‹ Mémoires d'un bourgeois de ParisChapitre 50 sur 71 · A M. LE DUC DE NEMOURS · texte numérisé non relu

A M. LE DUC DE NEMOURS

<x Monseigneur,

» Les témoignages d'intérêt que Votre Altesse royale a eu la bonté de me donner par sa lettre du 27 du mois dernier m'ont pénétré de la plus profonde reconnais-, sdnce. Elle a bien voulu apprécier les constants efforts que j'ai faits pour remplir la tâche qui m'était imposée. A travers les difficultés qui m'ont été suscitées, je dirai même les désagréments que j'en ai retirés, votre suffrage, monseigpeur, est pour moi d'un prix iniini, et je m'applaudis d'avoir pu le mériter. Sans doute j'aurais voulu pouvoir continuer ; mon dévouement au roi et aux intérêts bien entendus du pays m'en imposait le devoir; mais j'étais arrivé à un tel état d'épuisement que mes fondes ne secondaient plus mon zèle. D'ailleurs^ des considérations puissantes, qui certainement n'ont point

échappe à la sagacité de Votre Altesse royale, devaient faire hâter mon éloignement des affaires. Le repos, qui m'était devenu si nécessaire, et auquel je vais me livrer, me donnera plus tard, je respève, la possibilité de me rendre utile, si les circonstances devenaient telles que le roi, se trouvant engagé dans une guerre, jugeât à propos de m'y faire participer. Jusque-là, vivant retiré, je ne cesserai de faire dçs vœux pour la consolidation du trône de Sa Majesté, le développement du système monarchique suivant Fesprit de nos institutions, les alliances de la famille royale, la prospérité, la grandeur et la gloire de la France; mais, individualisant ces vœux, après ceux qui sont particuliers au roi et à monseigneur le duc d'Orléans, je ne cesserai d'en faire pour vous-même, monseigneur, et pour votre avenir. J'ai Tespoir que Votre Altesse royale croira à leur sincérité et qu'elle me conservera une place dans ses souvenirs.

» J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect,

)> Monseigneur, » De Votre Altesse royale, » Le très-humble et obéissant serviteur,

» Maréchal duc de Dalmatib.

» Saint^Amaud-la -Bastide, le ter août 1834. »

Dans une correspondance du duc d'Orléahs avec le duc de Nemours dont je fais plus loin quelques citations, je trouve les réflexions suivantes du duc d'Orléans à propos de la démission du maréchal Soult, remplacé comme ministre de la guerre et comme président du conseil par le maréchal Gérard :

« La sale intrigue (sic) ourdie depuis longtemps par les ministres contre leur président touche à son dënoûment. C'est Thiers qui a tout conduit avec M. de Celles <. L'affaire d'Alger n'était qu'un prétexte: on ne veut plus du maréchal Soult, et, pour empêcher Thiers et Guizot, qui ont tous les deux d'égales prétentions à la présidence du conseil, de se diviser, ils sont convenus d'y porter le maréchal Gérarc]^. Depuis qu*ils se croient bien sûr de son acceptation, ils ont levé le masque et ils disent tout crûment : Nom n'avons pîm besoin de SoiUt et nom ne voulom plm de M. Le vieux maréchal se conduit honorablement dans cette circonstance. 11 voit clair dans toutes les intrigues dirigées contre lui et n'y répond pas. Tu sais que je ne me fais pas illusion sur son compte ; mais si nous succombons dans la lutte que nous soutenons pour le défendre, comme cela est tiès-probable, je le regretterai vivement. J'ai ^ suggéré au roi de le nommer gouverneiu* général d'Alger ; ses collègues le poursuivront jusque-là ! C'est d'un dégoût à soulever le cœur. Tu ne peux te faire l'idée de tout ce qui est en mouvement dans tous les sens, et ce changement du maréchal Gérard, qui a été fasciné par ceux dont il parlait plus que lestement il y a quelques jours, surprend tout le monde

» JaiUet 1834. »

((..... Ce que j'avais prédit est arrivé. Je te fais

1. M. de Celles était nn vieillard ami du roi et de Madame Adélaïde, beau-frère da maiécbal Gérard; ils avaient époasé chacan une des filles de madame de Genlis. M. de Celles avait été préfet et conseiller d*État sons Tempire. La famille royale le recevait souvent dans IMntimité.

grâce des réflexions; mais je ne puis m'empêcher de te dire que le vieux maréchal Soult s'est noblement conduit dans cette circonstance. Il n*a eu ni aigreur ni abattement. 11 a reçu son successeur comme il le devait, sans platitude et sans hostilité, mais avec la supériorîté de sa position. — 11 a été à merveille pour le roi et porr nous tous. Peut-être serait-il touché de recevoir de toi une marque de souvenir. C'est une idée qui me vient à Tinstant et dont tu feras ce que tu voudras ^ Il est arrivé au siu*plus ce que j'avais prévu : c'est qu*une fois qu'il est* parti, on lui trouve de nouveau des qualités^ et on oublie ses défauts pour s'occuper de ceux du maréchal Gérard. Celui-ci est déjà vivement attaqué ; néanmoins, je crois que le ministère actuel pourra aller au moins quelque temps et traverser bien la session, grâce à l'appui de Dupin, qui s'est montré très-chaud partisan de la nouvelle combinaison ministérielle.*

» Juillet 1854. I»

Voici encore un billet étrange adressé au duc de Nemours pendant son séjour à Londres. N'est-il pas singulier que cette lettre soit restée classée dans la correspondance du prince ?

« Si, sous l'influence de la nature. Votre Altesse royale trouvait des difficultés ou des craintes à satisfaire les besoins si naturels à votre âge, sachez qu'il exista près de vous une compatriote dont la discrétion et la

1. La lettre da maréchal qae nous venons de citer est évidemment la réponse à cette marque de souvenir que lui adressa le dur de Nemours, sur !e eenseil du duc d'Orléans.

prudence sont bien connues parmi un très-petit nombi'e de personnes de distinction de ce pays^ disposée d*attachement respectueux à vous servir et à ne vous offrir que des roses sans épines, des beautés choisies et assez respectables pour être dignes de l'approbation de Votre Altesse.

TU Ces lignes, sur un pareil sujet, sont les premières écrites par moi à une personne de votre sexe. Si elles n'étaient pas acceptables, je m'en rapporte à l'honneur de monseigneur pour les détruire à l'instant; mais n'oubliez pas, de grâce, qu'un vif désir de yous être agréable en fut le motif.

» Outre la maison que^ j'habite en ville, j'ai une jolie petite habitation dans le Regenfs-Park, où personne ne devinerait Votive Altesse.

» Une conversation de dix minutes serait suffisante pour démontrer à monseigneur si je pourrais ou non lui être bonne à quelque chose ici ou en France. y* Je reste,

» De Votre Altesse, D La loyale et affectionnée Evill Evelher.

» 40, Somerset street. Jnly, the i838. »

Nous trouvons encore dans les papiers du duc de Ne-^ mours d'autres lettres que lui adressait à différentes époques son frère aîné le duc d'Orléans.

Nous ne citerons ici de ces lettres que les passages qui peuvent fournir des renseignements historiques, mettre en lumière l'esprit élevé, judicieux, du duc d'Orléans, et. la noblesse de son cœur.

3tt . MÉMOIRES

» J*ai été, hier, faire une fonction à fond à TËcole de Saint-Gyr, et je dois dire que les progi'ès que Baraguey d'Hilliers a fait faire à rinstriiction et surtout à Tesprit politique de l'École sont frappants. J'ai été très-bien reçu, très-cordialement accueilli. J*ai causé, pendant le tir au polygone, plus de trois heures avec presque tous les élèves individuellement, et j*ai été fort satisfait de ma visite... Ils ont admirablement bien tbré, puisqu'ils ont enlevé le tonneau avec la bombe (c'est le fils du colonel LafQtte qui a pointé le coup] et brisé je ne sais combien de blancs à coups de canou. Quant au tir du fusil, ils y ont été encore plus adroits. — Après le tir, j'ai donné permission qu'on réorganise la musique de l'École, qui est composée d'élèves, et qui avait été supprimée lors des derniers troubles, et Ton a porté Lafûtte en triomphe aux cris, de Vive le roi ! et musique en tête. Leur musique est très-bonne, et joue admh^ablement haut et bas. J'ai fait beaucoup 'd'allocutions... Je crois que le résultat sera bon. J'ai donné aussi trois prix pour les meilleurs tireurs. La manœuvre a été à merveille. Le bataillon était fort de deux cent soixante hommes sous les armes ; et je les ai presque tout le temps fait manœuvrer au pas ordinaire avec une précision étonnante.

» » juillet 1834.»

tt "Sous sommes ici à Eu, qui est devenu

charmant, et iqui le serait encore bien plus si Ghenon pouvait comprendre le style de l'époque où fut construit le château, et si Fontaine le voulait. Je suis pourtant par-

venu à persuader au roi d'envoyer Chenavard faire ici un projet d'ameublement qui est tout à fait nécessaire, car tout est un contre-sens.

» Nous avons eu fonction sui^la route, qui m'a paru d'une longueur énorme. Il est vrai que j'étais dans la MeusBy qui est encore plus lourde ef plus désagréable que la Tamise, Les bancs sont beaucoup plus petits et on a moins de place pour les jambes. Aussi j'aurais été heureux d'en sortir pour la fonction d'Aumale, si. elle avait été moins terrible. Figure-toi que nous avons été enlevés à pied au pas ordinaire, à un quart de lieue de la ville ; qu'ensuite nous avons eu sept fois la Marche du roi, jouée d'une manière d'autant plus douloureuse que, me dit le maire^ la première clarinette voyageait pour le commerce, — La fonction monta et descendit plusieurs collines^ puis elle tourna à droite et entra dans la mairie. Je croyais tout fini ; mais point. Les pompiers relevèjent les grenadiers et nous menèrent un train du diable jusque hors de la porte, où nous rencontrâmes une voiture, hors d'haleine et trempés de sueluf... )»

« .... Je crois que tu as vti bien juste en ne voulant point imiter la conduite des officiers généraux qui, à Lunéville comme partout au surplus, ne s'occupent des officiers et des soldats que pour les commander, c'est-à-dire pour obtenir d'eux ce qui est toujours plus ou moins désagréable à l'homme : l'obéissance. Il faut se rappeler conmie tu le fais que, dans ta position de prince^ et de prince fort jeune, il faut faire autre chose que conunander et donner de& ordres : U faut se faire

301 MKMOÏRES

aimer. Ce ii*est que parla position qne nous devons nous faire dans Tarmëe, et par les suffrages que nous devons nous efforcer d*y mériter, que nous pouTons répondre aux attaques que dirigeront contre nous nos ennemis, et qui seront d'autant plus vives que nous leur paraîtrons mieux placés dans Fesprit du troupier. C'est ce que tu verras par rarticle du Naiûmaî que je t'envoie ci-joint, quoique je pense que tu Taies déjà lu, mais c'est poiu» plus de sûrrlé. Tant que nous n'aurons pas pu organiser noire position de princes, et tu sais que cela est chose presque impossible en ce moment, nous serons obligés de marcher en tâtonnant et de nous servir comme bouclier, contre les traits dirigés sur nous, de l'affection de l'armée. Ce n'est pas, comme tu l'as trèsbien jugé, par des politesses trop empressées, par des soins trop minutieux, que nous en viendrons à bout : c'est en leur persuadant, tout en restant chef y que nous sommes les meilleurs avocats de lem* cause, que nous voulonsen tous cas faire cause commune avec eux, et que leurs intérêts et les nôtres sont identifiés et communs. Mais en temps de paix, nous avons si peu de moyens de nous faire connaître sans avoir l'air dé nous jeter à la tête des gens, qu'il ne faut en négliger aucun, si petit qu'il soit en apparence. Tout se sait d'ailleurs dans l'armée, et les paroles que tu diras à Lunéviile voyageront et arriveront dans d'autres corps, où elles pour-, ront infiltrer une bonne opinion de toi. — C'est aussi par le choix heureux des hommes que l'on se décide à pousser et à protéger^ qu'on rattache les autres. Un grade bien donné et obtenu par l'entremise du prince rallie bien du monde. »

a II paraît certain que la Chambre sera en nombre pour le jour de la conyocation^ et c'est là^ pour ma part, ce que j'avais prévu depuis longtemps. Je voudrais i)ien, si rassemblée est nombreuse, que le roi allât rouvrir en personne, et cela pour différentes raisons :

Y> 1» C'est une- assemblée nouvelle, et avec laquelle vous aurez à vivre pendant cinq ans. 11 faut lui témoigner beaucoup de considération pour qu'elle vous en rende; car ce dont notre gouvernement a besoin aujourd'hui, c'est bien plus de considération que de pouvoir.

» 2^ Je ne crois pas qu'on puisse, au mois de décembre, avoir une situation plus favorable que celle où nous nous trouvons pour faire son discours de la couronne; car, depuis le. dernier discours, toutes les lois d'ordre public ont été votées avec une sorte de ftireur ^ par la majorité des deux Chambres. — La redoutable tentative d'avril a été énergiquement et unanimement repoussée, et les Chambres se sont associées à la répression. — La partie la plus éclairée de la nation a manifesté son adhésion par les élections générales. — Don Carlos et don Miguel ont été chassés d'un trait de plume,sans que cela nous ait coûté ni un sou ni un homme. — Les menaces des cabinets du Nord s'en vont en fumée. — Les conférences de Vienne se sont séparées sans indiquer, aucun résultat vraiment hostile à la liberté de l'Allemagne. — Le ministère anglais a triomphé de plusieurs crises. ~ La récoUe est superbe. — L'exposition de l'industrie a prouvé ce qu'était le commerce. Il me semble que voilà un bon programme de discours.

» 30 je dis que si l'on v^ut éviter au mois d*août la discussion générale de Fétat de la France^ on ne l'évitera pas; car au lieu de s'engager sur la/éponse à faire au discours du i*oi, elle s'engagera su]r la vérification des pouvoirs, que le ministère ne peut empêcher dès que la Chambre est en nombre. Et sur les élections on peut parler de l'influence du ministère, de Talliance carlo-républicaine, de tout enfin.

» 40 Mon dernier raisonnement est qu'il est désirable d'obtenir sur-le-champ une bonne adresse de la Chambre, qui soit une sorte de déclaration de principes de la nouvelle assemblée, et que nous pourrions garder par devers nous comme une arme et un appui pendant tout le temps de la prorogation, i»

J'ai encore tenu entre mes mains une lettre du duc d'Orléans au duc de Nemours, lettre qui avait été déchirée en petits morceaux, et dans laquelle le duc d'Orléans donnait à son firère les plus sages conseils sur le mariage,

a . . . . Laisse-moi te dire encore une fois, écrivaitil, que j'ai la ferme conviction que c'est le bonheur auquel tu ouvres ta porte. 11 ne te coûtera que la volonté de faire ce qui dépendra de toi, pour témoigner, d'abord, soins et confiance, et, plus tard, affection, à une personne que cette seuie volonté rendra hem^use, et dont le bonheiur et le dévpuement réagiront sur toi... Crois-moi, tu trouveras bonheur, considération et vie douce et facile, et contentement intérieur, dans ton mariage, et chaque joiu* te rendra ta tâclje plua légère. Il ne faut ^ue quelques efforts pour être bien dans le

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commencement, pour l'assurer pour la vie ce que plus tard tu ne retrouveras plus : un intérieur bon, tranquille et heureux, et ce qui te mettra au-dessus de bien des atteintes du sort ! Prends bien la femme, dès ie commencement. A défaut d*affection, montre-lui de la confiance, de Tabandon. C'est un placement à bien gros intérêts que tu feras là!... Avec Tincertitude des choses de ce monde, peut-être ne te reverrai-je pas : c'est ce qui m'autorise à te dire ce que je crois que tu dois faire pour être heureux et honorable, et tu ne peux être l'un sans l'autre. Aie les yeux fixés fermement sm* l'avenir; que le passé soit mort pour toi... Si de tristes pensées te viennent, au lieu de les cacher à ta femme, va droit les lui dire. Son affection, ses soins, détendront la corde qui te fait souffrir. Elle s'attachera à toi par les soins qu'elle te donnera, autant que par l'affection qiie tu lui montreras... Un dernier mot, et j'aurai fini mon sermon. Le mariage est tout ou rien. 11 n'y a pas de partage possible d'affection et de rapports intimes. Quand une brèche y est faite, si petite qu'elle soit, c'est comme le coussin à air percé par une épingle. Tout fuit par ce point inxisible; le fardeau seul reste, et l'on a tiré à jamais ce qui le rend léger et doux. »

n a fallu ime révolution populaire^ le pillage de la demeure de la famille royale, pour montrer toute la tendresse maternelle de la duchesse d'Orléans, tendresse assidue, inquiète, prévoyante, empreinte de la plus haute sagesse.- Un des vainqueurs des Tuileries s'était emparé d'une poignée de papiers pour allumer sa pipe

et les avait en&uitejetésà terre. Ces papiers chiffonnés^ brûlés, contenaient les 'plus intimes pensées de la princesse, lès épanchements de son cœur de mère, ses instructions pour réducation de ses fils, des détails minutieux sur l'emploi du temps pour eux et pom* elle.

J*ai pu prendre copie de deux feuillets écrits par la princesse elle-même. Les interruptions, les points, indiquent les passages détruits par le feu. C'est comme un journal commun à la duchesse d'Orléans et à ses deux Ois.

« Moi. — Réveil à sept heures. — Lever, toilette. A faut être prêle en même temps que Paris.

» Huit heures. — Je prie, lis et déjeune avec Paris.

» Huit heives et demie. — Je reste à la leçon de M. Régnier et à celle d'écriture.

» Neuf heures et demie à dix heures. — Je re^te seule à lire.

D Dix heures à onze heures.'— Je reste avec les deux enfants. Je les fais jouer ensemble.

» Onze à midi. — J'assiste aux leçons de gymnastique et surtout à celles que M. Régnier donne à cette heure. Le jour où il n'y' a point de leçons de gymnastique, je vais à... Vei*s midi et demi, dîner chez moi.

D Midi et demi, une heure. — Chez la reine avec Paris et Robert.

» Une heure à deux. — Solitude; la garder pour la lecture.

» Deux à trois. — Assister à la leçon d'anglais ou bien m'occuper de l'allemand avec Paris, avec Tassistance de M, Régnier.

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» Trois à cinq. — M... ou bien lecture d'histoire de France.

» Cinq à huit. — Auprès des enfants.

» Huit à neuf. — Avec la famille.

» Neuf à dix. — Xecture pieuse.

» Dix heures. — Coucher.

» Paris. — Sept heures. — Lever... M. Régnier y assiste... Après sa toilette, Paris se rend chez moi; nous faisons une prière ensemble. Je lui explique une histoire de l'Évangile. Je déjeune ; après quoi je fais avertir M. Régnier, qui vient donner la leçon de lecture.

» Trois fois par semaine, une leçon d*écritiu*e.

» Onze à midi. — Trois fois par semaine, leçon de gymnastique.

» Trois fois par semaine, M. Régnier lui donnera une leçon de géogiaphie et de calcul.

» Midi à une heure. — Dîner chez moi. Il reste une demi-heure à jouer chez moi.

» Une hejire à deux. — Récréation, soit dehors, soit chez lui sous la surveillance de M. Régnier.

)) Deux à trois. — Leçons d'anglais de mademoiselle

*GalJies, trois fois par semaine; les trois autres fois je

m'occuperai de l'allemand avec lui. M. Régnier y assistera.

» Trois à quatre. — Le premier quart. d'heure, il

monte à cheval ; puis promenade avec M. Régnier, à

pied. Philippe se joint à celte promenade, si M. Régnier

le trouve convenable. Lorsqu'il fait trop chaud poui* la

promenade/ il joue alors avec Philippe sous la surveil- IV U

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lance de M. Régnier ou bien chez lui^ et Philippe y passe une heure.

» Cinq heures et demi, -r- Dîner chez moi.

» Cinq et demie, sept heures. — Paris reste avec moi. Nous nous promenons s'il fait «beau, — ou bien il joue avec son frère.

» Sept heures. — Coucher ; j'y assiste. M. Rëgnier dans le voisinage. Je lui fais faire sa prière. Je reste jusqu'au sommeil, ou bien M. Régnier si l'on m'appelle, d

Longtemps avant qu'il fût question de l'éducation du comte de Paris, madame la duchesse d'Orléans s'était préoccupée de cette gra^e et importante question. J'en ai deux admirables témoignages sous, les yeux. Je connais peu de pageç plus dignes d'être citées, d'être conservées : elles sont empreintes à chaque ligne des plus graves, des plus touchantes sollicitudes. Ces pages n'ont presque point de ratui*es; elles sont une preuve du progrès que la princesse avait faits dans l'étude de la langue française depuis son mariage :

<( La première chose qui me semble nécessaire dans la recherche de l'homme qui devra diriger Téducation de Paris, est le secret qui doit l'entourer. 11 est important de ne pas être engagé vis-à-vis des jeunes gens qu'on nous indiquera, de ne point éveiller leurs espérances, afin de pouvoir faire un choix en toute liberté. 11 faut en connaître quelques-uns, les suivre quelque temps, et connaître non-seulement leurs antécédents et leurs goûts, mais aussi leurs caractères divers ; car, ne nous méprenons pas, VéducoHon morale ne dépend que du caractère dé celui qui la dirigera. L'éducation

morale, qui s'opère bien plus par Texemple que par les préceptes, cette éducation, qu'exige-t-elie?

y> Elle exige dans celui qui la dirige :

» PnBmièrement, une piété sincère et éclairée qui, ea

nous offrant les moyens d'accomplir dignement notre

destination, nous maintient dansla voie de la moralité et de la pureté.

D Secondement^ de l'élévation dans les sentiments ; car des sentiments intéressés et étroits éteindraient les instincts généreux et nobles de l'élève.

» Troisièmement y de Tétendue et surtout de la rectitude dans Vespnt; un esprit petit ou faux, quoique brillant ou cultivé, n'étant pas capable de placer l'esprit de l'enfant dans la spbère élevée, au point de roe juste d'où il devra embrasser un jour toutes les qirestions.

y> Quatrièmement, l'amour des enfants, les développements de cette fibre si particulière aux femmes, qui se retrouve cependant aussi dans certains cœurs d'hommes. Sans cet amour de i'enfant en général, l'enfant confié au précepteur ne sera pour celui-ci qu'un objet d'intérêt pour sa position, mais jamais un objet d'affection, et sans affection point de dévouement, sans dévouement point de relation vraie et vivifiante pom* Tenfant.

» Il faut bien se dire que les facultés instinctives, toutes nobles et généreuses qu^elles soient... qu'elles s*allient rarement aux qualités pédagogiques de certains c;$prits. 11 ne faut donc point se laisser éblouir par le talent, par la haute instruction, par Tesprit d'enseignement même que possédera tel ou iel individu, main s'attacher exclusivement à trouver un homme pieux, mo*

ral^ d'un cœur élevé, d'un esprit étendu et juste, d'un jîaractère aimant, ferme et...

» Il est clair que F instruction devra se mêler à tous ces avantages ; mais elle ne doit pas être une des premières conditions, l'élève trouvant des moyens suffisants, dans le collège et 'dans les cours particuliers, d'acquérir les connaissances qu'il devra posséder.

» La direction de l'enfance ne doit pas être envisagée systématiquement. Il y a tel enfant qui aura besoin d'une main vigoureuse, d'une discipline sévère ; tel autre dont le caractère sera ainsi froissé, et dont la vigueur sera ainsi détruite, et tel est celui de Paris. Sa volonté serait anéantie si celle de son précepteur se faisait sentir impérieusement; son esprit serait paralysé par sa brusquerie, car il est lent, quoique juste, et parfois assez' fier; son cœur deviendrait faux, s'il ne prenait pas confiance; son amour-propre, assez précoce, deviendrait une source d'amertume et de mauvais sentiments, s'il était blessé par la méfiance, rinliraidation ou la menace; tandis qu'en le dirigeant bien, en..., H se transformera en sentiments d'honneur et deviendra l'un des nobles moteurs de ses actions.

D Pour qu'un homme comprenne bien les devoirs de l'éducation, non-seulement il faut qu'il y ait réfléchi, mais qu'il ait acquis une certaine expérience : un tout jeune homme ne conviendrait donc pas. L'ardeur, l'impétuosité de la jeunesse, ne s'allient d'ailleurs guère avec la patience qu'exige l'enfance. Le jeune homme possède rarement la faculté de se dominer, faculté si essentielle dans cette vocation. Un autre inconvénient de la grande jeunesse, en matière d'éducation, se trouve

dans son penchant à avoir de certains systèmes faits d'avance. Or le pauvre enfant subit toutes les erreurs^ jusqu'à ce que le Mentor les ait reconnues par l'application. 11 me parait difficile d'être mûr^ pour une pareille mission, avant l'âge de trente ans.

» U me semble qu'afin de trouver un honmie qui réunisse les conditions indiquées, il faut charger un petit nombre de personnes d'en désigner quelques-uns; il faut qu'elles soient pénétrées elles-mêmes de l'importance de ces conditions, afin de ne pas viser à toute autre chose ; il faut aussi qu'elles fassent des recherches silencieuses, étendues et scmpuleuses, et qu'avant que le choix soit fixé, on se dise bien qu'on ne peut rien trouver de mieux.))

Dans ces pages, qui semblent un traité d'éducation, il n'est question que du choix du maître, et Ton voit de quelles précautions madame la âuchesse d'Orléans voulait que ce choix fût entouré. Dans les suivantes, le choix parait fait; c'est la mère qui écrit sous la dictée de son cœur et qui entre courageusement dans la voie laborieuse, toute d'abnégation personnelle, qu'elle s'était tracée:

(( Je lui confie ce que j'ai de plus cher, l'un de mes enfants, parce que j'ai la confiance qu'il saura m'aider à en faire :

)) Un homme de bien, )) Un homme de devoir, )) Un homme d'honneur.

' yt U faut lui inspirer et lui faire aimer les grands et

les premiers devoirs de la moralité^ de la piété ; le respect envers Dieu, ses parents, son msutre; l'horreur du mal et Famour de son frère

Ne commencer maintenant que Téducation morale ; former son cœur, le rendre obéissant, confiant et vrai. L*instnictlon ne se bornera qu'à la lecture, parce que son inteUigence....^. et précoce, ne perdra rien à ce retard d'instruction, et que sa santé a été longtemps fort délicate, comme son apparence en témoigne. Les récits instructifs, les jeux raisonnes seront utiles, le me charge pour le moment de l'allemand. Quant à la division du temps, au nombre d'heures de liberté qu'il consaicrera au commencement, je me réserve de le fixer à son arrivée à Eu. »

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