LA COMPOSITION FINALE
de prendre part à la composition. Ne devrais-je donc ma victoire qu'à sa mauvaise fortune ? car enfin il n'y avait pas Tombre d'un doute à conserver: sans ces deux circonstances de force majeure, il m'aurait battu de neuf à dix points, au moins! 5
Le cœur serré par l'émotion, les joues couvertes d'une vive rougeur, je pesais ces raisons au-dedans de moi.
Tout à coup je me levai.
f Monsieur, dis-je à notre maître, ne pensez-vous pas qu'il vaudrait mieux recommencer l'épreuve, avoir une 10 composition supplémentaire et annuler celle-ci?
— Cette proposition vous honore, mon cher Besnard, et c'est une idée qui m'était déjà venue. Mais elle est contraire aux usages. Tout ce que je puis faire est de soumettre la question à M. le Proviseur, qui pourra seul 15 en décider.»
Le lundi suivant, quant M. Ruette, accompagné du censeur, vint, selon la coutume, nous lire les notes hebdomadaires, il était suivi d'un domestique chargé de volumes enrubannés.^ 20
Il se plaça, comme à l'ordinaire, sur le front de la classe, debout et attentif; pui$, après nous avoir fait signe de nous rasseoir:
« Le premier prix d'excellence est décerné cette année, dit-il, aux élèves Parmentier et Besnard, ex œquo ... Le 25 second prix à l'élève Mandrès. »
Les applaudissements unanimes de la classe ratifièrent ce véritable jugement de Salomon,^ que le proviseur accentua encore, s'il est possible, en nous remettant, à Parmentier et à moi, deux exemplaires parfaitement 30 semblables des Œuvres complètes de Pierre Corneille}
Ainsi se termina ce mémorable tournoi.
Je m'empressai d'en télégraphier le résultat à Saint- Lager, et je reçus en réponse l'agréable nouvelle que le fusil promis m'attendrait pour les vacances de Pâques. 5 Elles allaient s'ouvrir dans trois jours!
Déjà les tièdes rayons d'un soleil d'avril venaient caresser au quartier nos jeunes têtes penchées sur les pupitres. Les moineaux qui nous succédaient dans les cours saluaient de leurs gazouillements joyeux l'éternel renou- 10 veau de la nature. M. Pellerin avait entr'ouvert les fenêtres pour laisser entrer ces avant-coureurs bénis du printemps.
Sans doute Émeraude, comme nous tous, en subissait l'influence, car, sortant enfin du sommeil profond qui 15 l'engourdissait depuis trois mois, elle se décida, pour la première fois, à mettre son petit museau bleu hors de son nid de coton. Soudain, comme grisée par la splendeur du soleil, elle s'élança d'un bond vers l'appui de la croisée. Là elle se retourna pour me regarder d'un air nar- 20 quois, puis l'inconstante disparut pour toujours.
Ici finit, avec le semestre, la première partie de ces mémoires.
J'ai passé, depuis, bien des mois et des années au lycée de Châtillon ; il n'y en a pas qui m'aient laissé des souvenirs plus vivants et plus chers que ce temps d'initiation. De cette époque datent les impressions les plus décisives, les habitudes et les amitiés qui ont eu le plus d'influence sur les événements subséquents de ma vie.
Ces premiers pas que l'on fait au collège ont, en réalité, une importance si capitale, — de la direction qu'y prend l'enfant, dès le principe, dépendent à un si haut degré le bonheur et le succès, non seulement de sa vie scolaire, mais de toute sa carrière à venir, — qu'on me pardonnera de m'être étendu, peut-être outre mesure, sur cette phase initiale.