HISTOIRE DE M. PELLERIN II
et sans fausse honte. Depuis bientôt trois mois que nous étions placés sous sa direction, il nous avait bien donné à plusieurs reprises, à Baudouin et à moi, dès marques toutes spéciales de son intérêt et de sa sympathie; mais c'était la première fois qu'il se laissait aller ainsi à une 5 causerie suivie, à cœur ouvert. Nous eii étions absolument ravis, et je ne puis dire le bien que cela nous fit.
J'ai pensé bien souvent, depuis ce jour, que, dans nos collèges, les maîtres d'études et les élèves vivent trop souvent séparés par une inflexible étiquette. Les uns et 10 les autres ne pourraient que gagner à une plus étroite communion d'idées, à un rapprochement plus intime, — du moins aux heures de récréation et de promenade: ceux-ci des avis utiles, des conseils, des enseignements que le livre ne donne guère; ceux-là une fraîcheur d'im- 15 pressions, une détente morale qu'ils ne sauraient trouver dans l'accomplissement technique de leurs devoirs.
Du reste, pour mon compte personnel, je ne faisais guère qu'écouter. La gravité habituelle de M. Pellerin continuait de m'imposer, en dépit de sa bienveillance. 20 Mais Baudouin, avec sa liberté paysanne, n'était pas si réservé.
c Monsieur, reprit-il, vous êtes licencié, n'est-ce pas? Est-cfe que c'est un examen bien difficile ?
— Difficile ? non, pas précisément, si l'on est un bon 25 bachelier et si l'on se prépare sérieusement pendant deux ou trois ans.
— Alors, qu'est-ce que vous faites, tout le temps des études? Pourquoi lire et travailler encore?
— Oh! c'est une autre affaire. J'étudie pour le docto- 30 rat et l'agrégation.*
Il6 MÉMOIRES d'un COLLÉGIEN
— Le doctorat I dit Baudouin en se tournant vers moi avec admiration.
— Oh! le doctorat viendrait encore assez aisément, reprit M. Pellerin. Il ne s'agît guère que de choisir un
5 certain nombre de questions et de les traiter à fond. Mais c'est l'agrégation qui n'est pas commode ! — En quoi donc ? demandâmes-nous tous deux cette fois.
— En ce que c'est un concours et non pas un examen. Pour l'agrégation des lettres par exemple, — c'est celle
10 que je prépare, — il y aura probablement Tannée prochaine cinq à six places vacantes. Eh bieni iiou3 serons au moins quarante candidats, et dans le nombre les élèves sortants de l'École normale supérieure, que les juges sont un peu portés à préférer, très naturellement.
15 II ne s'agit donc pas seulement de bien savoir son affaire, il s'agit de la savoir mieux que les autres, et le programme porte sur tout l'ensemble des littératures grecque, latine, française et étrangères. . .
— Et quand vous serez agrégé,^ dit ici Baudouin, quel 20 sera l'avantage?
— L'avantage moral sera d'avoir triomphé d'une difficulté; l'avantage intellectuel de m'être assimilé une grande somme de connaissances; l'avantage matériel d'avoir droit à une chaire de professeur dans un lycée.
25 — Eh! monsieur, reprit Baudouin, est-ce vraiment la peine de se donner tant de mal pour des gamins comme nous?
— Si c'est la peine, me demandez- vous ? Et quel plus noble but pourrais-je me proposer? Est-ce que vous tous,
30 les élèves d'aujourd'hui ou ceux qui vous succéderont sur les bancs du collège, vous n'êtes pas la France de demain ?