‹ Mémoires d'un collégienChapitre 35 sur 83 · CHAPITRE ZVI La Saint-Charlemagne · texte numérisé non relu

CHAPITRE ZVI La Saint-Charlemagne

L'influence de nos laborieux congés du Jour de PAn n'avait pas tardé d'ailleurs à se faire sentir.

Et d'abord, la plupart de nos camarades furent bien cinq à six jours à se remettre au travail et à secouer les 5 influences amollissantes de la vie de famille. Tandis que Baudouin et moi nous ne faisions que suivre naturellement notre train accoutumé.

Ce coup d'œil d'ensemble sur tout ce que nous avions appris depuis le mois d'octobre, m'avait d'ailleurs si bien 10 rafraîchi la mémoire, que M. Delacour constata d'emblée une amélioration sensible dans mes devoirs, et m'en fit compliment. Coup sur coup, trois fois de suite, je fus premier, — en histoire, en thème grec et en version latine.

Cela me faisait regagner trois points sur Parmentier, 15 mais j'en avais tant perdu pendant le mois de décembre qu'il en avait encore neuf de plus que moi.

Je pouvais voir que de son côté il faisait des efforts

héroïques. Parfois, le matin, en arrivant en classe, ses

yeux rouges, son teint pâle, sa mine fatiguée, montraient

20 que le pauvre garçon avait veillé trop tard pour repasser

ses leçons et maintenir son avance.

Sa santé paraissait être délicate. Plus qu'aucun de

nous, sans doute, il aurait eu besoin de compenser ce

travail acharné par une alimentation scientifiquement

25 réglée, et par des exercices physiques suffisants. Mais le

nom seul de gymnastique le faisait sourire, et je crois

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bien que le malheureux enfant n'avait jamais touché une balle de sa vie. J'avais presque honte de lutter contre un pareil adversaire, quand je comparais mes larges épaules et ma face florissante à la pauvre petite poitrine rentrée et à l'aspect souffreteux de mon rival. 5

Mais, après tout, ce n'était pas ma faute. Pourquoi ne consacrait-il pas une partie de son temps et de son énergie à consolider la charpente de sa maison, s'il voulait y loger un esprit intrépide?

Nous eûmes une espèce de discussion à ce sujet, au lo banquet de la Saint-Charlemagne, qui eut lieu, selon l'usage, le 28 janvier, et oli je me trouvai assis auprès de lui.

Avec Mandrès et Verschuren, nous étions les seuls internes de sixième qui y eussent été admis, car il fallait 15 avoir été premier au moins une fois, ou second au moins quatre fois, pour mériter cet honneur. Mandrès avait précisément obtenu la première place, — en récitation, — et cela montrait bien ce que peut^ la volonté persistante, car de nous tous il avait assurément la mémoire la plus 20 rebelle.

Un de mes grands regrets était que Baudouin ne fût. pas de la fête, et ce qui redoublait encore ce regret, c'est que, depuis notre coup de collier du Jour de l'An, il était au banc d'honneur. Mais sa meilleure place savait été 25 celle de troisième en version latine. En dessin, où il excellait et nous laissait tous en arrière, il n'y avait de concours qu'à la fin de l'année pour le prix. C'était assez injuste à mon avis, car enfin tous les genres d'excellence auraient dû être représentés à ce banquet traditionnel. 30

A six heures, après la récréation, nous étions montés

nous habiller au dortoir, et, à sept heures moins un quart, Garelou était venu nous appeler au quartier.

Pour cette occasion solennelle, Verschuren avait une toilette tout à fait en dehors de ses habitudes: il s'était

5 savonné les mains, il avait tenté de tracer une raie dans sa chevelure inculte, et il avait daigné attacher les cordons de ses souliers. Ce qui le séduisait le plus, était la perspective de faire un excellent dîner, tandis que les autres s'achemineraient routinièrement vers le réfectoire.

10 Quant à Mandrès, il était triste comme un jour sans soleil, et il se bornait à calciiler douloureusement que nous allions perdre deux bonnes heures.

Nous nous étions joints dans le couloir à nos camarades des autres divisions, et tous ensemble nous étions

15 arrivés au grand salon du proviseur.

L'inspecteur d'Académie, le censeur et tous les professeurs du lycée, en habit noir et cravate blanche, étaient déjà réunis autour de M. Ruette. Je cherchai de l'œil M. Delacour, et j'eus peine à le reconnaître dans cette

20 tenue de gala, tant j'étais habitué à l'identifier avec sa toge et sa toque. Mais il nous vit le premier et nous adressa un petit signe amicaL

Les externes invités étaient arrivés aussi dans leurs plus beaux atours. De ma classe il n'y avait que Par-

25 mentier qui se joignit immédiatement à nous.

Mais à peine avions-nous eu le temps d'échanger quelques poignées de main, qu'im domestique ouvrit à deux battants une porte intérieure, et annonça que cces mes- * sieurs étaient servis. »

30 La table, dressée dans une salle à manger spécialement réservée pour ces occasions, nous apparut alors dans

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