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CHAPITRE XVn Le lendemain d'une fête. — Le feu

Nous étions livrés au repos depuis cinq ou six heures à peine, quand je me réveillai avec un étrange sentiment d'angoisse et de malaise général.

Je me soulevai sur mon lit et j'ouvris les yeux, mais je 5 ne vis rien que les ténèbres. La veilleuse qui éclairait d'ordinaire le dortoir était éteinte.

A mes côtés, pourtant, j'entendais plusieurs de mes camarades s'agiter comme moi, pousser de profonds soupirs et même exhaler des plaintes vagues.

10 Nous écoutions pleins d'anxiété, et cependant le malaise qui pesait sur nous devenait intolérable. Les clameurs redoublaient On entendait des portes s'ouvrir, des allées et venues, des appels, des piétinements.

«Au feu!» cria quelqu'un dans le dortoir.

15 Tout le monde se jeta à bas de son lit. Plusieurs coururent vers la porte sans même songer à se vêtir. Ce fut un instant de désordre et de tumulte indescriptible.

J'avais pris machinalement mon pantalon sur ma chaise, et je le passais à la hâte, quand je sentis auprès 20 de moi une main qui tâtonnait.

c Es-tu debout, Besnard.^ me demanda la voix de Baudouin.

— Oui, je m'habille, lui dis-je.

— C'est bien; ne bouge pas. . . ils sont tous là à la 25 porte, comme un troupeau de moutons. . .»

Autant que nous pouvions en juger par le bruit, il y avait en effet une véritable mêlée à l'unique issue du

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dortoir. Un bon nombre d'élèves y étaient arrivés et luttaient pour ouvrir les deux battants de la porte qui s'ouvrait en dedans de la salle. Mais, dans leur terreur, ils s'y prenaient maladroitement, se poussaient les uns contre les autres et ne faisaient rien de bon. 5

Enfin, M. Pellerin, qui était avec eux, parvint à ouvrir un passage. Quelques-uns se précipitèrent vers l'escalier: ils en revinrent terrifiés, en annonçant que les flammes montaient par là.

Nous entendions en effet un pétillement continu comme 10 celui d'un millier de fagots bien secs qui brûleraient à la fois, et, de moment en moment, un fracas sourd produit par l'écroulement de quelque pan de mur.

Tout le monde était revenu au dortoir. Mais il devenait absolument impossible d'y tenir, tant la fumée était 15 dense et brûlante.

Notre position était des plus critiques. Le dortoir que nous occupions, isolé au troisième étage d'un bâtiment qu'on appelait le Vieux Collège, et qui se trouvait enclavé dans les constructions neuves du lycée, n'avait 20 d'issue que sur un grand escalier, — et cet escalier même paraissait être le foyer de l'incendie. Nous étions bloqués par le plus implacable des éléments. Il devenait évident que, si nous ne trouvions pas un moyen immédiat de sortir, nous serions, avant quelques minutes, ou étouffés 25 par la fumée ou rôtis tout vifs.

De tous les élèves, Baudouin seul avait gardé sa présence d'esprit.

«Nous ne pouvons pourtant pas rester ici et nous laisser griller comme des côtelettes, dit-il tout à coup à 30 M. Pellerin qui s'était rapproché de nous.

— Que faire? répondit celui-ci. Nous n'avons à attendre du secours que du dehors, puisque nous sommes enfermés ici.

— Avant que les secours arrivent, nous serons tous 5 brûlés, reprit Baudouin. Il faut essayer de gagner le toit I

— Le toit?» dit M. Pellerin.

Sans même lui donner une explication, Baudouin s'était baissé sur la couchette en fer la plus voisine. Prenant matelas et couvertures, il les avait jetés à terre,

10 et travaillait à démonter les longues barres dont était formé le cadre. Ce fut l'affaire d'une minute ou deux.

«Maintenant, fit-il en sautant sur un autre lit et en attaquant le plafond à grands coups de barre, que chacun fasse de même. Nous aurons bientôt percé un sou-

15 pirail.»

Le plafond n'était fait que de lattes couvertes de plâtre. Il fut donc aisé de le percer sur un diamètre de deux à trois mètres et bientôt nous nous trouvâmes tous sur le toit, qui avait heureusement si peu d'inclinaison

20 qu'il fut pour nous comme une plate-forme.

Le spectacle qui s'offrit à nos yeux, quand nous nous trouvâmes tous sur le toit, était véritablement effrayant. Autour de nous, dans la nuit, tout le Vieux Collège brûlait. Les flammes jaillissaient, furieuses, de toutes les

25 ouvertures. Des tourbillons de fumée noire s'élevaient vers le ciel, et les étincelles retombaient en pluie rouge. A nos pieds, tout en bas, dans les cours et dans la rue, nous pouvions distinguer une foule immense, — la ville sur pied, nos camarades des autres divisions, le provi-

30 seur et le censeur désespérés, formant la chaîne pour apporter de l'eau.

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Quand nous avions paru sur le toit, nous avions été accueillis par une clameur immense, celle de toute une ville saluant des enfants qu'elle croyait perdus.

Nous ne Pétions pas encore, car nous nous trouvions à trente-cinq ou quarante mètres du sol; les échelles 5 suffisamment longues manquaient, et les flammes, qui léchaient déjà toutes les façades, auraient empêché de les utiliser, au cas même oh il aurait été possible de se les procurer.

A l'enthousiasme qui avait accueilli notre apparition 10 sur cette espèce d'ilot perdu au milieu des flammes, succéda donc bientôt un profond désespoir. On nous voyait, on nous encourageait d'en bas, mais personne n'apercevait un moyen quelconque de nous porter secours.

Tout à coup nous entendîmes le galop précipité de 15 plusieurs chevaux, un roulement sourd, une acclamation.

C'étaient les pompiers qui arrivaient, avec les deux pompes neuves que la ville avait récemment acquises. Le capitaine Biradent commandait, casque en tête comme tous ses hommes. 20

A peine les pompes s'étaient-elles arrêtées et avaientelles été mises en position, que nous pûmes entendre distinctement la voix du capitaine Biradent donnant ses ordres, et concluant par ces mots:

«Allons, mes amisl Soyez braves comme César, et 25 pompez 1%^

C'était un affreux calembour qu'il ne manquait jamais de reproduire en pareil cas, si tragiques que fussent les circonstances.

A peine cet ordre était-il donné, que nous vîmes deux 30 colonnes d'eau s'élever dans les airs, s'abattre sur le

Vieux Collège, balayer, en nous inondant nous-mêmes, le toit oîi nous nous trouvions, redescendre, pénétrer dans les profondeurs de l'édifice. Jamais rosée bienfaisante ne fut accueillie avec plus de reconnaissance 5 que cette eau glacée, quoi-qu'elle nous transperçât jusqu'aux moelles.

Mais, hélas ! la situation n'en était pas plus rassurante. Deux pompes ne suffisaient pas et quand même le feu n'arrivait pas jusqu'à nous, il était à craindre que, les

10 supports de la charpente s'effondrant un à un, le toit ne finît à son tour par s'abîmer.

Le capitaine Biradent avait laissé ses hommes aux pompes pour aller reconnaître la position; puis aussitôt, prenant avec lui une trentaine d'hommes, il courut au

15 gymnase. Nous le vîmes bientôt ressortir portant avec les autres des paquets de cordes, des échelles, et enfin une grosse poutre horizontale, qui servait habituellement pour nos exercices.

C'était une pièce de bois cylindrique, du diamètre de

20 trente centimètres, longue de vingt-cinq mètres et parfaitement polie.

Passant avec leur fardeau par une des portes du Vieux Collège, ils le contournèrent en courant et transportèrent le tout dans une rue latérale.

25 De ce côté, notre toit n'était séparé des maisons voisines que par une largeur de vingt mètres à peu près. Malheureusement ces maisons étaient beaucoup moins élevées que le Vieux Collège.

Grimper sur la plus haute de ces maisons, y hisser

30 avec les cordes la poutre d'abord, puis une forte échelle, assujettir l'échelle toute droite sur ce toit contre un

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