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HISTOIRE DE M. PELLERIK II

Est-ce que, dans l'armée, dajis la magistrature, au barreau, dans l'industrie, dans le commerce, dans les arts, dans toutes les branches de l'activité nationale, vous ne représentez pas les forces vives du pays? Est-ce que, de votre instruction, de votre niveau intellectuel et moral, s ne dépendront pas la grandeur de la patrie, son rang parmi les nations civilisées, et son existence même? Quelle mission plus haute et vraiment sainte pourrais-je donc me choisir, que celle de vous préparer à ces devoirs futurs ? Pour mon compte, je n'en connais pas une. Sans lo doute, il y a des carrières plus brillantes en apparence, plus lucratives surtout, que celle du professeur: il n'y en a pas de plus véritablement imposante et qui joue dans la vie sociale un rôle plus capital; il ne devrait pas y en avoir de plus honorée, si le monde était sage. Ce que j'en 15 dis est aussi bien pour le modeste instituteur primaire que pour le professeur émérite. Les Allemands le savent bien, eux!^ Savez-vous ce qu'ils répétaient constamment en 1871, au lendemain de nos désastres nationaux? Ils disaient: cCe n'est pas le fusil ^ à aiguille, c'est le maître 20 d'école allemand qui a vaincu la France ! » Voulant dire par là, et avec raison, que leurs officiers, leurs soldats même, étaient plus instruits que les nôtres. Mais tandis que nous bavardons, on dirait que le temps veut se gâter, » dit tout à coup M. Pellerin en s'interrompant. 25

En effet, depuis quelques instants, le ciel s'était graduellement assombri, comme si un voile de fumée se fût rapidement interposé entre la voûte grise et le sol. Le vent était tombé, et des flocons de neige, rares encore mais très larges, commençaient à descendre silencieuse- 30 ment autour de nous.

Il8 MÉMOIRES d'un COLLÉGIEN

M. Pellerin se demandait déjà s'il ne devait pas donner l'ordre de rentrer au lycée, quand tout à coup la neige se mit à tomber en telle abondance, qu'il nous était impossible de voir à deux mètres devant nous.

5 c Allons ! il n'y a pas de temps à perdre si nous ne voulons pas patauger dans deux pieds de neige, s'écria M. Pellerin. Formez les rangs ! . . . nous allons rebrousser chemin.

— Oh! monsieur! . . . c'est si amusant! . . . protestèrent 10 plusieurs voix.

— La consigne est de rentrer si le temps se gâte, répondit péremptoirement notre maître. Tout ce que je puis faire est de vous laisser marcher au pas gymnastique, ajouta-t-il en manière de consolation. £n rang! . . .»

15 La colonne fut bientôt formée.

€ Attention! . . . Une, deux, trois! . . . Marche!» Nous voilà repartis vers la ville. La neige tourbillonnait avec furie, et semblait devenir plus dense de seconde en seconde. Nos képis, nos épaules, nos bras, en étaient

ao couverts, en dépit de la rapidité de notre course. Sur la terre une couche de deux à trois centimètres d'épaisseur, étouffait déjà le bruit de nos pas. Tout cela nous paraissait charmant; nous allions droit devant nous,^ à demi aveuglés par les flocons qui tombaient sur nos yeux.

25 Un accident imprévu vint tout à coup déranger cette belle ordonnance.

L'un des élèves placés en tête de la colonne, — Verschuren, s'il faut le nommer, avait trébuché contre un obstacle et venait de tomber sur le sol, la tête en avant

30 Le second rang en avait fait autant sur lui, et aussitôt toute la division, arrivant successivement avec la vitesse

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acquise, s'amoncela sur les trois malheureux. Ce fut une culbute générale, — involontaire de la part des uns, très volontaire de la part des autres. La tentation était trop forte, nous ne sûmes pas y résister.

CHAPITRE XV Le Jour de l'An an lycée. — Des congés utiles mais pas drôles

Le 29 décembre était arrivé. Après la classe du soir, 5 qui était avancée d'une heure, tout le monde devait partir pour les congés du Jour de l'An,^ — tout le monde, excepté moi.

Cette punition, qui m'avait d'abord paru si légère, me semblait maintenant effroyable. Le remue-ménage d'un 10 lycée qui va se disperser, les malles qui se font, les pupitres qui se vident, les projets et les gaietés qui s'échangent, — tout cela me faisait plus cruellement sentir l'amertume de ma situation.

J'aurais tant aimé revoir Saint-Lager, embrasser ma- 15 man et tante Aubert, entendre une des bonnes histoires de grand-papa et, ne fût-ce que pour la dernière fois, suivre mon père à la chasse !

Au lieu de ces bonheurs dont je m'étais fait trois mois à l'avance une peinture si enchanteresse, j'allais avoir en 20 partage la solitude et l'ennui! Je reconnaissais bien, au fond, quand je descendais au-dedans de moi-même, que c'était là, à tout prendre, une peine assez douce pour une faute si grave. . . Mais, d'autre part, Garelou était vivant, et bien vivant, avec sa large face plus en caoutchouc que 25 jamais, son nez de plus en plus écarlate, et sa voix toni-

truante ; et j*en venais, en vérité, à me considérer comme une sorte de martyr. Il n'aurait pas fallu me presser beaucoup pour me le faire dire.

Mais on n'y songeait guère. Chacun s'occupait de ses 5 préparatifs de départ sans faire la moindre attention à mes griefs, sinon peut-être pour s'en égayer.

cMazettel m'avait dit Perroche, tu vas être au large, quand nous serons partis! Trois cours à toi seul et le réfectoire d'un bout à l'autre, avec la société de messieurs

lo les pions/ . . . Heureux mortel, va! . . . sans compter qu'au Jour de l'An il y a du poulet rôti et de la tarte aux pommes, — j'ai pu m'en assurer l'an dernier. . . »

Être raillé par ce cancre! Les sarcasmes me laissèrent froid, mais ce que je comprenais mal, c'était l'attitude

15 ambiguë de Baudouin.

Lui^ qui était redevenu depuis dix jours mon compagnon inséparable, il semblait maintenant contraint et gêné. Toutes les fois que la conversation se portait sur les congés, spécialement, il restait silencieux ou trouvait

ao un prétexte pour changer de sujet.

Quoi qu'il en soit, le jour douloureux était arrivé. A une heure, quand le tambour roula, nous montâmes tous au dortoir nous habiller pour la réception du proviseur.

25 Un quart d'heure plus tard, toutes les divisions venaient se ranger une à une dans la grande salle de dessin, débarrassée pour cette occasion de ses bancs et de ses chevalets. Au milieu du cercle que nous formions, les grands à droite, les moyens au centre et les petits à gauche, un espace

30 vide avait été laissé. A peine étions-nous en place que M. Ruette, accompagné du censeur et de tout un état-

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major^ de maîtres, vint se placer debout dans cette espèce d'arène.

c C'est Verschuren I * qui va piquer le laïus /^^se disaiton de rangs en rangs.

Un grand garçon brun et pâle, avec des lunettes bleues s et des favoris naissants dont il était très fier, mais qui faisaient avec sa tunique un effet assez bizarre, se détacha de la classe de rhétorique et déplia un papier qu'il tenait à la main.

Il commença de lire, d'une voix mal assurée, un com- lo pliment en vers latins, auquel j'eus le regret de ne pas comprendre un mot, mais qui devait être farci à^ allusions plus piquantes les unes que les autres, car les maîtres de la section des lettres paraissaient le savourer. Quant aux maîtres de la section des sciences, ils étaient probable- 15 ment à peu près dans le même cas que moi, et $e contentaient de secouer la tête.

Sur le dernier vers, M. Ruette serra cordialement la main de l'orateur, puis il nous adressa un petit speech dans lequel il nous remercia de nos bons souhaits, et 20 exprima celui qu'il formait lui-même de nous voir travailler avec ardeur et bien remplir l'année qui allait s'ouvrir.

Enfin, après ces préliminaires officiels, on en vint à ce que nous considérions comme la partie véritablement 25 sérieuse du programme.

Sur un signe du censeur, des garçons chargés de grandes corbeilles pleines de dragées, pénétrèrent dans la salle et circulèrent devant nous. Il fallait voir tous les bras se tendre et toutes les mains se plonger dans les tas 30 de bonbons I Peut-être quelques-uns d'entre nous appor-

tèrent-ils à cette curée un empressement trop visîble; mais ceux-là seuls qui n*ont jamais vu le buflfet d'un grand bal mis à sac par des grandes personnes, auront le droit d'en faire un crime à des écoliers.

5 En quelques minutes les corbeilles furent vides. M. Ruette se retira alors avec son état-major, au milieu des vivats, et la cérémonie fut terminée.

En classe, oh nous nous rendîmes tout droit, il fut bientôt évident que la désorganisation commençait.

10 Personne ne sut un mot de sa leçon, et les devoirs étaient si pitoyables que M. Delacour renonça bientôt à les corriger. Pensant avec raison que, dans l'état d'esprit oh nous nous trouvions, le mieux qu'il pût faire était de nous régaler d'une lecture attachante, il se décida vers

15 trois heures à ouvrir V Enlèvement de la redoute^ de Mérimée. Il lisait si bien que pas un de nous, j'en suis sûr, n'a perdu le souvenir de l'impression qui lui resta de ce petit chef-d'œuvre.

Mais le tambour roula. . . Les classes se dissipèrent

20 A partir de ce moment, le lycée ne fut qu'une mêlée confuse de clameurs et d'agitations. Les maîtres euxmêmes paraissaient pris de la folie générale, et je crois bien que j'étais seul à rester calme.

Ce calme n'était d'ailleurs pas celui de la force, tant

25 s'en fauti mais je n'osais pas m'abandonner à cette faiblesse. Baudouin était là avec quelques autres qui, pour une raison ou pour une autre, devaient sortir seulement le lendemain.

L'étude, qui commença comme à l'ordinaire à cinq

30 heures et demie, après une interminable récréation, fut d'une tristesse mortelle. Nous n'étions que six au quar-

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tîer^ le maître compris, en réunissant les retardataires des trois divisions. La salle, veuve de tous ses habitants, avait un air lugubre, et tous ces pupitres, avec ces noms gravés dans le bois, blanc sur noir, me faisaient l'effet d'autant de pierres tumulaires. 5

Baudouin s'était plongé dans les Voyages de Levaillant.^ Pour moi, j'avais extrait de mon buvard certaines feuilles de papier à lettre ornées de fleurs et d'oiseaux en relief, que le père Barbette nous vendait au prix usuraire de vingt-cinq centimes, et je m'étais mis à ré- lo diger des compliments de nouvel an à l'adresse de mon père, de ma mère, de ma tante Aubert et de bon papa.

Quand j'eus achevé ma correspondance, il était sept heures et demie, et le souper nous appela. Jamais je n'ai rien vu de plus lamentable que ce long réfectoire désert, 15 au fond duquel nous étions une douzaine de proscrits. Nous nous serrions tristement autour de la table la plus voisine de celle des maîtres. £ux,^ ils paraissaient enchantés, au contraire, d'être débarrassés pour quelques jours de messieurs leurs élèves. Mais cette gaieté, loin 20 d'agir sur nous, ne faisait que nous assombrir. Nous \ avions la permission de causer, en raison de notre petit nombre; jamais on n'en usa moins.

Un quart d'heure plus tard, nous étions tous au lit, dispersés dans les dortoirs. 25

Le 30 au matin, je fus pour la première fois frappé du fait singulier que Baudouin n'allait pas en vacances. Tous les autres étaient partis maintenant, et nous étions à peu prèsr libres, car le maître unique, qui était préposé à notre garde, paraissait ne se soucier pas beaucoup de 30 ce que nous faisions.

Je finis par demander carrément à Baudouin pourquoi il restait au lycée.

«Parce que j'ai écrit à maman de m'y laisser, dit-il simplement. 5 — C'est volontairement que tu t'es privé des vacances ?

— Très volontairement. D'abord j'étais bien aise de te tenir compagnie, soit dit sans te flatter, et puis je trouve que je n'ai pas fait assez de progrès dans le premier trimestre pour avoir le droit de me payer des congés. »

10 J'écarquillais les yeux en présence de cette soudaine soif ât science. Mais je compris que Baudouin ajoutait le second prétexte seulement pour masquer le premier, et je lui en sus gré. Volontiers je lui aurais sauté au jcou. Le plaisir que j'éprouvai d'être l'objet d'un pareil sacri-

15 fice effaça comme par enchantement le chagrin que j'avais de rester au lycée. Mais, avec la diplomatie ordinaire des enfants, je me gardai bien d'en rien témoigner, c Ma foi, tu as parfaitement raison, dis-je à Baudouin ; si tu veux, nous allons nous mettre à l'œuvre sans délai,

20 et répéter si bien toutes nos leçons du trimestre que nous serons ferrés à glace ^ quand les autres reviendront. Nous avons cinq jours devant nous, cinq grands jours sans devoirs ni leçons, — il faut les mettre à profit.

— C'est cela I » fit-il avec enthousiasme.

25 £t nous voilà faisant un plan d'études.

Après mûre discussion, nous convînmes de nous borner à bien repasser nos déclinaisons et conjugaisons, les trente à quarante décades de /Racines grecques que nous avions apprises, nos leçons d'histoire et de géographie, 30 et notre arithmétique. C'est M. Pellerin qui nous donna cet avis.

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