‹ Mémoires d'un bourgeois de ParisChapitre 40 sur 71 · xUait de la Quarlerly Rtview^ pai' M* KioLer · texte numérisé non relu

xUait de la Quarlerly Rtview^ pai' M* KioLer

Les ifiustres fugitifs arriyèrent sans danger menaçant, grâce à Fintelligence du fidèle et dévoué fermier Renard. G*est en vain qu*on lui offrit une rémunération pour son temps, ses frais et ses peines : « Ne parlez pas de cela, dit-il au général Rumigny; les affaires de cœur ne se payent pas avec de Targent. n C'est ainsi que, dans toutes les révolutions, en face d*esprits faussés ou en délire, se rencontrent et se dévouent des cœurs chauds, sublimes de piété, de désintéressement et de courage.

La reine arriva avec des chevaux de poste au pavillon, comme une tante de M. de Perthuis. Plusieurs personnes se présentèrent pour rendre leurs devoirs à cette parente d'un de leurs voisins; mais on déclara que la nouvelle arrivée était indisposée et ne pouvait pas recevoir. Le roi et la reiae purent demeiu*er pendant cinq jours dans cette résidence, sans être surveillés ni importunés par des curieux.

Un nommé Ilallot, qui avait servi sous le prince de JoinviUe sur la Belle-Poule, comme patron de son canot, et à qui le roi avait accordé la croix de la Légion d'honneur, dévoué corps et âme à la famille royale, s'occupa des moyens d'assurer le départ du roi d'Honfleur. Hallot déclara que Louis-Philippe, pour ne pas être reconnu, devait s'aventurer sur un bateau pêcheur; mais il fallait que le roi et la reine se résignassent à se séparer,

L'anxiété du roi et de la reine était à son conoble : ils n'avaient aucune nouvelle de leurs enfants, petits-enfants, depuis qu'ils s'étaient séparés d'eux; ils savaient seulement que la duchesse d'Orléans et les deux jeunes princes, le comte de Paris et le duc de Chartres, avaient été envelq)pés dans le tumulte de la Chambre des dé-

pûtes. Les troubles qui venaient d'éclater à Rouen annonçaient un ébranlement général.

Hallot revint bientôt annonçant qu'il s'était procuré, moyennant trois mille francs, à Trouville, un bateau qui serait prêt à mettre à la voile pour T Angleterre le lundi 28 février.

Le lundi matin, MM. de Rumigny et de Perlhuis se rendirent, sous la conduite de Hallot, par des chemins de traverse, à Trouville. M. de Pauligue prit la diligence. Le roi fut conduit dans un méchant cabriolet, attelé d'un cheval si étique et si rétif, qu'il fût arrivé plus vile à Trouville s'il eût fait le trajet à pied. La reine était restée au pavillon d'Honfleur, espérant prendre passage, sans être reconnue^ sur un des paquebots ordinaires.

Il avait été convenu que-les personnes qui précédaient le roi l'attendraient à rentrée de Trouville. Louis-Philippe n'arriva au rendez-vous qu'après l'heure fixée. Ce retard n'eut pas d'inconvénient : le vent était trop fort et la mer trop mauvaise pour qu'on pût mettre à la voile, et à cette époque des marées, le bateau ne pouvait mettre à flot avant vingt-quatre ou quarante-huit heures. Arrivé à Trouville quelques heures avant le roi, M. de Rumigny avait pris des mesures pour que Louis- Philippe pût rester caché jusqu'au moment de son embarquement. Il se confia au capitaine du port, M. Henri Barbet : ce dernier prit l'afTaire à cœur et assura un logement chez son frère, Victor Barbet, au monarque fugitif. La maison de Victor Barbet était tenue par sa fille, jeune veuve dont le mari, patron d'im bateau pêcheur, avait été récenunent emporté par une lame peu-

dant un coup de vent. Cette jeune femme avait une vénération religieuse pour la reine ; pieuse^ elle apprenait à ses enfants à prier pour la famille royale. Ce fut une étrange surprise en même temps qu*un grand bonheur pour elle de recevoir le roi^ de préparer et de servir ses très-modestes repas. Le roi resta dans cette maison toute la journée du 29 et jusqu'au 1^ mars au soir. Les autres personnes de sa suite s'étaient établies dans une auberge voisine.

Le 29 février au soir, des ordres arrivèrent à la douane, enjoignant aux gardes-côtes d'apporter la plus grande vigilance à empêcher l'évasion des fugitifs politicpies ; les sentinelles furent doublées sur toute la côte, et les routes qui conduisaient au port furent très-surveillées. Le capitaine Barbet eut l'idée malheureuse de rompre le marché fait pour le bateau, qui ne pouvaitr être à ûot avant un ou deux jours, et d en louer un autre qui pouvait partir plus tôt. Il proposa de partager la somme de trois mille francs entre les deux mariniers : il offrit mille francs au premier, et deux mille francs au second. Le premier marinier, mécontent, alla aussitôt déclarer qu'on l'avait engagé pour transporter en Angleterre un étranger caché chez Victor Barbet. Grande rumeur dans la ville ! Chacun se disposa, suivant ses opinions poUtiques, à empêcher ou à favoriser la fuite de l'étranger. Les amis furent heureusement plus nombreux et plus actifs. Dans la soirée du 1^'mars, vers huit heures, le capitaine Barbet, se précipitant dans la petite chambre où se tenait le roi, lui apprit qu'ils étaient trahis ; que les autorités allaient faire une perquisition dans la maison, et qu'il restait à peine le temps de fuir. Puis, près-

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sant^ entraînant en quetcpie sorte le roi dans une (diiscure petite cour de derrière, il le remet aux mains d*un inconnu qui attendait là, et il se hâte de rentrer pour se disposer à recevoir la visite dont il était menacé. « Sire, dit tout bas Tinconnu au roi^ un serviteur fidèle et dévoué va vous conduii*e en lieu de sûreté. 9 Prenant alors im gros paquet de defs, avec lesquelles il ouvrit successivement un certain nombre de portes, il traversa plusieurs cours et ruelles pour arriver à uns maison où Ton entra par une porte dd derrière. Cet inconnu était M. Guestier, qui avait récemment cessé d'exercer les fonctions de maire de Trouville. Chez M. Guestier, le roi reçut l'assurance que, sur ti*ois mille habitants de la ville, cinq ou six personnes tout au plus lui étaient hostiles; mais, il faut Tavouer, ces cinq ou six exaltés intimidaient toute la population.

On prit le parti de retourner à Honfleur. Dès que rheure avancée de la nuit eut rendu les rues à peu près désertes, le roi et ses ûdèles compagnons pailirent à pied. Les voitures devaient rejoindre. Pour sortir de la ville, il fallait passer devant trois corps de garde. Les fugitifs ne furent point inquiétés. Ce fut seulement au village de Touques que les voitures rejoignirent les voyageurs. Entre quatre et cinq heures du matin, on arriva à peu de distance du pavillon d'Honfleur.

M. de Perthuis prit les devants pour prévenir la reine du retour du roi, et pour lui annoncer que le départ de Trouville n'avait pas réussi. Les fugitifs passèrent le reste (le la nuit à se raconter leurs tribulations et à faire de nouveaux plans pour passer en Angleterre.

Le jeudi 2 mars, comme le jour commençait à poin-

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dre^ leâ hôtes du pavillon de M. de Perthuis eui'cnt une nouvelle alerte. Un étranger^ porteur d*un message^ demanda à parler au roi. Cet étranger était M. Jones, Yice*consul anglais au Havre. Le message était de M. Featlierstonhaugh, consul; il annonçait que le bateau à vapeur rJEa^ess, de retour au Havre, était mis à la disposition du roi, et que M. Jones devrait se concerter avec Sa Majesté sur les moyens d'embarquement. Le vice-ccmsul anglais apportait en même temps tme lettre de M. Besson, donnant Tassurance que le duc de Nemours, sa fille, la princesse Marguerite, et la princesse Clémentine, avec son maii et ses enfants, avaient pu débarquer sans accident en Angleterre. Ces deux bonnes nouvelles ranimèrent toute la compagnie.

A la favem* de la nuit, les fugitifs prirent passage sur un paquebot pour se rendre d*Honfleur au Havre. La reine devait toujours s'appeler VMJÂamt Lebrun ; muni d*un passe-port anglais^ le roi était devenu M. WilîicBm Smith. Les gendarmes et les promeneurs parcouraient encore le quai d*Honileur. M, WilKam Smith, portant des lunettes et vêtu d*une grosse redingote, reconnut bientôt sur le quai M. Jones, le vice-consul, et, après lui avoir souhaité le bonsoir assez haut en anglais, il lui prit le bras et passa à bord du paquebot. Madame Lebrun descendit bientôt aussi et s*assit sur un banc^ en face de M. William Smith.

Quand le «tewari se présenta pour recevoii* le prix du passage et une petite gratification pour les musiciens, M. Smith secoua la tête comme s*il ne comprenait pas le français, et ce fut M. Jones qui paya pour tous deux.

En débarquant sur le quai du Havre, au milieu d'une

foule de promeneurs, de voyageurs et de ciieurs des hôtels, la première persomie que Ton rœicontra fut le consul anglais, qui s'empressa d'adresser la parole à M. Smith, et rappela son oncle. Il le conduisit jus<(u*à bord de V Express, en pleine vapeur; madame Lebrun les suivit. Quand ils furent descendus dans la chandire du paquebot, le consul anglais s*ëcria avec joie : ce Sire, vous voilà en sûreté ! » Le roi et la reine exprimèrent à ce dernier leur vive reconnaissance. Ils apprirent de lui que la duchesse de Montpensier avait débarqué à Londres, et le duc de Montpensier, la duchesse de Nemours et ses deux fils, à Jersey. On n'avait encore aucune nouvelle de la duchesse d'Orléans et de ses enfants.

Pendant que le roi et la reine se félicitaient de se trouver en sûreté, ils ne se doutaient pas qu'ils ve* naient à peine d'échapper au plus grand danger. Une certaine femme remplissant sur les paquebots les fonctions de commissionnaire, soit à l'aide de la lanterne qu'elle porte habituellement, soit à la lumière d'un bec de gaz, reconnut le roi. Dans sa surprise, elle en fit part à un ofQcier du port. Celui-ci descend sur le paquebot, reconnaît le roi, et commence à faire quelques observations au capitaine de VExpress sur ses préparatifs de prompt départ. Le capitaine répond qu'il est porteur de dépêches. Cette réponse ne parut pas satisfaire l'officier du port ; mais comme le bâtiment commençait à se mettre en mouvement, il n'eut que le temps de passer à terre et de suivre ainsi le consul anglais, (c Ditesmoi donc, demanda-t-il à ce dernier, quelle est la personne que vous avez mise à bord de VExpress^ — C'est mon oncle. — C'est votre oncle? reprit Tofflcieravec

incrédulité. Ah! monsieur le consul... » Et il se retira en secouant la tête. Il se contenta d*adresser un rapporta M. Deschamps^ commissaire du gouvernement à Rouen.

Le vent était violent et la mer très-grosse^ cependant VExpress fit une assez bonne traversée, et Leurs Majestés furent débarquées le 3 mars, de bonne heure, près de Nev^haven. Elles arrivèrent le 4 à Glaremont.

Ce fut ainsi que le roi Louis- Philippe et sa famille quittèrent la France, inquiétés et menacés, n'ayant violé ni la charte ni les lois. Au moment de déposer sa couromie, Louis-Philippe voulut et crut pouvoir la transmettre à son petit-fils. Napoléon I^r, lui aussi, abdiqua en faveur du roi de Rome; Charles X, lui aussi, avait abdiqué en faveur du duc d'Angoulême, et le duc d'Angoulême avait abdiqué en faveur du duc de Bordeaux : actes de transmission sans valeur, qui ne reçurent la signature que d'une des parties , et auxquels le peuple, ingrat ou effrayé, refusa la sienne.

Tous ces grands mouvements violents, couMilsifs, désordonnés, qu'on appelle révolutions, ont plutôt donné naissance à des utopies qu'à des progrès. Cependant, il faut le reconnaître, sous la forme de l'antique monarchie française, le gouvernement de Napoléon III reporte aujourd'hui plus que jamais sur le peuple la sollicitude vouée autrefois, et récemment encore, aux classes privilégiées. En dotant le pays du suffrage universel, d'institutions populaires, d'institutions de chanté, de bienfaisance et de secours mutuels. Napoléon III a bien compris les temps modernes, et a fait sortir de nos révolutions successives toutes les idées pratiques, applicables, qa'dles oui pu produire.

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