MES NOUVEAUX AMIS 9I
débarrassé de ce doute affreux. Comme un misérable qui a roulé au fond d'un précipice, j'éprouvais une sorte d'acre plaisir à me dire que je ne pouvais pas rouler plus bas. Mais il fallait rire. Tanguy et Verschuren, assis sur leur lit, me faisaient des signes d'intelligence. Verschu- 5 ren poussa même l'endurcissement jusqu'à exécuter une culbute sur ses couvertures, en signe d'allégresse.
Quelques minutes, qui me parurent des siècles, s'écoulèrent. Puis une certaine agitation se manifesta dans les couloirs, des portes s'ouvrirent et se fermèrent. Il y eut 10 des pourparlers, des questions anxieuses . . . Finalement, après plus d'un quart d'heure d'attente, un roulement timide, inégal, raboteux, qui ne rappelait en riep la grande manière de Garelou, donna le premier signal du lever. 15
"^ A ce moment, la terreur s'envola. Un fou rire inextinguible s'empara de nous. Ce roulement était si piteux, si pauvre, si mesquin, que les plus obstinés dormeurs se réveillèrent, en demandant d'une voix dolente ce que cela signifiait. Bien entendu, nous n'eûmes garde de le 20 dire.
A six heures, nouveau roulement encore plus misérable que le premier. On sentait que l'exécutant avait le sentiment de son impuissance. Les hypothèses les plus hardies commençaient à s'échanger d'un lit à l'autre. 25
Au milieu de ces suppositions, nous gardions un silence prudent et nous attendions la suite des événements. Elle ne tarda guère à se dessiner.
A peine étions-nous arrivés à l'étude, qu'une circulaire de M. le proviseur fut apportée par le garçon de salle et 30 lue à haute voix par M. Pellerin. Elle était ainsi conçue:
c Un fait de la plus haute gravité vient de se produire. «Un fidèle serviteur du lycée, Jean Garelou, a été pris «pour victime d'une plaisanterie qu'il faut qualifier de «sinistre et de criminelle, puisqu'elle met sa vie en dan- 5 cger. Une caisse de boissons alcooliques, adressée de « telle sorte qu'il fût presque fatalement amené à en vider «le contenu, lui a été envoyée par une main anonyme. «A l'heure qu'il est, ce modeste et utile employé est en «proie à une attaque de delirium tremens. Les médecins
10 «appelés à son chevet ignorent encore s'ils pourront «le sauver. L'administration souhaite ardemment, pour «l'honneur du lycée, que le coupable n'appartienne pas «à l'internat. S'il en est, par malheur, autrement, l'aveu «loyal et immédiat d'une faute si cruelle dans ses consé-
15 «quences, pourra seul en atténuer la répression.
* Le Proviseur,