HISTOIRE DE M. PELLERIN III
cOh! monsieur, un temps de pas gymnastique, avant de rompre les rangs ! » dit Baudouin à M. Pellerin.
M. Pellerin fit un signe d'assentiment Un, deux, trois I nous voilà partis. Quand nous nous arrêtâmes après une course de deux kilomètres, il n'était plus question d'avoir $ froid. Toutes les figures étaient épanouies, toutes les poitrines haletantes, et les bouches ouvertes à la fraîcheur de l'air. Il faisait bon marcher sur cette grand'route sèche et dure en faisant craquer sous nos gros souliers la glace des ornières. Les rangs étaient rompus, mainte- lo nant, et nous causions.
Naturellement c'est avec Baudouin que je me retrouvais, pour la première fois depuis trois à quatre semaines, et je laisse à croire si nous savions toux deux apprécier ce bonheur, quand M. Pellerin se rapprocha de nous. 15
«Eh bien! vous voilà réconciliés? nous dit-il d'un air bienveillant et affectueux. J'en suis bien aise pour vous. J'étais très peiné de vous voir brouillés . . . Maintenant que c'est fini, expliquez-moi un peu pourquoi deux amis aussi bien assortis que vous avaient fait cette sottise ... 20 si toutefois, reprit-il en souriant, ma question n'est pas indiscrète et ne risque pas de raviver une querelle mal cicatrisée. »
Nous étions devenus très rouges, Baudouin et moi, à cette allusion très discrète, et cela d'autant plus natu- 25 rellement, que M. Pellerin nous avait peu habitués jusqu'à ce jour à une pareille intervention dans nos affaires intimes. Je ne sais quoi de doux et d'amical dans sa voix nous empêcha pourtant d'en être blessés, et je compris tout de suite qu'il m'appartenait de répondre. 30
cMa foi, monsieur, lui dis-je en devenant de plus en
plus rouge au souvenir de mon absurde colère, j'avais été assez sot pour croire Baudouin capable d'une méchanceté, et je Pavais accusé injustement.
— Mais encore, quelle méchanceté ? insista M. Pellerin. S Est-ce qu'il ne s'agissait pas de votre lézard?
— Oui, repris-je de plus en plus confus. Je croyais qu'il lui avait fait manger du papier!
— C'est bien ce que je pensais ... Et avez-vous jamais su quel était le véritable auteur de cette spirituelle plai-
10 santerie?
— Jamais. Mais il ne m'a pas fallu bien longtemps pour comprendre que ce ne pouvait pas être Baudouin.
— Eh bien! je puis vous dire qui c'était, si cela vous intéresse encore: nul autre que Tanguy.
15 — Tanguy? m'écriai-je avec plus de ressentiment que de surprise.
— Lui-même, reprit M. Pellerin. Je l'ai entendu un jour se vanter du fait comme d'un excellent tour, — et je crois bien que Baudouin l'a entendu aussi,» ajouta-t-il
20 en se tournant vers mon ami.
Baudouin, ainsi interpellé, dut convenir du fait. «Vous voyez, reprit M. Pellerin, comme il importe de ne jamais accepter à la légère une apparence défavorable à ceux que nous aimons ... Si je vous en parle aussi
25 librement, c'est que votre malentendu, dont j'ai suivi avec chagrin le développement, m'a rappelé à moi une autre méprise du même genre, mais bien plus grave dans ses conséquences, car j'en souffre encore après des années ...»
30 M. Pellerin s'arrêta un instant comme accablé par un