‹ Mémoires d'un bourgeois de ParisChapitre 43 sur 71 · Histoire de la Révolution de iSiS · texte numérisé non relu

Histoire de la Révolution de iSiS

dOâ MÉMOIRES

tion.) Je dis, messieurs, qu*il faut convoquer la nation, et alors...

En ce moment^ une foule d*hommes armés , gardes nationaux^ étudiants^ ouvriers ^ pénètre dans la salle des séances et arrive jusqu'à rhémicycle. Plusieuî^ portent des drapeaux. Un tumulte général se produit dans l'assemblée. La plupart des membres siégeant aux bancs des centres refluent vers les banquettes supérieures. Les cris : Nous voulons la déchéance du roi ! La déchéance! La déchéance! sont poussés par ceux qui paraissent marcher à la tête de la foule.

M. DE MORKAT. MoDsleur le président I suspendez , mais ne levez pas la séance.

M. LE PRÉSIDENT, se couvraot. II n'y a pas de séance en ce moment.

M. Chevalier, ancien rédacteur de la Bibliothèque historique, escalade la tribune. -^ Gris et confusion générale.

Messieurs, dit M. Chevalier, croyez à la modération de mes paroles. (Bruit. — Vous n'avez pas le droit de parler î) Je viens vous proposer le seul expédient qui peut vous tirer d'embarras. Si vous voulez, sauver la situation, vous n'avez qu'une chose à faire. Ecoutez-moi... Gardez-vous de proclamer sans dioit le comte de Paris; mais que la duchesse d'Orléans et le comte de Paris aient le courage de se rendre sur les boulevards, au milieu du peuple et de la garde nationale : je réponds de leur salut. Si le peuple ne consent pas à lui déférer le pouvoir...

VOIX DANS LA FOULE. Vivo la république ! Assez î assez !

M. CHEVALIER. La sculc chose que vous avez à faire dans ce moment, c'est de nous donner un gouvernement, C'est de le faire à l'instant même; vous ne pouvez pas lais-

ser toute une population sans magistrats : c*est le premier besoin que vous ayez à satisfaire... (Le bruit couvre la voix de l'orateur.) Il faut que le comte de Paris soit porté sur le pavois aux Chambres.

UN MEMBRE de la Chambre. Il est venu ici tout à Theure. Il est ici.

M. CHEVALIER. Si VOUS bésitez...

Les regards se portent vers le sommet de Tamphithéâtre où s'étaient assis la duchesse d'Orléans et ses enfants; mais, au moment de Tinvasion de la salle par la multitude, la princesse, les princes et ceux qui les accompagnaient sont sortis par la porte qui fait face à la tribune.

M. CHEVALIER. Si, dis-je, vous hésitez... (La voix de l'orateur peut à peine couvrir le bruit.) vous êtes sûrs de voir proclamer la république...

Le trouble et la confusion sont à leur comble.

Un citoyen en costume d'officier d'état-major de la garde nationale, qu'on dit être M. Dumoulin , commandant de Thôtel de ville en juillet 1830, monte à la tribune et pose sur le marbre la hampe d'un drapeau tricolore.

Messieurs, s'écrie M. Dumoulin, le peuple a reconquis son indépendance et sa liberté aujourd'hui, comme en 4830. Vous savez que le trône vient d être brisé aux ïuiieries et jeté par la fenêtre !

BiM. Crémieuj, Ledru-RoUin et Lamartine paraissent en même temps à la tribune.

On entend dans la foule des voix qui crient : « Plus dé

Bourbons ! — A bas les traîtres ! — Un gouyemement provisoire immédiatement! »

Beaucoup de députés se retirent pai' la porte du fond. M. Tbiers, pâle et atterré ^ répète à tous ses collègues les mêmes paroles : Le flot monte ! la marée monte !

M. LEDttu-ROLLiN , S* adressant aux bommes de la foule. Au nom du peuple que vous représentez, je vous demande le silence.

VOIX DU PEUPLE. Au nom de M. Ledru -Rollin, silence!

UN HOMME DU PEUPLE. Uo gouvemeoient provisolfe!

M. LEDRU-ROLLiN. Au nom du peuple partout en armes, maître de Paris quoi qu*on fasse (Oui I oui!), je viens protester contre l'e^-pèce de gouvernement qu'on est venu proposer à cette tribune. (Très-bien î très-bien ! — Bravos dans la foule.) Je ne fais pas, comme vous, une chose nouvelle; car, en i84i^, lors de la discussion de la loi de régence, seul, dans celte enceinte, j*ai déclaré qu'elle ne pouvait être faite sans un appel au pays. (C'est vrai ! Très-bien !) On vous a parlé de la glorieuse révolution de 4789. Prenons bien garde que Tes hommes qui en parlent ainsi n en connaissent pas le véritable esprit et ne veulent pas surtout en respecter la constitution.

En 1791, dans le texte même de la constitution, on a déclaré que F Assemblée constituante, l'Assemblée constituante, comprenez-le bien 1 avec des pouvoirs spéciaux, n'avait pas le droit de faire une loi de régence , et qu'il fallait un appel au pays pour la faire. C'est le texte môme de la constitution de 1191.

Or, messieurs, depuis deux jours, nous nous battons pour un droit. Eh bien ! si vous résistez, si vous prétendez qu'un gouvernement par acclamation, un gouvernement éphémère qu'emporte la colère révolutionnaire; si vous prétendez que ce gouvernement existe, nous nous battrons encore au nom de la constitution de 91 , qui plane sur ,1e pays, qui plane sur notre histoire, et qui veut qu'il y ait un appel fait à la nation pour qu'une régence soit possible. Ainsi, pas de régence possible...

VOIX NOMBREUSES. Nous u'cu vouloos pas !

M. LEORu-RoLLiN. Pas de régencc possible, ainsi qu'on vient d'essayer de Timplanter d'une façon que je dirai singulière et usurpatrice.

Comment, tout à coup, sans nous laisser délibérer, vou&même, majorité, vous venez briser la loi que vous avez faite contre nos efforts en 484!^ ! Vous ne le voudriez pas ! C'est un expédient qui n'a pas de racines dans le pays !

Au nom du droit , du droit que, dans les révolutions mêmes, il faut savoir respecter , car on n'est fort que par le droit, je proteste, au nom du peuple, contre votre nou- Yelle usurpation. (Bravo! bravo! Vive Ledru-RoUin 1)

Vous avez parlé d* ordre, d'effusion de sang.

Ah! l'effusion du sang nous touche; car nous l'avons vue d'aussi près que personne. Eh bien, nous vous déclarons encore ceci *. l'effusion du sang ne peut cesser que quand les principes et le droit seront satisfaits , et ceux-là qui viennent de se battre se battront encore ce soir si Ton méconnaissait leurs droits. (Oui ! oui !)

Au nom de ce peuple qui est tout, je vous demande quelle espèce de garantie votre gouvernement qu'on intronisait, (ju'on essayait d'introniser tout à l'heure, quelles garanties il nous donne? (Bravos dans la foule.)

te. BEKRYER, s'adressaut à M. Ledru-RoUin. Pressez la question! Concluez ! Un gouvernement provisoire!

M. LEDiiu-ROLLiN. En parlant ainsi au nom du peuple j j'ai la prétention, je le répète, de rester dans le droit, et j'invoque deux souvenirs. En 1845, Napoléon a voulu abdiquer en faveur du roi de Rome : le pays était debout, le pays s'y est refusé. En 1830, Charles X a voulu abdi* quer en faveur de son petit-fils : le pays était debout, le pays s'y est refusé.

M. BERRTiR. Conclucz ! Nous connaissons T histoire.

M. LEDRu-RoLLiN. Aujourd'hui, le pays est debout, et vous ne pouvez rien faire sans le consulter.

Je demande donc, pour me résumer , un gouvernement provisoire... (Oui! oui !) non pas nommé par la Chambre..» (Non ! non!) mais par le peuple; un gouvernement prov soire et un appel immédiat à une Convention qui régula^ rise les droits du peuple. (Bravo l bravo!)

iT ao

M. dQ Lamartine^ qui est toujours à la tribune^ s*a- Tance pour prendre la parole.

PLUSIEURS VOIX. Lamartine ! Lamartine! (Les applaudissements éclatent. Écoutez ! écoutez !)

M. DB LAMARTINE. Mcssicurs, j'ai partagé aussi profondément que qui que ce soit parmi vous Te double sentiment qui a agité tout à ilieure cette enceinte, en voyant un des spectacles les plus touchants que puissent présenter les annales humaines : celui d'une princesse auguste se défendant avec son fils innocent, et venant se jeter du milieu d'un palais désert au milieu de la représentation du peuple. (Très-bien î très-bien ! )

Je disais, messieurs, que j'ai partagé aussi profondément que qui que ce soit, dans cette enceinte, le double sentiment qui i avait agitée tout à l'heure. Et ici je ne fais aucune distinction, car le moment n'en veut pas, entre la représentation nationale et la représentation des citoyens, de tout le peuple, et c'est aussi le moment de Tégalité , et cette égalité ne servira, j'en suis sûr, qu'à faire reconnaître la hiérarchie de la mission que des hommes spéciaux ont reçue de leur pays, pour donner , non pas 1 apaisement, mais le premier signal du rétablissement de la concorde et de la paix publique. (Bravo! bravo!)

Mais, messieurs, si je partage l'émotion qu'inspire ce spectacle attendrissant des plus grandes catastrophes humaines, si je partage le respect qui vous anime tous, à c[uelque opinion que vous apparteniez, dans cette enceinte, je n'ai pas partagé moins vivement le respect pour ce peuple glorieux qui combat depuis trois jours pour redresser in gouvernement perfide, et pour rétablir, sur une base désormais inébranlable , l'empire de l'ordre et l'empire de la liberté.

Messieurs, je ne me fais pas Pillusion qu'on se faisait tout à l'heure à celte tribune : je ne me figure pas qu'une acclamation spontanée, arrachée à une émotion, à un sentiment publics, puissent constituer un droit solide et inébranlable pour un gouvernement de trente-cinq millions d'hommes.

Je sais que ce qu'une acclamation prpclame, une autre

acclamation peut remporter, et quel que soit le gouvernement qu*il plaise à la sagesse et aux intérêts de ce pays de se donner, dans la crise où nous sommes, il importe au- peuple, à toutes les classes de la population, à ceux qui ont versé quelques gouttes de leur sang dans cette lutte, d'en cimenter un gouvernement populaire, solide, inébranlable enfin. (Applaudissements.)

Eh bien , messieurs, comment le faire? Comment le trouver parmi ces éléments flottants, dans cette tempête où nous sommes tous emportés et où une vague vient surnager à l'instant môme la vague qui vous a apportés jusque dans celte enceinte? Gomment trouver celte base inébranlable? En descendant dans le fond même du pays, en allant extraire, pour ainsi dire, ce grand mystère du droit national (Sensation profonde.) d'où sort tout ordre, toute vérité, toute liberté.

C'est pour cela que, loin d'avoir recours à ces subterfuges, à ces surprises, à ces émotions dont un pays, vous le voyez, se repent tôt ou tard (Oui ! oui !), lorsque ces fictions viennent à s'évanouir en ne laissant rien de solide, de permanent, de véritablement populaire et d'inébranlable sous les pas du pays ; c'est pour cela que je viens appuyer de toutes mes forces la double demande que j'aurais faite le premier à cette tribune si on m'y avait laissé monter dès le commencement de la séance ; la demande d'abord d'un gouvernement qui étanche le sang qui coule, d*nn gouvernement qui arrête la. guerre civile entre les citoyens... [Acclamations.)

l.*un des hommes de la foule ^ qui est debout dans rhëmicycle^ remet son sabre dans le fourreau en disant : « Bravo ! bravo ! »

On entend en même temps une voix qui s'écrie : «Plus de royauté!»

M. DE LAMÀRTJiiB. La France a soif d'un gouvernement qui suspende ce malentendu terrible qui existe depuis quelques années entre les différentes classes de ciloyens et qui, en nous empêchant de nous reconnaître pour un

seul peuple, nous empêche de nous aimer, de nous embrasser. (Très-bien ! très-bien !)

Je demande donc que l'on constitue à Pinstant, du droit de la paix publique, du droit du sang qui coule, du droit du peuple qui peut être affamé du glorieux travail qu'il accomplit depuis trois jours; je demande que Ton constitue un gouvernement provisoire. (Bravo! bravo !) qui ne préjuge rien, ni de nos droits, ni de nos ressentiments, ni de nos sympathies,, ni de nos colères, sur le gouvernement définitif qu'il plaira au pays de se donner quand il aura été consulté. (C'est cela!)

Je demande donc un gouvernement provisoire. (Oui ! oui!)

• DE TOUTES PÀBTS. Les noms des membres du goùver* nement provisoire I

H. DE LAMARTINE. Attendez 1 Ce gouvernement provisoire aura pour mission, selon moi, pour première et grande mission: i^ d'établir la trêve indispensable, la paix publique entre les citoyens ; 2<* de préparer à l'instant les mesures nécessaires pour convoquer le pays tout entier et pour le consulter ; pour consulter la garde nationale tout entière, le pays tout entier, tout ce qui porte dans son titre d'homme les droits du citoyen. (Applaudissements prolongés.) Les pouvoirs qui se sont succédé depuis cinquante ans...

A ce moment on entend retentir du dehors des coups violents aux portes de Tune des tribunes publiques. Les portes cèdent bientôt sous des coups de crosses de fusil. Des hommes du peuple^ mêlés de gardes nationaux^ y pénètrent en criant : « A bas la Chambre ! pas de députés! ï> Un des hommes abaisse le canon de son fusil dans la direction du bureau. Les cris : a Ne tirez pas! ne tirez pas ! c'est M. de Lamartine qui parle ! )> retentissent avec force. Sur les instances de ses camarades^ l'homme relève son fusil.

M. sAtJZBT, qui est resté au fauteuil^ réclame le silence

en agitant yiolemment sa' sonnette. (Le bruits loin de se calmer, acquiert une plus grande intensité.)

Puisque je ne puis obtenir le silence, s'écrie M. le président, je déclare la séance levée. (M, Sauzet quitte le fauteuil après avoir prononcé ces paroles.)

11 est évident pour tout le monde qu*à ce moment rassemblée de la Cbambre des députés cesse; mais le peuple armé de fusils^ de sabres^ mêlé aux gardes nationaux et à im certain nombre de députés appartenant principalement à la gaucbe^ reste dans la salle.

Un grand nombre de voix crient : a Un autre président ! Dupont (de l'Eure) ! »

Après quelques instants de tumulte, M. Dupont (de TEure) monte au fauteuil, souteu par M. Garnot. 11 est entouré d*un grand nombre de personnes étrangères à la Chambre.

M. de Lamartine, qui est resté à la tribune, s'efforce de dominer le bruit; mais ses exhortations restent sans résultat.

DEt VOIX. Dupont (de l'Eure) I Dupont (de l'Eure) 1

M. DE LAMARTINE, au milieu du bruits Je vais lire les noms...

VOIX NOMBREtsEs. Silcnco 1 silence 1

M. DE LAMARTINE. Mcssicurs, je vais lire les noms. (Le bruit continue.)

. M. DE LAMARTINE, lisant. MM. Arago, Carnot... (Le tumulte va toujours croissant.)

UNE VOIX. Messieurs, M. Dupont (de l'Kure) nous préside... (Bruit.) M. Dupont (de l'Eure) va nommer le gouvernement jjrovisoire. (De longs bravos se font entendre de toutes parts.)

M. CHEVALIER. Si VOUS vouloz faire quelque chose, laissez donc parler I

H. MARioN, député, à M. de Lamartine. Ne quittez pas

la tribune I

UM HO VUE armé d'un fusil. Nous ne demandons qu'un moment de silence ; nous voulons seulement entendre les noms des personnes qui composeront le gouvernement.

UNE VOIX. Du silence dépend le salut de tous : je réclame pour qu'on puisse entenare M. Dupont (de l'Eure).

Beaucoup de personnes pressent et entourent M. de Lamartine et l'engagent à attendre le rétablissement du silence pour parler. Le silence se rétablit.

M. DE LAMARTINE. Messiours, la proposition qui a été faite, que je suis venu soutenir et que vous avez consacrée par vos acclamations à cette tribune, elle est accomplie. Un gouvernement provisoire va être proclamé nominativement. (Bravo! bravo I Vive Lamartine )) Maintenant, messieurs...

VOIX :?oMBi\EL'SEs. Nommez les membres! nommez-Ies!

M. DE LAMARTINE. Ou va Ics nommcr. (Recrudescence de tumulte.)

M. de Lamartine, après avoir attendu quelques instants que le calme se rétablisse, se retire derrière la tribune.

M. Dumoulin y monte et cherche à se faire entendre ; mais le bruit continuel empêche de saisir ses paroles.

Plusieurs sténographes, afin de mieux saisir les détails de la scène, montent au bureau et s'asseyent aux places des secrétaires de la Chambre.

M. Dumontier demande un peu de silence pour proclamer les noms des membres d'à gouyemement provisoire.

M. DUPONT (de l'Eure). On vous propose de former le gouvernement provisoire. (Ouil oui I Silence! silence!)

Voici les noms : Arago, Lamartine, Dupont (de TEure), Crémieux... (Bruit, agitation.)

M. DE LAMARTINE. Sllence, mcssicurs ! Si vous voulez que les membres du gouvernement provisoire acceptent la mission que vous leur avez confiée, il faut que la proclamation en soit faite. Notre honorable ami ne peut se faire entendre au milieu de ce bruit.

UN CITOYEN. Il faut qu*on sache que le peuple ne veut pas de royauté. La république !

PLUSIEURS voix. Délibérons immédiatement.

UNE VOIX. Assis ! assis ! Allons nous asseoir,, prenons la place des vendus.

PLUSIEURS voix. Des ventrus !

D* AUTRES VOIX. Des corrompus !

UN CITOYEN agitant un drapeau. Plus de Bourbons ! Un gouvernement provisoire et ensuite la république I

UN HOMME DU 'peuple. A bas les Bourbons, les cadets comme les aines I

M. DE LA ROCHEJAQUELEIN. Ils ne Tont pas volé , c*est un prêté rendu.

UNE voix. Nous demandons qu*on proclame la république !

M. DUPONT (de TEure) lit successivement les noms suivants, qui sont répétés à haute voix par plusieurs sténographes :

M. de Lamartine. (Oui ! oui !) M. Ledru-RoMin. (Oui î oui !) M. Arago. (Oui ! oui !) M. Dupont (de l'Eure). (Oui 1 ouil)

UNE VOIX. M, Bureaux de Pusy I

M, Bureaux de Pusy fait un geste de refus.

M. DUPONT (de TEure), continuant à nommer les membres du gouvernement provisoire :

M. Marie. (Oui I oui !) QUELQUES PERSONNES. Goorges Lafayotto. (Oui 1 — Non ! non!) 'voix NOMBREUSES. La république ! la république !

0N CITOYEN. Il faut quB Ics membres du gouvernement provisoire crient Vive la république! avant qu'ils soient nommés ou acceptés.

UN ÀUTBE. Je demande la destitution de tous les députés absents.

UN AUTRi. Il faut conduire le gouvernement provisoire à l'hôtel de ville. Nous voulons un gouvernement sage, modéré, pas de sang ! mais nous voulons la république !

M. BOCAGE. A rhôtel de ville! Lamartine en tête !

M. de Lamartine sort de la Chambre accompagné d'un très-grand nombre de citoyens. Après son départ, le tumulte continue dans la portion delà foule qui reste disséminée sur les bancs de la Chambre, dans l'hémicycle et dans les couloirs.

n. lEORU-ROLLiN. Citoyeus ! vous comprenez que vous faites ici un acte grave en nommant un gouvernement provisoire,

voix DIVERSES. Nous n'en voulons pas î — Si ! si ! il en faut un !

M. LEORU-ROLLiN. Daus dos circoustauces comme celles où nous sommes, ce que lès citoyens doivent faire, c'est d'accorder le silence et de prêter attention aux hommes qu'ils veulent constituer leurs représentants. (Interruption.) En conséquence, écoutez-moi !

Nous allons faire quelque chose de fort grave. Il y a eu des réclamations tout à l'heure. Un gouvernement provisoire ne peut pas se nommer d'une façon légère. Voulez-vous me permettre de vous lire les noms qui semblent proclamés par la majorité ^Silence ! Écoutez! écoutez !)

A mesure que je lirai les noms, suivant qu'ils vous conviendront ou ne vous conviendront pas, vous crierez oui ou non. Pour faire quelque chose d'officiel, je prie les ' sténographes du Moniteur de prendre note des noms à mesure que je les prononcerai, parce que nous ne pouvons pas présenter à la France des noms qui n'auraient pas été approuvés par vous. Je lis :

Dupont (de TEura). (Oui! oui !)

Arago, (Oui ! oui !)

Lamartine. (Oui ! oui !)

Ledru-Rollin. (Oui! oui!) Garnier-Pagès. (Oui ! oui ! — Non !) Marie. (Oui ! oui !) Crémieux. (Oui ! oui !)

UNE voix. Crémieux, mais pas Garnier-Pagès. (Si ! si î

— . Non !) .

d'autres voix. Taisez-vous ! A l'ordre !

M. LEDRU-ROLLiN. QuB ccux Qui ne vculont pas lèvent la main. (Non ! non ! si ! si !) Je demande à ajouter un mot : permettez, messieurs.

Le gouvernement provisoire qui vient d'être nommé a de grands, d'immenses devoirs à remplir. On va être obligé de lever la séance pour se rendre au siège du gouvernement, et prendre toutes les mesures pour que l'effusion du sang cesse, afin que lès droits du peuple soient proclamés.

CRIS NOMBREUX. Oui ! oui ! A l'hôtel de ville !

UN ÉLÈVE DE l'école POLYTECHNIQUE. Vo,us voyez qu'aucun des membres du gouvernement provisoire ne veut la république ! nous serons trompés comme en 1830.

PLUSIEURS VOIX, Vive la république !

AUTRES VOIX. Vive la république et Ledru-Rollin! A l'hôtel de ville !

UN JEUNE HOMME. Go u'ost pas à l'hôtol de ville qu'est le centre du gouvernement : c'est ici !

M. Ledru-Rollin se retire suivi de plusieurs citoyens.

La foule qui avait envahi la salle commence à diminuer.

Un citoyen monte sur le marbre de la tribune en brandissant une arme. On crie: Vive la république! Partons pour V hôtel de ville !

UN JEUNE HOMME à la tfibune. Plus de liste civile !

UN AUTRE. Plus do royauté !

Quelqu'un appelle tout d*un coup rattention sur le grand tableau placé au-dessus du bureau et derrière le fauteuil de la présidence ^ qui représente la prestation

ôe sennent de Louis-Philippe à la charte^ et les cris : U faut le déchirer! il faxjU le détruire! se font immédiatement entendre.

Des hommes qui sont montés sur le bureau se disposent à donner des coups de sabre et d'épée dans le tableau.

Un ouvrier, armé d'un fusil double, qui se trouve dans l'hémicycle, s'écrie : Attendez! je vais tirer sur Loms- Philippe ! Au même instant deux coups de feu éclatent.

Un autre ouvrier s'élance immédiatement à la tribune, et prononce ces mots : « Respect aux monuments ! respect aux propriétés! Pourquoi les détruire? Pourquoi tirer des coups de fusil sur ces tableaux? Nous avons montré qu'il ne faut pas malmener le peuple : montrons maintenant que le peuple sait respecter les monuments et honorer sa victoire! y>

Ces paroles, prononcées avec une énergie et une véritaUe éloquence, sont couvertes d'applaudissements.

On s'empresse autour de ce brave ouvrier, et on lui demande son nom : il dit qu'il se nomme Théodore Six, ouvrier tapissier.

Tout le monde se retire, et la salle est bientôt entièrement évacuée.

Prendre le pouvoir, même dans les jours tranquilles,

c'est toujours, pour les nobles cœurs, pour'les grands

esprits, assumer une lourde responsabilité; mais prendre le pouvoir au milieu d'une insurrection armée, au milieu de toutes les passions en délire, sans défense, sans secours, sans appui, c'est faire au pays et à ses sentiments d'humanité le sacrifice de sa vie! En étudiant

les praniers temps de la république, nous constaterons quels droits M* de Lamartine sut acquérir à la reconnaissance du pays, qvCil a cependant trouvé plus d'une fois injuste et ingrat envers lui.

Tous les événements, tous les faits que nous venons de raconter contiennent de graves enseignements. On projette pour le 22 février un banquet politique : bientôt on décide que ce ne sera plus qu'un simulacre de banquet, puis enfin que ce simulacre n'aura pas lieu. Mais on a demamdé au peuple son concours, son intervention, on a sonné le tocsin : le peuple quitte ses travaux et ses ateliers. Les hommes politiques qui ont soulevé cet orage et cette tempête, étourdis, impuissants, et dont le cœur se resserre à. l'heure du danger, tremblent devant le géant furieux dont ils ont excité et à l'avance justifié la colère. Us prennent la fuite, et, dans leur désespoir et dans leur repentir, ils trouvent du moins cette parole honnête et sage : « II ne nous reste plus qu'à nous faire oublier ! »

Que dire aussi des bourgeois de Paris criant sous les armes : Vive la réforme! se faisant la veille auxiliaires de l'insurrection, et, quatre mois après, bravant la mort sur les barricades pour la vaincre et la désarmer? On retrouve bien là l'esprit moqueur, léger, mobile, inconséquent jusqu'à l'imprudence, et le caractère généreux jusqu'à l'audace, jusqu'à l'héroïsme, du peuple français.

Dans ces tristes jouruées, où chacun manquait à son devoir et se rendait sans combattre et sans capituler, je n'hisite pas à le dire, M. de Lamariine et les républicains honnêtes qui l'entoiuaient ont seuls montré une

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raison fenne que ne troublaient point les périls de la situation, un cœur de héros pour mettre fin à la guerre civile, pour éteindre Tincendie, pour préserver le peuple en délire des barbares excès de son ivresse.

Cette grande séance historique du 24 février 1848 fait naître dans le cœm: les mêmes émotions, les mêmes tristesses que les dernières scènes qui se succédèrent le 23 et le 24 février aux Tuileries : même irrésolution, même découragement, mêmes défaillances. Des forces considérables étaient massées autour de la Chambre des députés : M. le président Sauzet ne sait ni faire respecter l'Assemblée, ni domûier la discussion. Il devait, nouveau Boissy d'Anglas, se couvrir devant Témeute armée; il pouvait du moins ne pas déserter le fauteuil de la présidence.

MM. Thiers, Duvergier de Hauranne, à qui le roi venait pour ainsi dire de confier le salut d*une mère et de ses deux enfants, aussi bien que le salut de la France, restèrent muets et atten-és. Peut-être n'auraient-ils pas pu vaincre; mais ils devaient combattre.

M. Odilon Barrot éleva du moins courageusement dans ses bras un enfant pour apaiser la tempête. La vie politique de cet homme honnête, sentimental, irrésolu, se résume dans cette dernière épreuve de la monarchie : ne croyant et ne se dévouant ni à la monarchie ni à la république, sa parole fut sans retentissement et s£ms autorité en ces moments suprêmes; il resta ministre pendant quelques heures, et ne fut écouté que pendant quelques minutes.

M. de Lamartine pensait à dire, en pleine Chambre, à

la princesse et à ses fils : « Levez-vous! Vous êtes la veuve de ce duc d'Orléans dont le peuple a couronné en vous, la mort et le souvenir ! Vous êtes les enfants privés de père, et adoptés par la nation ! Vous êtes les innocents et les victimes des fautes du trône, les hôtes et les suppliants du peuple ! Vous vous sauvez du trône dans une révolution ! Cette révolution est juste, elle est généreuse, elle est française ; elle ne combat pas des femmes et des enfants ; elle n'hérite pas des veuves et des orphelins; elle ne dépouille pas ses prisonniers et ses hôtes! Allez régner! Elle vous rend par compassion le trône perdu par les fautes dont vous n'êtes que les victimes. Les ministres de votre aïeul ont dilapidé votre héritage : le peuple vous le rend. II vous adopte, il sera votre aïeul lui-même. Vous n'aviez qu'un prince pour tuteur, vous aurez une mère et une nation. »

M. de Lamartine, dans son Histoire de la révolution de février, dit lui-même : « J'avais ces paroles sur les lèvres, cet acte dans l'imagination, ces larmes dans les yeux : je ne cédai pas à ces nobles tentations; j'arrachai mon cœur de ma poitrine, je le contins sous ma main pour n'écouter que ma raison. Ma raison me rappelait plus fortement encore ce que je venais de dire deux heures avant au conseil des républicains. »

La régence^ au milieu d'ime crise qui avait soulevé le peuple, entraîné la garde nationale, dissous l'armée, renversé le trône, expulsé le roi, provoqué le suffrage universel, suspendu le travail, jeté deux cent mille ouvriers allâmes de droits et de pain sur le pavé, n'était pas la paix ; c'était une trêve courte et agitée. La révo-

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lution sanglante n'était pas finie, elle conunençalt. M. de Lamartine, en agissant autrement quMl n'a fidt, eût perdu les victimes mêmes de celte catastrq[ihe, qu'il aurait dévouées en les couronnant.

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