MES NOUVEAUX AMIS
seule partie cramoisie de son visage, et que Topinion
publique du lycée attribuait cette teinte éclatante à des habitudes invétérées d'ivrognerie.
tCe serait épatant^ m'écria-je un matin dans Targot que je me faisais maintenant une gloire de parler, si nous 5 parvenions à griser si bien Garelou, qu'il en oubliât de battre sa caisse! 9
L'idée eut un grand succès parmi mes complices ordinaires.
Nous nous creusâmes la cervelle. Nous étudiâmes la 10 question sous toutes ses faces, et, après de nombreux conciliabules, le plan que voici fut arrêté:
En nous cotisant à sept ou huit, nous parvinmes à réunir huit francs cinquante centimes^ — somme énorme pour l'époque, disait Verschuren. Ces fonds furent con- 15 fiés à un externe, — s'il faut le nommer, c'était Piffard, à qui nous donnâmes mandat d'acheter deux litres d'eaude-vie, et de les faire remettre au tambour Garelou par un commissionnaire sûr.
C'est un mardi que nous avions remis les fonds à Pif- 20 fard. Ses dispositions étaient déjà prises, et nous avions tout lieu d'être assurés que la caisse serait délivrée le jour même. Notre espoir était que Garelou se hâterait de boire l'eau-de-vie, ne manquerait pas de s'enivrer, et serait incapable de se réveiller le lendemain matin pour 25 battre les roulements du lever.
Jusqu'à l'heure du coucher, nous avions été tout exaltation, et nous n'avions aperçu que les côtés joyeux de la conspiration. Mais à peine nous trouvions-nous dans nos lits, au milieu du silence et de l'isolement de la nuit, 30 que chacun de nous se mit à faire les plus pénibles ré-
QO MÉMOIRES d'un COLLÉGIEN
flexions sur les conséquences possibles d'une entreprise aussi aventureuse. Pour moi, je n'eus pas plus tôt la tête sur l'oreiller, que les remords commencèrent à m'assaillir, et que je me sentis fort mal à l'aise.
5 Je me représentais Garelou, buvant à ce moment même toute l'eau-de-vie, tombant ivre sur sa table, incapable de remplir ses devoirs professionnels. Tout le lycée était révolutionné par l'événement. Une enquête se poursuivait. Les coupables étaient aisément découverts et punis
10 exemplairement. Je ne voyais plus rien de drôle dans tout cela. Quelle excuse donner à mes parents quand ils me demanderaient compte d'une si sotte incartade?
A cette pensée, mon matelas semblait se transformer en un lit d'épines sur lequel je me tournais et me retour-
15 nais sans arriver à trouver le repos.
Combien de temps restai-je dans cette angoisse ? Je ne saurais trop le dire ; mais enfin je succombai à la fatigue, et je m'endormis d'un sommeil pénible et agité. Mes terreurs me poursuivirent en rêve, et tout à coup je me
20 réveillai en sursaut.
Quatre heures sonnaient. Encore une heure et demie à attendre 1 Les quarts^ se succédèrent avec une lenteur désespérante.
Enfin le moment fatal arriva. L'horloge lança dans
25 l'espace les deux coups de la demie après cinq heures . . . Pour la première fois depuis les vacances, les deux coups s'éteignirent sans qu'un roulement de tambour les soulignât et vint donner le signal du lever pour les grands et les moyens ...
30 C'en était fait! Le complot avait réussi!
Je me sentais presque soulagé, maintenant que j'étais