ADRESSÉE A MADAME LA PRINCESSE DE VAUDEMOMT
« Londies, 35 janvier 1833.
» J'espère que, par le premier courrier, je recevrai l'autorisation d'échanger les ratifications du traité du i 5 sur les affaires de la Belgique. C'est là la grande affaire de notre nouvelle dynastie. L'Angleterre seule va et a
intérêt d'aller avec nous. Les autres puissances voudraient nous désunir : si elles n*y réussissent pas^ nous sommes sauvés malgré tous les obstacles; si elles nous désunissent^ je ne crois pas à notre durée. Je suis convaincu, que nous n'avons pas d'autip lien raisonnable à former. Les autres puissances paraissent (quelquefois se rapprocher de nous : c'est de la pure fausseté; notre existence leur déplaît au fond, et c'est poiu* cela que tous les cabinets exécutent chaque matin quelque chose qui puisse nous refroidir avec l'Angleterre. Charles X pouvait et devait chercher son appui en Espagne, en Autriche et en Russie ; le- nôtre est ici. Voilà déjà lord Aberdeen qui nous attaque : c'est là son rôle...
)> Je reviens à la politique. Mettemich cherche à nous embarrasser. Il a, comme d'ordiûaire, trois langages différents. Son but est de nous brouiller avec rAngleterre et de se rapprocher de la Hussie, en créant avec la Russie les mêmes fantômes révolutionnaires avec les-, quels il avait troublé la pauvre tête de rempèreur Alexandre. Adieu, je crois que cette lettre-là est mieux dans votre feu que dans le tiroir de votre table. Je vous en prie, écrivez-moi. J'ai obéi. »
On a beaucoup exagéré les brillantes qualités d*esprit du prince de Talleyrand. Sa supériorité en diplomatie, c'était son grand air, ses bonnes façons et une longue pratique de tout le personnel des chancelleries européennes. Sa pénétration lui disait ce qu'il y avait et ce qu'il n'y avait pas dans l^esprit et dans le cœur des illustres personnages avec lesquels il devait négocier. Son regard satanique lui révélait tfmt ce que lui cachaient
leur langage et leur attitude ; et lui non plus ne reculait pas devant la dissimulation, le mensonge et la perfidie. Dans ce genre d'habileté, il fit école.
Le représentant d'une cour du Nord, à la moi-t de M. de Tdlleyrand , "vint gaiement annoncer cette nouvelle en ces termes à M. Guizot : a Eh bieh ! vous savez ? le prince de Talleyrand a fait son entrée triomphante aux enfers. 11 y a été très-bien reçu. Satan lui a rendu de grands honneurs, tout en lui disant cependant : —Prince, vous avez un peu dépassé mes instruc^ tions! y)
En cherchant avec le plus grand soin à savoir ce que pensaient les représentants de la France à l'étranger, on ne négligeait pas les renseignements qui pouvaient être adressés par des étrangers résidant à Paris aux am* bassadeurs, aux ministres, aux personnages influents des États avec lesquels on était bien aise de vivre en bonne intelligence. On sait qu'un grand nombre de ces correspondants, sous la mpnardiie de juillet, passaient leur temps à présenter la France et surtout sa capitale sous les plus étranges et les plus sombres couleurs. 11 en est de même aujourd'hui, il en sera toujours ainsi. Les correspondances plus ou moins passionnées, qui tiennent et tiendront toujours une très-grande place dans la politique et dans les préoccupations des chancelleries, ont bien souvent inspiré les résolutions les plus imprudentes et les plus folles. Je reproduis ici un numéro, conservé et copié dans son entier, d'un jouraal adressé au prince Frédéric de Schwarizenberg à Vienne, ot donné, selon toute apparence, comme une peinture
fidèle des premières années de la monarchie de juillet.
(c Paris, le 10 octobre 1831.
» Mon cher prince,
v> Si le duc de Wellington arrive aux afTaires, ce qui est très-probable, on ne saurait douter de Tobligation qu*!! a contractée de soutenir par ses actes les opinionsconsacrées dans ses discours à la Chambre sur les affaires de Belgique et la marche que nous avons suivie.
» Sur les affaires d*Espagne et de Portugal, il s'est expliqué d*une manière si formelle, il a exprimé un tel blâme sur notre conduite envers ces deux royaumes, que nous serons forcément obligés de baisser le ton, ou bien ce sera de ce côté que sortira Torage.
» Les corps diplomatiques, tous les amis de Tordre, ont appris avec plaisb: le rejet du bill qui menaçait TAngleterre d'un bouleversement. La société européenne eût été sans doute entraînée dans ce grand désasb^; mais elle ne sera exempte de périr que si la France adopte les principes que Fexpérience a éprouvés ; si elle renonce à de vains essais qui n'ont jamais produit que des malheurs; surtout si l'administration est exercée par des hommes de confiance, d'intégrité, et qui cherchent plus la bannièi^e de la raison que les rabaissements de l'esprit.
» L'extravagante séance d'aujourd'hui ^ va ajouter à
i. C*estdaiis cette séance du .10 octobre 18S1 qoe,soii8 la présidence de M. Girod (de TAin), se disenta la grande question de l*bérédité de li
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la faiblesse du ministère et aux embams du gouveniement;. aussi la conternation règne aux Tuileries et parmi les adhérents du juste milieu. La Chambre va se déclarer constituante; elle deviendra bientôt coftvenh'on; puis on reverra des barricades à Paiis.
)» C*est une observation que le goût de la maison de Bourbon pour les bêtes et les intrigants^ en somme pour toutes les médiocrités ou les plus ignobles perversités du pays. Branche aînée, branche cadette, c'est le même système. Dans ce moment, c'est un butor de Périer qui est en faveur. Cet homme, enseveli dans le ridicule, ne saurait être déterré par personne. On ne se fait pas d'idée de cet entourage bourgeois. Tout ce qu'on peut imaginer de plus têtu^ crochu, bossu, se réunit là. Ils prennent de la folie pour de l'imagination et les quolibets pour des plans de fortification. C'est
M , madame et les femmes de la coul* qui rédir
gent. La tendresse royale pour M tient à la servilité
avec laquelle il copie ou traduit son bourgeois. On éprouverait de la pitié pour ces gens-là s'ils n'inspiraient pas tant de mépris !
» La revue de dimanche a été froide comme une pluie de décembre. A peine quelques échantillons de garde nationale. On avait rempli les vides de cette
pairie. A cette discossion prirent part : M. Bérenger, rapporteur; MM. Mérilhoo, Oevaux Cdo Cher); Madier de MontjaOf de Tracy, Chartes Dopin, Charles Renooard, Odilon Barrot, Barthe, ministre de la jostice ; Salverte, Dapin aîné, Guizot, Enonf, Jay, le général Lamarqne, de Lamette. L'amendement de MM. Enôufet Jay ainsi conçu ; La digniU iê pair est héréditaire ; Me te ira/mmet par la ieule ligne ditecte et par ordre de primoge'niture, a été repoussé par 3i4 voix contre S6.
troupe, pour (Jui était la réunion, par de la garde municipale et de la ligne. Quand on fait une ronde de postes de la ville pendant la nuit, on trôuye quelquefois un factionnaire de la garde nationale : le reste du poste est allé se coucher, les uns .avec leurs femmes, les autres tout seuls. Ce sont là les auxiliaires de notre armée qui doivent dé nouveau aller planter le drapeau révolutionnaire sur toutes les capitales de TEurope !
» A propos de fortifications de Paris, on les appelle les fortifications nwrales. Elles ont été edïportées dans les deux dernières invasions. La moitié de la ville n'en a pas. »
« La séance de la Chambre prend chaque jour un nouveau caractère de sottise, cette présomption stupide, cachet de la médiocrité de province, quand un nous
assure que Montesquieu est un imbécile! Le ministère, qui a toujours une conviction contraire à ses actes, est toujours content et voit une majorité partout ; elle est acquise aux feintes ou à son opinion.
» Le gouvernement, cette anarchie, ce chaos, comme vous voudrez l'appeler, est dans un état de délire continuel.
» Aujourd'hui, ils chantent victoire, tout est arrangé en Belgique. Gérard revient. Les princes reviennent. L*armée sera disloquée. Lord Grey est affermi par la plus éclatante xîonfusion^ il reste pour jouir de sa défaite. Vraiment, c'est trop amusant. La France et l'Angleterre sautent un .... . Notre pauvre a mérité le Panthéon,
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je commence à le croire. Ces gens-ci sont le grand pénitencier moral. Ils absolvent tous les nombreux pëcbés de Tabsurdité passée. Quant à moi^ mon opinion est arrêtée, ceci est impossible. C'est une querelle de principes en Angleterre. Ici, il faut que TEurope soit bouleversée, que les Anglais gardent leur constitution, et que nous finissions le drame bourgeois que nous suivons depuis quarante ans. Les accidents de cette lutte de la mison conire le cauchemar peuvent se prolonger ; njais enûn il faudra conclure.
V Je vous écris comme les paysagistes anglais pour leurs plans, par couches. Vous voyez la marche des travaux avant que d*arriver au complément de Texpédition. Ainsi vous voyez, mon cher, l'exemple avec les variantes. Vous pouvez juger Tinconséquence des ministres, leur petite finesse, la décision de la Chambre dont le thème est écrit d'avance, n'écoutant rien, inutile insouciance, parce qu'elle ne comprend rien, et devant trouver le puits de Tastrologue de la fable en faisant sans prévoir des rêves de vanité.
» Les affaires d'Angleterre s'assombrissent ce soir. Le lafayettisme y dominé. Quelle calamité : Quel roi fol I on devrait amener la régence de la reine; elle a du cœur et la raison. » ^
c( La séance a été favorable au ministère. Le Périer a fait un discoui*s moitié raison, moitié métaphysique. Ce serait trop tard^ même quand il serait compris. Le luinistère Grey doit périr, ainsi que celui-ci , par les mêmes causes> mais avec des effets différents.
» Le roi disait Fautre jour qu*il ne comprenait pas les Français ; qu*il avait toujours cru qu'ils voulaient un roi pcctemel, et qu'alors il était leur fait.
)) Pauvre homme^ qui n'a pas appris qu'il faut à ce pa^s de mouvement et de vanité des Henri IV ^ des Louis XIV^ des Bonaparte. Dans ce pays d'imagination^ on aime mieux une catin que six honnêtes femmes, et ce pauvre homme veut qu'on supporte un roi épicier^ qui sort en guêtres, avec un chapeau gris et un parapluie, et dont le portrait court les rues dans ce noble costume, faisant l'instituteur suisse. »
DUU.
a Le ministère a eu un succès hier, à une inmiense majorité. Remarquez les progrès du désordre social par le mécanisme des règnes établis. Le ministère Grey ameute le peuple dans un quartier dont le fond met Je pays en danger. 11 l'augmente en y associant le moh qu'on échauffe et qu'on ne dirige plus après. Ce ministère reste contre une majorité de 41 voix, incertain, ne sachant quelle mesure adopter. 11 garde un pouvoir paralytique, par haine et par vanité. Ici, M. Périer chante un demi-succès. On a 64 voix sans avoir l'air de s'occuper des obstacles qu'il va rencontrer à chaque pas, et, gagnât-il la loi flétrie par ses convictions, il n'aurait pas amélioré son existence politique, car c'est une mauvaise base, qui sera encore plus aliénée.
)) Les radicaux anglais pressent une fournée de pairs en prenant des fils de réformistes; mais en comptant les mineurs^ ceux qui n'ont pas cette opinion, le défaut
de mâles, on ne produirait pas le nombre ; puis les défalcations, parmi les mécontents de cette mesure, comme parmi les nommés mêmes, etvon pourrait compter les têtes vides de lord Grey et de Tavocat chiffonnier Brougham ; ce qui serait à la fois moral et satisfaisant comme hommage It la raison.
» Le maréchal Gérard doit être de retour à Maubeugé le 20, C'est en cas de guerre, car tout ici est d'une telle instabilité qu'on ne peut pas plus croire au résultat le plus vraisemblable que compter sur une volonté. Rien n'est moins étonnant qu'un pareil état dans un gouvernement faible, sans moyen de se renforcer et qui n'a que deux mobiles, la peur de l'anarchie et l'anarchie de la peur.
» Hier, un carliste me demandait pourquoi j'avais été au Palais-Royal, et je n'ai pu m'empêcher de lui répondi'e : Par mépris pour la fuite des autres. Et, depuis le 14 février, je n'y retourne plus par respect pour moimême. »
BU il 6.
« Ma femme a été avant-hier aux Tuileries. C'était aussi peuple que possible: un tas de- boutiquiers, les crocheteurs de la Chambre en habit noir, pantalon et bottes. On était dans la simplicité domestique; on pouvait y faire ses affaires soi-même avec son procureur, son épicier et son marchand de bois. Délicieuse intimité ! La dernière caricature représente Louis-Philippé entrant aux Tuileries par sa cheminée, puis se mirant
en détail : C'est singulier comme je me suiesali pour en* trer ici,
» On assure que le qiaiëchal Gérard est parti cette nuit pour la Belgique. Il n*en était pas question hier à deux heures, et à cinq heures, en route ce soir.
» Je vous ai adressé, il y a six semaines, mon deuxième exemplaire con'igé, il y a huit jours mon avant-propos et ma préface, et deux lettres dont celle-ci est la contitinuaiion. Je ne sais pas qu'elle stupide vanité finira la loi des pairs. Ils ont failli se prendre aux cheveux hier à la Chambre des députés. Ma femme y a été voir. Cest la halle !
» Je commence à m*ennuyer ici, et je me sens tout disposé à voyager, et peut-être à me faire aventurier quelque part.
» Je trouve que le fond des afiaires s*enlaidit tous lés jours. Tous les pays reçoivent les ambassadeurs de juillet. Si cela dure, gare à l'Europe!
» Perler ne manque plus une parade de dimanche : habit de ministre à cheval qui passe. 11 voudrait bien faire dire à Philippe, comme Louis XUI au cardinal de Richelieu: Voilà le Grand Turc qui passe! mais le pauvre Périer n'a rien de turc. »
(( J'ai vu hier, à l'ambassade, que mes deux dernières vous avaient été portées par courriers prussiens.
» Les lettres de la Haye et plusieurs d'Anvers sont toutes à la guerre ; mais le corps diplomatique persiste à affirmer que la conférence l'emportera par une décision que les deux États seront contraints de respecter.
» Quant à rAngleterre, lord Graayillé est reveau fort satisfait; il semble croire que l'on calmera lesiesprits et que le ministère Grey restera.
» Biais il parait plus vraisemblable que sa dur^ provisoire tient à la nécessité d'endormir reffervescence qu'il a excitée, et que, dès que le temps, qui fût si vite oublier, aura apaisé et amené des réflexions à cette multitude abusée et ignorante, l'administration tory reprendra le pouvoir; il y aura une petite réforme, et ce sera fini pour le moment^Mais c'est un dangereux précédent pour l'avenir. Au reste, c'estun événement prévu depuis plusieurs années. C'est au prix élevé des grains, que l'aristocratie a voulu maintenir, qu'on doit ce débordement populaii'e. ,
» Un homme, parfaitement instruit, me soutient que la Ghambi^ des pairs rejettera la non-hérédité : cela me parait bien fort et bien noble pour elle. «
Quel contraste«entre les appréciations du prince de Talleyrand et le journal de ce satirique correspondant sur les premières années de la monarchie de juillet! Les diatribes d'un étranger ne peuvent atteindre la royauté et les homgies considérables dont les nobles et courageux efforts ont donné à la France dix-huit années de repos et de prospérité. Voilà pourquoi nous n'avons pas craint de faire entrer cette correspondance dans la collection des papiers curieux et historiques sauvés de l'incendie et du pillage lors du sac dupalais des Tuileries.