries, leur voyage au milieu d'obstacles et de périls, en fugitifs et sous des noms empruntés *. Ces deux tristes spectacles se produisaient à peine à dixhuit années d'intervalle.

Lorsque le roi se fut résolu à abdiquer, et qu'il s'assit à son bm'eau pour rédiger l'acte, il se vit immédiatement entoiu*é d'une foule de personnes étrangères, la plupart inconnues de lui, et qui suivaient avec attention tous les mouvements de sa plume. Quelques-imes

i. Dans le troisième YOliime.de ces Mémoires, j'ai raconté qa*nn entrelien de M. Halévy avec Loais-Philippe avait été interrompu à Claemjont par rentrée inaltendae de M. Kt oker dans le cabinet du roi. En citant les paroles qui s'échangèrent entre ce dernier et l'écrivain anglais, j'ai même constaté que des relations fréquentes et une certaine intimité existaient entre eux. S'étant chargé de rendre compte dans la Quarterly Review de la révoluiion de 18-48 et du 4épart de Louis-Philippe an 24 février, M. Kroker avait obtenu communication du journal rédigé par le roi lui-même. Tout en repoussant les opinions systématiques et passionnées de l'écrivain tory, j emprunterai donc à son récit quelques-nns des faits qui m'ont para offrir une authenticité historique.

L'article de M. Kioker a été traduit dans la Revue hritanniquef si habilement dirigée par M. Amédée Pichot.

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lui criaient brutalement : Mais dépèchez-vous dom, vous n'en finissez pas! D*autres, en remai^quant que le nom de la duchesse d*Orléans n'était pas mentionne dans l'acte comme régente, dirent : Ah ! mais cela ne peut pas aller comme cela ; il faut que vous déclariez la duchesse d'Orléans régente*. Le roi répondit sévèrement : D'autres le feront, s'ils le croient nécessaire ; maiSy moi, je ne le ferai pas : c'est contraire à la loi ; et comme, grâce à Dieu, je n'en ai encore violé aucune, je ne commencerai pas dans un tel moment.

La confusion était si grande, que Tacte d'abdication fut arraché des mains du roi; on ne sait même pas d'une manière certaine ce que cet acte est devenu, a Nous sommes à peu près sûr, dit M-. Kroker, que le papier tombé dans les mains du citoyen Lagrange n'é- ^^it qu'une copie informe et inexacte de l'original, i»

La première pensée qui vint au roi en cédant à tous ces conseillers, qui ne voyaient de moyen de salut que dans son abdication, fut celle-ci : il croyait écarter les soupçons, apaiser l'animosité qui éclatait contre lui, et rendre tout à la fois l'établissement de la régence plus facile et plus solide.

Loi^sque l'abdication eut été arrachée au i*oi, la reine ne fit entendre que ces seules paroles : « Vous l'avez, cette abdication!... Vous vous en repentirez, d Et ces

1. M. Crémieax, Tavocat, était incontestablement dans le cabinet da roi en cemomeuti comme M. de Lamartine le raconte; mais M. deLamar* tine se trompe lorsqu'il «joute qae M. Grémieox flt cette interpellation au roi. 11 parait, au contraire, qu'il y resta toat à fait étranger.

{Note de M, Kroktr.)

pai'olcs semblaient adressées à ceux qui avaient pour ainsi dire conduit la main du roi^mais non à M. Tliiers en particulier.

En ce moment^ le roi et la reine avaient près d'eux tous leurs enfants et petits-enfants, gendres et bellesfilles alors à Paris, excepté le duc de Nemours, qui était à la tête des troupes dans la cour du palais, cberchant, par une ferme attitude, à empêcher Tiniiption de la foule armée au Carrousel.

En Tabsence du duc d*Aumale et du prince de Joinville, le seul des fils du roi qui fût près de lui était le duc de Montpcnsier. Le prince pensa que son premier devoir était de suivre le roi et la reine. Selon M. Kroker, lé prince confia la duchesse de Montpensier enceinte à un ami dévoué^ qui la conduisit dans sa propre maison, voisine du château. Cette princesse se renditpai* Eu à Boulogne, et arriva le 28 février en Angleterre. .

Le prince Alexandre de Wurtemberg et Philippe, son jeune enfant, privé si jeune de sa mère, la princesse Marie, de poétique mémoire, étaient aussi dans le cabinet du roi au moment du départ. Ils prirent une route différente et arrivèrent en sûreté jusqu'en Allemagne.

Le reste de la famille royale quitta le palais, non (comme l'ont dit quelques écrivains) par un passage souterrain, sous la terrasse du côté de l'eau, mais par le grarid vestibule, et en prenant l'avenue centrale du jardin jusqu'à la place Louis XY. Les six petits-fils du roi étaient portés dans les bras des personnes de sa suite. Devant la façade qui donne sur le jardin se trouvait un détachement de la garde nationale à cheval, que le général

Dumas^ aide de camp du roi^ avait prudemment placé là pour protéger le passage. A la vue de la famille royale à pied au milieu d'eux^ ces gardes nationaux exprimèrent leurs -sympathies et leurs sentiments de fidélité par les cris de Vive le roi! Vive la famille royale!

Le duc de Nemours, qui était resté dans la cour des Tuileries, prit spontanément le commandement nominal d'un corps de troupes à qui Ton avait interdit l'usage de leurs armes, personne ne commandant plus dans ce moment suprême.

Nous avons déjà dit que le piqueur du roi avait été tué d'une balle sur la place du Carrousel et que les équipages royaux, commandés pour le départ, avaient été forcés de rentrer. Par bonheur, il restait dans la cour des Tuileries, et par conséquent hors de la portée de la populace, deux de ces petites voitures à un cheval appelées broughams, et un cabriolet ji deux roues appartenant à la maison du roi, pour Tusage des aides de camp et des personnes du service. Le duc de Nemours eut l'heureuse présence d'esprit de penser que, quelque insuffisantes que fussent ces petites voitures (construites pour contenir deux personnes), elles pourraient au moins recevoir quelques membres, de la famille, et, à défaut d'autres, il les fit conduire par le guichet du pont Royal et les quais encore libres, jusqu'à la place de la Concorde, Arrivée avant ces voitures sur la place de la Concorde, la famille royale, entourée par la foule, ne put qu'avec peine se frayer un passage : elle resta quelques moments en danger.

Les petites voitures arrivèrent enfin. Lorsque le roi

fut monté dans Tune, on tira quelques coups de feu qui tuèrent deux hommes de l'escorte. Les deux broughams et le cabriolet pouvaient contenir en tout six personnes : quinze s'y entassèrent. Dans Tune entrèrent le roi et la reine, avec les deux jeunes princes de Cobourg, fils de la princesse Clémentine, et I0 petit duc d'Alençon, fils du duc de Nemours ; dans l'autre se placèrent la duchesse de Nemours arec son fils aîné et sa fille, puis la fille de la princesse Clémentine et trois femmes de la suite. Le duc de Montpensier, le général Dumas et une des femmes de la reine remplirent le cabriolet. Deux ou trois autres personnes montèrent à côté des cochers. La princesse Clémentine, heureuse d'avoir vu ses enfants arrachés au danger, prit le bras de son époux. Ils se mêlèrent à la foule, et, par le chemin de fer de Versailles, ils rejoignirent le roi à Trianon.

Le roi et la reine conservèrent leur sang-froid et trouvèrent dans leurs cœurs des paroles de tendresse pour tous ceux dont ils allaient se séparer.

Le général Berthois, aide de camp de service, avait pris avec lui un détachement de cavalerie, et il eût voulu escorter les voitures ; mais il fut arrêté, renversé de son cheval et maltraité par la populace. 11 ne dut son salut qu'aux efforts énergiques de quelques personnes animées de meilleurs sentiments. Le général Rumigny, aide de camp du roi, et le capitaine de Pauligue, officier d'ordonnance, plus heureux que M. de Berthois, purent gagner Saint-Cloud, — M. de Rumigny, dans une diligence, et M. de Pauligue, sur un cheval de l'escadron, confondu avec l'escorte.

Bientôt on se mit en route. Le général Regnault de

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Saint-Jean d*Angely, commandant la brigade de Gava> lerie concentrée sur la place de la Concorde, se plaça à la tête de Tescorte du roi^ qui se composait du 2^ régiment de cuirassiers (colonel ReU>ell) et d'un détachement de cinquante hommes de la garde nationale à cbeyal. M. le comte de Montalivet, intendant général de la liste civile, quoique très-malade, avait quitté son lit de douleur pour rejoindre le roi et la reine, dès qu'il avait appris, le jeudi matin, que Témeute menaçait les Tuileries. Colonel de la garde nationale à cheval, revêtu de son uniforme, il monta sur un cheval des gardes et se mit à la tête des cinquante gardes nationaux que le général Dumas avait heureusement fait enti'er dans le jardin des Tuileries. Tous les gardes présents imitèrent leur colonel et tinrent à escorter le roi jusqu'à Saint- Cloud. Là, M. de Montalivet, dans de tristes adieux, se sépara de Leurs Majestés : sa présence à Paris était indispensable aux intérêts pei*sonnels du roi, dont il était le seul représentant ofGciel.

Devant le pont des Invalides, une populace, qui saccageait et brûlait le corps de garde, s'avança comme pour an^ter les voitures; mais la cavalerie fonnidable qui les enveloppait n'eut pas même besoin de tirer un coup de feu poui* l'intimider et la repousser. Le poste de la barrière de Passy présenta les armes en silence lors du passage du roi et de la famille royale. L'escoile n'alla pas plus loin que Saint-Cloud. Avant de quitter ce palais, où il descendit quelques instants, le roi prit congé des soldats et des officiers supérieurs qui les commandaient: officiers et soldats répondirent aux paroles touchantes du roi par des cris d'enthousiasme et de fidélité.

H fut décide que le roi et sa famille se rendraient à Eu. Le général Dumas partît pour Versailles^ oii il loua deux berlines ; il y put aussi emprunter à un ami parti-* culier la somme de douze cents francs.

On pensa que si toute la famille royale restait réunie, elle ne pourrait conserver Fincognito^ et serait arrêtée sm* les routes de traverse, faute de chevaux. Une des berlineg fut donc réservée poiu* la princesse Clémentine et son mari, le prince de Saxe-Cobourg, avec leurs trois enfants et la petite fille du duc de Nemours, la princesse Marguerite, qu'accompagneraient le docteur Pigarche et madame Ângelet. M. Âubeniou, préfet de Versailles, surveilla ce voyage , et s*y prit si bien qu'on arriva à Eu en sûreté. D'Eu on repartit pour Boulogne. Ce ftit à Boulogne que ces fugitifs rencontrèrent, à bord du pa* quebot, le duc de Nemom's venant directement de Paris, Ils débarquèrent à Folkstone, sur les rives de l'Angleterre, le 27 février, a Le duc de Nemours sortit de France, dit M. de Lamartine, aussitôt que ses devoirs envers son père, sabelle^sœur et son neveu furent accomplis. Intrépide, désintéressé, il n'avait marchandé ni sa vie, ni ses droits à la régence, pour sauver la couronne du ûls de son frère. L'histoire lui doit la justice que l'opinion ne lui rendait pas ! »

Les autres membres de la famille royale montèrent dans la seconde berline et dans un omnibus, qui les conduisirent à Dreux. Là, le roi possède un antique donjon et les débris du vieux château de Dreux, qu'il avait réparés pour s'en faire une station pieuse près de la chapelle bâtie par lui au milieu de ces ruines. Cette chapelle, sépulture de ses ancêtres maternels, avait reçu

aussi plus récemment les restes inanimés de son fils bien-aimé^ Théritier présomptif du trône^ la joie et Tespoir de sa irieiliesse ; ceux de la princesse Marie, dont le nom rappelle toutes les vertus et de touchantes oeuvres d'art; enfin, ceux de sa propre sœur, sa compagne, son amie et son conseiller fidèle, qu*i] avait perdue depuis deux mois à peine.

Ce fut par une sombre nuit d*hiver, à onze heures du soir, que le roi arriva, dans une voiture de louage, au château de Dreux, qu*il aUait revoir pour la dernière fois. La veille, le roi avait passé la nuit dans le palais bien gardé de ses ancêtres : le lendemain, il se cache fugitif dans la solitude d*un vieux château à demi meublé, près du tombeau de ses enfants. La reine put du moins, ce jour-là, s'agenouiller encore une fois sur la ton^ de ceux qu'elle avait perdus, et prier en chrétienne fervente, résignée, pour ceux de sa famille encore près d'elle, pour ceux qu'elle espérait du moins pouvoir retrouver dans l'exil.

La duchesse d'Orléans, qui s'était d'abord réfugiée, en sortant de la Chambre, à l'hôtel de la présidence, avec le comte de Paris, fut bien vite enti-aînée à Tbôtel des Invalides, dans les appartements du gouverneur* Sur un avis pressant de M. Odilon Barrot, elle partit avec son fils^ sous la sauvegarde de M. Anatole de Montesquiou, pour le château de Bligny, à quelques lieues de Paris. £ile y resta cachée quelques jours, et y revit le jeune duc de Chartres. Ce jeune prince, au moment du plus grand désordre dans la Chambre des députés, fut un instant séparé de son précepteur, M. Gourjon; mais, dans son dévouement, M. Gourjon parvint à se faire joui*

à travers la foule et ne perdit pas la trace de son élève. Après ravoir rejoint, il lui fit prendre des vêtements grossiers, presque des haillons, que lui remit une pauvre femme ,* puis^ entre quatre et cinq heures du soir, il le conduibit à Thôtel de madame de Momay, rue de TUniversité, n^ 57. Madame de Momay, redoutant les suites de l'insurrection, craignant de voir son hôtel envahi, avait même demandé pour sa fille un refuge à une personne sûre, à M. Sauvageot, demeurant rue Saint Dominique, n» 78. Madame de Mornay fit prier M. Sauvageot de venir prendi'e chez elle le duc de Chartres, poiu* le cacher dans la pièce la plus secrète de son appartement. Le jeune prince demeura chez madame Sauvageot jusqu'au 27 février, à midi.

Lorsqu'il y arriva, il n'avait qu'un pied chaussé, et il était atteint d'une esquinancie et d'une maladie d'intestins. Durant son séjour rue Saint-Dominique, le jeune Robert d'Orléans, en proie à une fièvre intense, versant des larmes de désespoir, demandait incessamment sa mère. 11 y reçut les soins du docteur Mars.

Ënfiuyle dimanche 27 février, sm* l'ordre de madame la duchesse d'Orléans, M. Sauvageot porta Tenfant chez M. Anatole do Montesquieu, rue de Monsieur, 12.

Le noble enfant s'est souvenu de cette touchante hospitalité, et dix-huit mois après ces tristes jours, il exprima dans une lettre les plus naïfs remercîments à madame Sauvageot qui l'avait soigné comme une mère.

La duchesse et ses enfants prirent le chemin de fer à Amiens, se rendirent à Lille, franchirent la frontière de France, et s'arrêtèrent plusieurs semaines à Ems, sur la rive droite du Rhin. « Le nom de la duchesse d'Orléans

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dit M. de Lamartiiie, n'inspira jamais que FadmiratiOD^ Tattendrissement et le respect, t»

Arrivé à Dreux^ le roi écrivit à M. le comte de Montalivet.

En abdiquant et en prenant la fuite, Louis-Philippe se laissa entraîner par les pressantes instances de ceux qui Tentouraient; il croyait, par son dépari^ tout pacifier, et mettre ainsi à Tabri de tout danger les princes et princesses qu*illaissait aux Tuileries. Je suis autorisé à appuyer cette opinion, déjà exprimée par quelques écrivains, de preuves inédites et même entièrement inconnues, en publiant pour la première fois une lettre que Louis-Philippe adressait de Dreux, le 24 février, à onze heures du soir, à M. le comte de Montallvet, et une autre lettre du général Dumas, écrite aussi à M. le comte de Montalivet, de la même date et àla même heure.

« Dreux, jeadi S4 février 1848«

» Mon cher comte, parti sans une obole, il a fallu emprunter à Versailles, pour notre chétif voyage. Nous sommes très-bien arrivés ici à onze heures du soir. C'était le mieux. A présent, il faut faire arranger le plus tôt possible notre voyage à Eu. Il faut des voitures, et vous me feriez plaisir de vous y mettre pour m'apporter l'argent dont je vous remets les ordres, et pour concerter avec vous les horribles et effrayants arrangements de ma nouvelle position, et j*espère que vous pourrez venir. Bonsoir. »

A cette lettre étaient jointes les deux pièces suivantes :

"^i. ^mnv ôc^TyOt^

D'UN BOURGEOIS DE PARIS an

« J'autorise le comte de Montaliyet à faire porter au crédit de mon compte particulier une somme de trente mille francs (ci 30,000 fr.).

» Signé Louis-PHUiippE.

» Ce S4 février 1848. j>

a J'autorise M. de Yerbois à me faire remettre à Dreux, où je suis ce soir, la somme de trente mille francs (ci 30,000 fr.), que je viens d'autoriser le comte de Montalivet à faire porter au crédit de mon compte particulier.

» Signé Louis-Philippe.

» Dreax, 24 février 1848. »

Nous donnons le fac-similé de ces trois pièces, écrites d'une main sûre, et qui prouvent le calme de l'esprit du roi.

LETTRE DU GÉNÉRAL DUMAS A M. LE COMTE DE MONTALIVET. « Dreux, le â4 février 1848, à ouze beores du soir.

D Le roi est arrivé à Dreux. Sa Majesté a le projet d'attendre ici une réponse de vous; elle se propose de se rendre ensuite à Eu.

)» Le roi a pu et dû vo>f ager aujourd'hui dans im complet incognito. A l'avenir, il ne peut en êti'e ainsi. A cet eflet. Sa Majesté désire que vous concertiez avec le gouvernement les mesures nécessaires pour que son voyage puisse être accompli en toute sécurité et convenance.

» Le roi me charge, en outre, de vous prier de faire envoyer immédiatement à Dreux ses voitures de voyage. Elles doivent être au nombre de-trois, commodes, qui

devront contenir dans les accessoires quelques effets. Les autres seront envoyés à Eu avec les fourgons du roi.

» Le roi désiie que vous veniez le joindre à Dreux, dans Fiuie de ses voitures.

» Vous comprenez combien il importe que les intentions du roi puissent être promptement remplies. Sa Majesté s*en remet à vous pour en obtenir la réalisation.

» La santé du roi, celle de la reine, de madame la duchesse de Nemours, de ses enfants, de Son Altesse royale monseigneur le duc de Montpensier, sont aussi bonnes que possible.

1» Agréez, monsieur le comte, Tassurance de ma haute considération et de mon attachement.

v> Le général Dumas.

» Le roi me fait rouvrir ma lettre pour vous prier de donner de ses nouvelles au général Athalin, et vous en demande des siennes, i»

Au milieu de ses inquiétudes et de ses malheurs, le roi trouvait dans son cœur un touchant souvenir pour un ami !

On voit, par cette correspondance datée du jour même du départ du roi du palais des Tuileries, que Louis- Philippe comptait bien rester en France, et choisissait le château d'Eu comme paisible et dernière retraite d'une vie si agitée. Dans l'ignorance de ce qui se passait à Paris, il présumait que la régence du duc de Nemours, garantie par ime loi, serait reconnue et installée. Depuis la coalition, les conseillers les plus intimes de Louis- Philippe avaient tant décrié et accusé sa politique, que.

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dans sa modestie ^ il se regardait comme la seule cause des mécontentements de Topinion publique et des désordres de la rue. « Avec les dures conditions que mlmpose le ministère Odilon Barrot et Thiers, disait-il, les élections générales faites au cri de Vive la réforme! n'enverront à la Chambre que des Ledru-Rollin. Après mon abdication, le pays me rendra peut-être justice et deviendra plus sage. »

Dans le court espace de cinquante-cinq ans, ce fut pour la quatrième fois que le peuple de Paris renversa un trône et brisa sous ses pieds une couronne.

En 93, le roi Louis XYI est guillotiné non loin de son palais, aux acclamations d'une vile multitude.

En 1814 et 1815, les lieutenants de Tempereur et les assemblées du temps livrent celui qui avait doté la France de tant de gloire aux vengeances crueUes de rétranger.

En 1830 et en 1848, la branche ainée et la branche cadette des Bourbons partent pour Texil, sans bagages, sans une ohole, mais du moins sans trop d'insultes et d*outrages. Faut-il voir là, sinon des retours de raison et de sagesse, au moins d'hem*eux adoucissements dans nos mœurs politiques et des sentiments plus humains dans les cœurs ?

Ce fut dans la matinée du 25 que Louis-Philippe reçut la nouvelle de l'avortement de la régence, de la dissolutidh de la Chambre et du renversement de la monarchie. L'anarchie et la terreur régnaient à Paris. U fallut donc renoncer au projet de se rendre à Eu, et surtout

de s'y établir. Il ne restait plus qu*à gagner quelque point de la côte de Normandie et à s*enibarqaer au plus vite pour l'Angleterre.

11 fut dès lors convenu que le duc de Montpensier^ avec la duchesse de Nemours et ses deux fils, se dirigerait sur Granville dans une voiture de louage. On leur remit des passe-ports sous des noms supposés. A Granville, ils devaient s*embarquer à bord du paquebot de Jersey.

Le générai Dumas et le capitaine Pauligue partirent pour le Havre, où ils devaient assurer le passage du roi et de la reine en Angleterre.

Une des berlines de Saint-Cloud devait transporter le roi et la reine à Honfleur, sous le nom de M. et madame Lebrun, et le général Rumigny sous le nom de Dubreuil, avec un valet de chambre et une femme de

chambre.

Ce voyage ne fut ni sans dificullés ni sans périls. Ge-

pendanl, à Anet, toute la population les reçut aux cris

de Vive le roi!

Non loin de là, à Saint-André, quelques ouvriers, déjà informés de l'insiuTection de Paris, accompagnèrent les voitures en criant : Vive la réforme ! A bas Louis-Philippe !

A Saint- André même (c'était im jour de marché), bien que la figure du roi fût très-enveloppée, et qu'il portât des lunettes, im individu s'écria : « C'est lui ! » Mais les chevaux furent bientôt attelés, et la voiture partit malgré ces quelques cris: (tAnêtez!... arrêtez !%

A quelque dislance d'Ëvreux, le roi trouva secours et appui. M. Dorviliers, agent du roi pour la forêt de

D»UN BOURGEOIS DE PARIS mi

Breteuil^ et son fermier^ M. Renard, lui rendirent foute espèce de services. Le roi reçut même dé M. Dorviliers mille francs à compte sur ses revenus.

La présence inaccoutumée d*une berline dans la cour de la ferme de Renard éveilla l'attention et la curiosité du voisinage. Quatre jeunes gens de bonne famille^mais d*opinions exaltées, conçurent des soupçons : ils se rendirent à Ëvreux, où la nouvelle du départ du roi était certainement déjà parvenue. Mais le fermier Renard, dans son dévouement, déjoua tout projet hostile : il conduisit le roi et son valet de chambre en cabriolet tout d'un trait jusqu'à Ronfleur même, distant d'Évreux de vingt-quatre lieues. On s'arrêta seulement pour donner de l'avoine et quelques féveroles aux chevaux et pour les rafraîchir. Pendant ce temps, un valet de ferme conduisit directement la reine dans la berline, attelée de deux vigoureux chevaux de laboiu-, au premier relais de poste après Évreux, à la Commanderie, sur la route d'Honfleur. On évita ainsi de changer de chevaux à la poste d'Évreux ; on traversa cette grande ville par des rues détournées.

Au premier relais après Évreux, où s'arrêta la voitm-e de la rçine, à la Commanderie, le maître de poste s'approcha de M. de Rumigny et lui dit à voix basse : « Une berline qui arrive avec des chevaux de ferme et qui prend des chevaux de poste... c'est drôle! Mais, par le temps qui- court, monsieur, on ne fait pas de questions, on ne regarde pas dans les voitures. » Puis, élevant la voix, il ordonna aux postillons de gagner Pont-Audemer le plus vite possible.

Le voyage du roi fut marqué, dans les environs de

Pont-Audemer^ par use circonstance assez curieuse. Un des cabarets auxquels on s*arrêta porte le nom de Mdrlborouck; il est situé près de la limite du département^ dans une position centrale. C*ei;t là qu'une quinzaine d*années auparavant, le roi avait été reçu, sous un arc de triomphe, par les autorités et les gardes nationales des cantons envii-onnants, et qu'en répondant à leur adresse, il avait prononcé ces paroles, qui eurent alors un certain retentissement : « La flatterie a, de nos jours, changé de côté, et les flatteurs du peuple sont aujourd'hui tout aussi dangereux pour la société et pour un bon gouvernement que Tétaient jadis les flatteurs des rois i . y> Louis-Philippe, grelottant de froid dans le coin d'un misérable cabriolet, se rappela-t-il, en passant devant le cabaret de Marlborouck, ce nombreux concomrs de fidèles sujets, cet arc de triomphe et cet avertissement prophétique contre les flatteurs du peuple ?

Le roi traversa Pont-Audemer le 26 février, à trois heures et demie du matin. Un peu au delà de cette villc^ le cabriolet et la berline se rencontrèrent. Le roi et la reine échangèrent quelques mots; puis Tun et l'autre poursuivirent leur route. Le terme de ce premier voyage, la résidence choisie pour s'y arrêter, était un petit pavillon meublé composé de deux pièces, sur la cAte qui domine Honfleur, à im kilomètre environ de la mer.

La fille du général Dumas avait épousé le fils de M. de Perthuis, propriétaire de ce pavillon. Le général avait donc tout disposé pour que cette étroite demeure pût servir de retraite et de lieu de repos au roi et à la reine.

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