HISTOIRE DE M. PELLERIN .II
douloureux souvenir. Nous Técoutions avec un ardent intérêt.
c Moi aussi, reprit-il, j'avais un ami de collège, un ami bien cher. Il s'appelait Charles Vigier. Nous avions fait toutes nos classes côte à côte, jusqu'à la seconde, et à ce 5 moment seulement nous nous étions séparés, lui pour entrer dans la section des sciences, moi pour suivre le cours de mes études en vue de la carrière que j'ai définitivement abordée, celle de l'enseignement des lettres. Mais les récréations, les promenades, nous étaient restées 10 communes, et notre amitié ne s'était jamais démentie. Un jour pourtant, nous nous brouillâmes pour une vétille, une discussion sans importance, si peu importante, en vérjté, qu'il me serait impossible aujourd'hui d'en dire le sujet ... Eh bien ! imaginez quel fut mon désespoir quand 15 je reçus la nouvelle d'une épouvantable catastrophe 1 Charles Vigier s'était noyé au cours d'une promenade en canot qu'il faisait avec sa mère et ses sœurs. J'avais perdu à jamais mon ami, sans m 'être réconcilié avec lui . . . Encore aujourd'hui, après cinq ans écoulés, je ne 20 puis arrêter ma pensée sur cet affreux événement sans m'abandonner aux regrets les plus amers. Perdre ainsi un ami bien cher est déjà terrible, mais se dire qu'on l'a perdu sans qu'une explication loyale ait effacé les traces d'un futile malentendu ! se dire qu'il a peut-être emporté 25 dans la mort une pensée amère contre vous! Comprenezvous ce qu'il y a de poignant dans cette idée?»
Nous écoutions en silence M. Pellerin, et, certes, nous sentions vivement ce qu'il nous exprimait avec tant d'abandon et de chaleur communicative* Pour moi, sur- 30
tout, qui venais justement de traverser une crise morale du même ordre, j'étais si ému que je ne pensais même pas à parler. Mais Baudouin, qui n'avait pas les mêmes raisons d'être honteux, s'empressa de relever la conver- 5 sation que notre pauvre maître avait laissée tomber en achevant son récit.
c Monsieur, demanda-t-il, est-ce que c'est au lycée de Châtillon que vous faisiez vos études?
— Non, répondit M. Pellerin en relevant sa tête pen- 10 sive, non, mon enfant, j'ai fait mes études au collège de
S***. Mais pourquoi me demandez-vous cela?
— Oh ! pour rien . . . pour savoir ...»
M. Pellerin répliqua par un fin sourire à cette réponse qui n'en était pas une.
15 . cPour savoir si j'ai été élevé dans la maison oli je suis maître d'études, n'est-ce pas ? dit-il en achevant la phrase. Cela aurait fort bien pu arriver, et cela arrive en effet fort souvent. Mais ce n'est pas précisément mon cas. Quand j'ai eu^ achevé mes classes au collège de S***,
20 j'aurais bien voulu pouvoir faire une année ou deux de rhétorique* supplémentaire dans un lycée, et me préparer pour le concours de l'École Normale. Mais mes parents ne sont pas riches; un tel effort les aurait gênés pour longtemps. J'ai préféré me présenter à M. Ruette pour
«S une place d'aspirant répétiteur. J'ai été agréé; on a bien voulu me donner toutes les facilités possibles pour la préparation de ma licence,' et, ma foi, je crois bien que j'ai gagné au moins deux ans à prendre ce sentier modeste. »
30 Nous écoutions avec un intérêt croissant tandis que M. Pellerin nous parlait ainsi de lui-même, simplement