‹ Mémoires d'un collégienChapitre 21 sur 83 · SUR LA PAILLE HUMIDE · texte numérisé non relu

SUR LA PAILLE HUMIDE

ment de plâtre fut Tafîaire de quelques minutes, et bientôt mon porte-plume put le traverser librement de part en part.

Je ne doutais pas que ce travail n*eût été remarqué et suivi par mon voisin. Je me hâtai donc de m'allonger à s plat ventre, sur le sol de mon cachot, pour mettre ma bouche au niveau du trou, et, après m'être fait tant bien que mal un porte-voix de ma main creusée en cornet, je dis assez haut.

«Hem!. .. Hem!. .. Qui es-tu?» lo

A mon extrême désappointement, je ne reçus pas de réponse.

Je répétai deux ou trois fois mon appel, mais toujours sans résultat Mon voisin ne voulait pas me parler; il n'y avait pas d'autre explication! Très honteux de ce 15 faux pas, j'avais renoncé à toute nouvelle tentative de communication, quand je crus percevoir un frôlement dans le trou que je venais de rouvrir, et je ne tardai pas à en voir sortir un bout de papier soigneusement roulé.

Je m'en emparai avec avidité, et je le dépliai au plus 20 vite. Il n'y avait pas le moindre mot! C'était simplement une feuille de papier blanc. Quel était ce nouveau mystère ? Mon voisin voulait-il se moquer de moi? Dans une situation aussi tragique que l'était la mienne, cela me paraissait du plus mauvais goût. Je repoussai même 25 cette hypothèse comme trop atroce pour être fondée.

A force de me creuser la cervelle, je finis par en trouver une autre. Cet envoi de papier signifiait simplement que mon co-détenu, soit par crainte d'être entendu du vestibule, soit pour toute autre raison, préférait s'en 30 tenir à la correspondance écrite! Peut-être même suppo-

lOO

sait-il que je n'avais pas de papier, puisqu'il m'en faisait passer une feuille entière ... Ce fut pour moi un trait de lumière.

Sautant sur ma plume à l'instant, j'écrivis sans m'ar- 5 rêter:

Qui est-tu ?

Pourquoi est-tu là ?

Moi, c'est pour avoir empoisoné Garelou.

As-tu un pensum à faire ?

Moi, ma situation est dëjà si grave qu'on m'en a dispensé.

A. Besnard.

Je transmis ma dépêche et j'attendis.

Près d'un quart d'heure se passa sans réponse.

Enfin je vis de nouveau poindre un billet que je m'empressai d'ouvrir.

10 Nouvelle surprise ! c'était le mien, augmenté seulement de deux réponses laconiques, écrites en majuscules dans la marge de mon papier, à peu près comme suit:

Qui és-tu ?

Pourquoi es-tu là ?.. . POUR M'ÊTRE BATTU.

Moi, c'est pour avoir empoisonné Garelou.

As-tu un pensum à faire? OUI.

Moi, ma situation est déjà si 'grave qu'on m'en a dispensé.

A. Besnard.

Ce qui me frappa tout d'abord, c'est que mon corres-

SUR LA PAILLE HUMIDE lOI

pondant ne signait pas, et ne répondait pas à ma question sur son identité. Cela me donna de lui la plus triste opinion ... Et pourquoi cette fantaisie d'écrire en majuscules sur ma lettre même. Je me perdais en suppositions.

La curiosité fut pourtant plus forte que le dégoût, et 5 j'écrivis un second billet ainsi conçu:

«Pourquoi ne signes-tu pas ta réponse? Tu ne veux donc pas me dire qui tu es?»

Cette fois j'eus beau attendre, regarder si rien ne sortait, et même m'abaisser à exécuter contre la cloison des 10 appels répétés, aucun signe de vie ne me fut plus donné . . .

Pourtant mon voisin était toujours là, je n'en pouvais douter. Je l'entendais marcher, tambouriner sur sa table, et, ce qui était plus fort encore, chantonner . . . Chantonner au séquestre! Quel endurcissement! 15

Cette singulière conduite m'inspira un dédain, mêlé, il faut bien en convenir, d'une forte dose d'impatience.

J'attendis une heure ou deux sans tenter de nouvelles négociations. Puis enfin l'inaction, l'ennui, le sentiment écrasant de ma solitude, eurent de nouveau raison de 20 mes fiertés. Réfléchissant que mon voisin était sans doute absorbé par la lourde tâche qu'il avait à accomplir dans sa journée, je me déterminai a lui offrir ma collaboration. Mon troisième billet, annoncé par plusieurs coups à la cloison, était ainsi conçu: 25

«Veux-tu que je fasse trois ou quatre cents lignes pour toi? Je m'en chargerai volontiers.»

Cette fois je n'avais pas laissé de marge à mon billet, et je l'avais fait aussi étroit que possible, pour obliger mon sauvage à me répondre dans les formes, — s'il me 30 répondait.

I02 MÉMOIRES d'UN COLLÉGIEri

Il voulut bien' y consentir, mais ce fut sur le verso de mon bout de papier, et ces deux seuls mots, toujours en majuscules :

Page 1