LA SAINT-CHARLEMAGNE I3I
toute sa splendeur. Elle avait la forme d'un fer à cheval bordé de quatre-vingts couverts et garni de plats montés,* au milieu d'une profusion d'arbustes fleuris. Devant chaque place, il y avait deux ou trois verres, et, sur chaque serviette, une carte bordée de dentelle avec le 5 nom d'un invité. Maman a gardé bien longtemps dans un de ses tiroirs celle qui portait le nom à* Albert Besnard.
Le proviseur s'assit au centre, avec l'inspecteur d'Académie à sa droite et le censeur à sa gauche. Puis venaient alternativement les professeurs et les élèves de chaque 10 classe. Nous n'étions pas tout à fait à l'un des bouts, car, après nous, se trouvaient les gamins de septième et de huitième; mais nous nous trouvions pourtant assez loin du groupe central pour former une sorte de petit cercle indépendant. Aussi nous sentions-nous d'emblée 15 en fort bonne disposition.
M. Delacour, qui avait d'abord causé presque exclusivement avec nous, nous mit bientôt à l'aise en s'engageant dans une conversation suivie avec M. ChoUet, le professeur de cinquième. D'autre part, nous avions dé- ao buté par accepter tout ce que nous offraient les garçons, ce qui n'avait pas manqué de nous plonger en peu de temps dans cet état de douce béatitude si éminemment favorable à la gymnastique de la langue. Nous commençâmes donc, au milieu du cliquetis des verres et des apar- 25 tés, d'échanger à demi-voix nos réflexions personnelles.
Parmentier était un très aimable convive, beaucoup plus gai que je ne l'aurais supposé d'après son air constamment attentif en classe. J'admirai beaucoup sa manière calme et aisée de se tenir à table, et de sourire sans 30 bruit en décochant sur tout notre entourage des remar-
ques parfois assez malicieuses. C'est ainsi que nous arrivâmes à parler du capitaine Biradent
cil manque à la. fête, dit Parmentier, et je suis étonné qu'il n'ait pas demandé une place au banquet pour les S meilleurs clowns de son cirque.
— Ce serait en effet assez juste, répliquai-je sans m'arrêter à l'expression. Pourquoi ceux qui sont premiers en gymnastique ne participeraient-ils pas à cette fête comme les forts en thèmes ?
10 — Ahl c'est vrai, j'oubliais que tu es un de nos bons gymnastes! reprit Parmentier avec son sourire moqueur. Quel plaisir peux-tu trouver à cela ? Est-ce que tu n'aimes pas mieux lire un volume amusant?
— J'adore la lecture, mais j'aime aussi la g3rmnastique. 15 Crois-tu qu'il n'est pas agréable de devenir fort et adroit,
de s'endurcir à la fatigue et d'assouplir ses membres?
— Je ne dis pas non, si tout cela pouvait s'acquérir d'emblée et sans perte de temps! Mais consacrer des heures et des heures à lancer ses bras en avant, à sauter
so à pieds joints ou à courir au pas gymnastique, c'est plus fort que moi!^ J'aime mieux rester au nombre des êtres inférieurs qui n'aspirent pas à ce genre de succès.
— Mais songe donc à toutes les satisfactions dont tu te prives ainsi, aux jeux qui te resteront fermés, aux
25 grandes excursions, aux ascensions de montagnes qui te seront interdites ; songe au moment oh tu seras soldat et ob tu auras à supporter des fatigues écrasantes . . .
— Bah! j'aurai toujours le temps de m'exercer quand le moment sera venu. Et quant à tes excursions de mon-
30 tagnes, grand merci! j'aime mieux voyager en plaine ou en chemin de fer, c'est moins fatigant. »