‹ Mémoires d'un collégienChapitre 6 sur 83 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

«Cédant aima tog».»^ — Mon voisin aa quartier. — Les libres propos de Perroche. — Le tambour Garelou. — Chez M. le Censeur^

La salle d'étude, que j'avais à peine eu le temps d'entrevoir jusqu'à ce moment, était une grande pièce éclairée par deux larges fenêtres et meublée d'une chaire pour le maître surveillant,* d'un poêle de fonte dont le tuyau

10 allait se" perdre dans une feuille de tôle clouée à la place d'une vitre, et d'une rangée de tables à pupitres* autour desquelles nous étions assis sur des bancs de bois.

Si je suis bien informé, les tables à pupitres ont maintenant à peu près disparu dans les lycées. Elles ont été

15 remplacées par des planches noires et légèrement inclinées, derrière lesquelles s'ouvrent sur le mur, au-dessus de la tête de l'élève, une ligne de petits buffets ou casiers destinés à recevoir les livres et papiers.

Il est incontestable que la tablette mobile du pupitre

20 servait à abriter bien des méfaits sous son toit protecteur. J'ai vu sous quelques pupitres, dans le cours de ma vie scolaire, plus d'une opération culinaire qui ne figure pas au programme officiel des études. J'ai vu circuler des mots d'ordre anarchiques, s'ébaucher des complots, se

25 conclure des alliances et même se livrer des batailles sous ce même abri tutélaire.

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Ma bonne foi reconnue m'oblige donc à reconnaître que les pupitres s'étaient de longue date signalés à la vindicte universitaire, et qu'en disparaissant de nos mœurs, ils ont obéi à la loi éternelle qui condamne toutes les institutions vermoulues. S

Et pourtant, ce mot de pupitre éveille en moi des souvenirs si chers et si tendres qu'en vérité je ne puis m'empêcher de plaindre ceux qui n'en connaissent pas la douceur. Le pupitre était, dans la grande ruche commune, le petit coin individuel et le foyer domestique en minia- lo ture. C'était le terrain réservé oîi l'enfant pouvait s'isoler au milieu de la foule indifférente. Même quand il lui était interdit de le mettre sous clef, — ce qui était la règle ordinaire, — il était rare que le pupitre ne prît pas à un degré singulier l'empreinte de son possesseur. 15

Il y avait des pupitres brillants d'ordre et de pVopreté, arrangés comme de petits salons, et oîi les livres bien rangés, les cahiers à l'alignement, les plumes et crayons en bataillon serré, disaient clairement que leur maître, un esprit sage et prudent, saurait marcher d'un pas égal et 20 sûr dans le sentier de la vie.

Il y avait des pupitres chaotiques, oîi la grammaire de Lhomond dormait au hasard sur un dictionnaire tout déchiré, oîi plumes, livres et papiers s'entassaient et s'enchevêtraient dans un désordre sans nom. Il y avait 25 aussi des pupitres sans caractère, comme leur possesseur, et dont on n'aurait jamais pu dire s'ils étaient rangés ou non. Mais il en était peu oîi l'on n'eût pas trouvé, en cherchant bien, un petit sanctuaire consacré aux souvenirs de la famille, — un réduit quelconque oh une photo- 30 graphie, un paquet de lettres maternelles, souvent un objet

insignifiant, en apparence, représentaient les absents pour l'exilé.

Pour moi, cet objet privilégié était en ce moment un beau buvard de maroquin noir que ma mère m'avait donné 5 la veille, et l'idée de faire mes devoirs sur les pages immaculées de ce papier rose me semblait presque une profanation. Je l'ouvris pourtant avec componction sur le pupitre qui m'avait été assigné, et, sans perdre de temps, je me mis en devoir de commencer mon thème.

10 Par malheur, je n'avais pas encore de dictionnaire ni de livres d'aucune sorte, et je ne tardai pas à être arrêté par un mot dont j'ignorais l'équivalent latin.

Je jetai un regard sur le pupitre de mes deux voisins, et je vis que celui de droite s'était mis comme moi à son 15 thème, tandis que celui de gauche semblait plutôt disposé à ajourner cet intéressant exercice. C'était un assez grand garçon au teint blafard et aux cheveux ébouriffés, que j'avais entendu appeler Perroche.

«Que tu es bête! me dit-il avec la rude franchise du 20 soldat. Tu n'as pas de dictionnaire, et, au lieu d'en profiter pour ne pas faire ton thème, tu me demandes le mien ? — Perroche! dit le maître qui du haut de sa chaire l'avait vu me parler, voilà que vous commencez déjà de causer à l'étude. . . Vous devez pourtant avoir eu le temps 25 depuis deux mois. . . »

Tout le monde regarda Perroche, tandis que je rougissais jusqu'aux cheveux à l'idée que j'étais son complice. Mais lui, sans s'émouvoir:

«Pardon, m'sieu!^ il n'y avait pas d'étude à la maison,

30 et je ne pouvais par conséquent pas causer à V étude , . .»

Cette réponse, aussi sotte qu'impertinente, eut le privi-

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lëge d'enchanter mes condisciples. Mais elle eut aussi celui d'attirer les foudres scolaires sur la tête de Perroche.

«Je vois que vous ne voulez pas manquer une retenue^ cette année, dit le maître, je vous inflige donc deux cents s lignes pour réplique inconvenante. Et tâchez de ne pas récidiver, car je n'aurais plus la patience dont vous avez si souvent abusé!»

Mon voisin semblait accepter sa punition avec la philosophie la plus complète. Lignes et reproches avaient lo glissé sur lui comme la pluie sur la peau d'une limace. Ce n'était pas du dédain, ce n'était pas du mépris, du dépit ni même de l'orgueil qui se peignait sur sa figure atone et sans expression. C'était l'indifférence la plus sereine, la plus absolue. 15

Évidemment deux cents lignes n'étaient qu'une goutte imperceptible dans l'océan de pensums que Perroche se préparait à affronter au cours de son année.

Je restai quelques moments à le regarder, tout stupéfait, et je vis qu'au lieu de commencer un travail quelconque, 20 il s'amusait à tracer sur son papier blanc une caricature de M. Pellerin, le maître d'étude.

Cependant, j'avais pris possession du dictionnaire, et, en quelques minutes, j'avais fini mon thème, qui était fort court et assez facile. 25

Comme je rendais le livre à mon voisin, il reprit la parole à voix basse:

«Tu vas me passer ta copie^ me dit-il sans détour.

- — Pourquoi faire ?^

— Pour faire la mienne, donc ! » 30

L'explication m'intriguait bien un peu, mais je ne crus

pas pouvoir repousser la première requête d'un camarade qui m'avait si obligeamment prêté un livre. Il fallait pourtant que je me sentisse en faute, car c'est à la dérobée, sous le pupitre, que je lui glissai mon devoir. 5 Aussitôt Perroche, déployant subitement une activité dévorante, commença de transcrire mon texte sur son papier.

Quand il eut fini, il me rendit ma copie, en disant avec un soupir de satisfaction:

10 «Voilà.»

Il avait l'air positivement enchanté. Je doute qu'Archimède^ ait eu une physionomie plus radieuse quand il se promena tout nu dans Syracuse, au sortir du fameux bain qui lui avait servi à résoudre son problème. Aux

15 yeux de Perroche, un thème ne représentait évidemment pas une certaine somme de connaissances à acquérir, ou de difficultés à vaincre: c'était une corvée, rien de plus, et, pourvu qu'elle fût esquivée d'une manière ou d'une autre, tout était pour le mieux. A peine eut-il achevé son

20 devoir de cette façon expéditive, qu'il commença d'attraper des mouches.

Je détournai les yeux pour ne plus être témoin de cet ignoble spectacle. Ils tombèrent sur mon voisin de droite, Mandrès, qui, depuis une heure, n'avait pas levé la tête,

25 et travaillait consciencieusement à son thème.

Rien qu'à voir sa figure sérieuse, ses yeux rivés sur son pupitre, les manches de lustrine qu'il avait eu soin de tirer sur ses bras avant de se mettre à l'œuvre, l'aspect calme et résolu de toute sa personne, — on comprenait qu'on

30 était en présence d'un de ces vaillants lutteurs qui emportent de haute lutte toutes les victoires, Il faisait son thème

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comme un bœuf tire sa charrue, patiemment, courageusement, tête baissée.

Pas un mot qu'il laissât passer sans le chercher dans son dictionnaire, et sans recourir, dans son rudiment, à la déclinaison ou à la conjugaison qui pouvait en éclaircir 5 les désinences. Celui-là n'avait pas hâte d'avoir achevé son devoir, non ! Il voulait avant tout en extraire tout ce qu'il pouvait donner.

Par moments il s'arrêtait, il posait sa plume infatigable, et, la tête dans ses deux mains, les pouces sur ses oreilles, 10 il se marmottait à lui-même quelque règle de syntaxe ou quelque temps irrégulier. On aurait presque été tenté de le plaindre de prendre tant de peine à ce qui, pour d'autres, est si aisé, si l'on n'avait tout de suite vu que, dans ce sillon péniblement tracé, profondément creusé, la se- 15 mence porterait tous ses fruits.

Et de fait, quand je me reporte à ce que sont devenus ceux de mes camarades que j'ai retrouvés dans la vie, j'en vois de plus brillants en apparence, mais je n'en vois pas qui aient atteint dans leur carrière la position éminente 20 que le monde accorde dans la sienne à Mandrès, — aujourd'hui l'un des plus illustres chirurgiens de la Faculté^ de Paris.

Midi sonna.

Il suffisait de voir la mine épanouie de la plupart des 25 élèves, quand le roulement de midi se fit entendre, pour s'assurer que le dîner était à leurs yeux le grand événement de la journée.

En moins de trois minutes, grands, moyens et petits, division sur division, avaient pris place à table. 30

Le réfectoire était une longue salle, soutenue d'espace

en espace par des colonnes de fonte, et qui occupait tout le rez-de-chaussée d'une des ailes du lycée, au-dessus des cuisines. Les tables de marbre étaient propres et presque élégantes, avec leur linge blanc, leurs gobelets d'argent 5 et leurs carafes à^ abondance}

Ce qui me frappa d'abord fut l'épaisseur des assiettes; je crois bien qu'on aurait pu s'en servir pour jouer au palet, sans courir risque de les casser.

Nous étions douze élèves par section, et, aux deux 10 bouts de la salle, des tables rondes étaient dressées pour les maîtres.

Le potage nous attendait tout servi. Aussi n'était-il pas précisément à la température exigée par Brillât-Savarin.^

« Pas de danger de se brûler la langue, » me dit Perroche 15 en s'asseyant.

Il faut lui rendre cette justice que, s'il était paresseux à l'étude, il ne l'était plus au réfectoire. A table il n'était plus question de se faire aider par les camarades. Je n'avais pas porté deux fois ma cuiller à mes lèvres, que 20 déjà l'assiette de Perroche était vide. Cela lui permit naturellement de s'abandonner à ses instincts critiques.

«Voilà pourtant ce qu'on ose appeler du bouillon 1 iitil à demi-voix. Si ce n'est pas honteux ! . . . De l'eau grasse, tout simplement ! . . .

25 En ce moment, le proviseur, qui venait d'entrer au réfectoire en compagnie d'un autre personnage, passait devant notre table. Il vit que Perroche avait déjà expédié sa soupe et s'approcha de lui:

«Eh bien! Perroche, nous n'avons pas perdu notre 30 appétit, à ce que je puis voir ? dit-il en souriant. Désirezvous une autre assiette de potage?»

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Mon opinion intime est que Perroche aurait bien voulu refuser. Mais il n'en eut pas la force.

« Oui, monsieur le proviseur, » répondit-il assez penaud.

M. Ruette fit un signe au garçon qui circulait avec une grande soupière d'étain et qui vint remplir Tassiette 5 de mon voisin. Nous avions fort envie de rire, mais à peine le proviseur avait-il le dos tourné, que Perroche reprit impudemment:

€ En voilà une affaire, hein, parce qu'il me fait donner deux fois de la soupe ! . . . Ne dirait-on pas que c'est de 10 sa poche ?^...» .;^^^»

Au potage succéda le bœuf, servi en trg^ches minces sur de grands plats. Ce fut pour Perroche l'occasion d'un nouveau tour de force masticatoire,^ accompagné de libres commentaires. En deux bouchées, il fit dispa- 15 raître sa ration, puis il reprit:

« Ce qui m'étonne toujours, c'est que le bœuf du lycée puisse arriver à être aussi coriace. Je pense qu'on le fabrique tout exprès pour les collèges; on ferait beaucoup mieux de le découper en semelles imperméables pour 20 l'armée : c'est le seul usage auquel il soit propre. »

Les autres élèves, ou n'entendaient pas ce que disait Perroche, ou n'y faisaient pas attention. Mais Baudouin et moi, qui étions près de lui, fûmes si impressionnés de ses critiques qu'il nous fut impossible de toucher au plat. 25

Ce que voyant, le compère me dit:

cTu sais, si tu ne manges pas ton bœuf, tu feras aussi bien de me le passer. C'est dur, mais ça tient de la place ! » *

Au fond, je n'étais pas fort inquiet pour mon dîner, par la raison que tante Aubert m'avait bourré les poches 30 de chocolat. Mais je me dis pourtant que je serais bien

sot, à Tavenir, de faire attention à ce que racontait ce vilain glouton, et de me dégoûter de ce qu'il avalait si vite. Aussi, dès qu'on eut mis sur la table le second plat, qui était du gâteau de riz découpé en tranches, 5 Baudouin et moi nous attaquâmes de bon cœur notre morceau, comme faisaient les autres, et nous le trouvâmes, ma foi, excellent. Ce fut en vain que Perroche le déclara aussi dur et aussi sec qu'une planche. Nous fîmes la sourde oreille.

10 Un dessert d'amandes et de raisins secs compléta ce dîner frugal, mais sain, très sagement approprié, comme je le compris plus tard, aux besoins d'un écolier et en général d'un être intelligent, qui ne doit pas vivre pour manger, mais seulement manger pour vivre.

15 Au moment oh nous allions nous lever, j'eus une idée

qu'il me sera permis de qualifier de lumineuse: ce fut de

mettre mon chocolat sur la table et de la partager avec

mes camarades. \

Cet acte de munificence me valut d'emblée la faveur

20 de toute ma section, et j'eus en sortant la satisfaction profonde d'entendre Perroche porter sur mon compte le jugement suivant:

«C'est un bon zig^ qui n^ fait pas suisse, -t^

Notre dîner n'avait guère pris que vingt minutes, et

25 la récréation qui le suivait était la plus longue de la journée, car elle se prolongeait jusqu'à une heure et demie. C'était le moment oh les parents étaient admis à voir leurs enfants au parloir, et, quoique nous fussions à peine rentrés de la veille ou du matin, il y avait déjà

30 des mamans pour faire appeler leur garçon.

Cet office incombait au tambour GareloU, qui s'en

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acquittait consciencieusement, en criant à pleins poumons à travers la claire-voie le nom de l'heureux élu.

Garelou n'était pas, on le voit, un mince personnage, surtout si Ton considère qu'à ses importantes fonctions il joignait encore celle d'exécuteur des hautes œuvres^ 5 ou gardien du cachot, qui s'appelait «le séquestre» au lycée de Châtillon. Il fallait même qu'il fût doué d'une activité peu commune pour suffire à d'aussi lourdes responsabilités et ne jamais être en faute dans les devoirs multiples et rigoureusement exacts qu'il avait à remplir, 10 de cinq heures du matin à neuf heures du soir. Aussi avait-il emprunté à la régularité mécanique de son existence une allure étrangement raide et automatique.

On faisait beaucoup de contes à cet égard dans le lycée. S'il fallait en croire de mauvais plaisants, Garelou 15 était construit en acier forgé, avec échappement à cylindre et six trous en rubis. Il se remontait tous les huit jours comme une horloge, et c'est ce qui expliquait l'exactitude désespérante qu'il mettait à commencer son roulement entre le premier et le second coup de chaque 20 heure réglementaire. Il ne mangeait jamais, mais une grande quantité de liquides alcooliques lui était indispensable pour huiler ses ressorts, et c'est ce qui donnait à son nez une teinte rouge aussi foncée.

Ces détails biographiques venaient justement de m'être 25 communiqués par un des élèves de ma table, peu d'instants après que nous étions revenus dans la cour, quand, à mon extrême surprise, j'entendis mon nom hurlé d'une voix tonnante par ledit Garelou.

«Besnard! Besnard!» 30

Je courus vers la claire-voie, et je me trouvai en pré-

sence d'une espèce de géant, vêtu d'une veste noire, d'un pantalon jaunâtre et d'un tablier de cotonnade bleue, troussé dans sa ceinture. yil était chaussé d'espadrilles qui donnaient à sa démarche quelque chose de mysté- 5 rieusement silencieux, et coifiFé d'un béret verdâtre. Il n'y avait rien dans tout cela de bien extraordinaire ; mais ce qui l'était, c'est la figure de Garelou. Elle était d'un ton terreux, toute bouffie, comme s'il avait eu une fluxion sur chaque joue, et c'est entre ces deux hémisphères que

10 s'élevait majestueusement le nez cramoisi qui donnait lieu à des accusations si persistantes. Quant à la bouche, elle était gigantesque.

Je me demandais si c'était à force d'aboyer des noms à travers la claire-voie qu'il l'avait développée à ces

15 dimensions inaccoutumées, quand je m'aperçus que la figure tout entière du tambour exécutait une série de contractions efiFrayantes.

On aurait dit une tête de caoutchouc essayant de parler. Les yeux se fermaient, les joues se gonflaient, le

20 nez s'abaissait, et, dans l'antre béant d'une bouche violemment contournée, une grosse langue épaisse s'agitait désespérément. — Après une lutte qui dura bien une minute, le tambour finit par articuler:

« Çh ... ch . . . chez ... le . . . censeur ! *

25 Le malheureux était effroyablement bègue, bègue au point d'être presque muet quand il ne braillait pas à pleins poumons. Il eut beaucoup de peine à me faire entendre, plus encore par gestes qu'autrement, que je devais monter au cabinet du censeur.

30 « Chez le censeur ? me disais-je. Que peut-il avoir à me dire? Aurais-je déjà mérité une censure?»

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Je m'interrogeais mentalement en me dirigeant vers la porte sur laquelle j'avais remarqué dans la matinée: Cabinet du Censeur, Mais j'avais beau me creuser la tête,^ je ne pouvais voir dans toute ma conduite le moindre acte répréhensible. 5

Tout à coup, l'idée du thème que j'avais communiqué à Perroche me revint en mémoire. Je me dis que, par un procédé mystérieux, le censeur était déjà informé de cette faute, que j'allais être sévèrement réprimandé, puni peutêtre... C'était bien mal débuter I moi qui avais promis 10 à maman de n'être pas puni une seule foisi . . .

Je l'étais déjà, car certes je souffrais cruellement à cette pensée. C'est le cœur agité des plus sombres pressentiments que je tirai le cordon de la sonnette, si faiblement d'ailleurs, que je m'étonne d'avoir été en- 15 tendu.

« Entrez, » dit une grosse voix.

Je me trouvai en présence du personnage que j'avais vu au réfectoire en compagnie du proviseur. Il n'avait pas l'air bien terrible ; son humeur, comme je le reconnus 20 plus tard, était même des plus joviales; mais ma mauvaise conscience lui prêtait l'aspect du juge le plus sévère.

€ C'est vous, Besnard? reprit-il.

— Oui, monsieur le censeur, répondis-je tout palpitant. (Je suis sûr que mon cœur battait au moins cent dix 25 pulsations. )

— Eh bien ! vous n'avez pas fait votre devoir^ ce matin ? ... »

Le mot était employé au sens scolaire. Le trouble de ma conscience me le fit entendre au sens général. Je crus 30 être accusé d'avoir manqué à mes devoirs en communi-

quant ma copie, alors que le censeur me soupçonnait simplement de n'avoir pas fait mon thème.

— Oh! monsieur le censeur, j'en suis si fâché; mais cela ne m'arrivera plus! . . . commençai-je à balbutier. 5 — Ce n'est pas votre faute, puisque vous n'aviez pas de livres. Mais peut-être auriez-vous pu emprunter le dictionnaire d'un de vos voisins ... *

Cette ironie me paraissait sanglante.

cDu reste, je vais vous faire donner vos ouvrages lo classiques,»^ reprit Minos* en se levant.

Il ne savait rien ! . . . Je le suivis dans une salle voisine, qui, avec ses casiers et ses rayons chargés de volumes, avait l'aspect d'un magasin de librairie. Il donna à un employé qui s'y trouvait l'ordre de me remettre tous les 15 livres réglementaires de la classe de sixième. Puis, me laissant là, il rentra dans son cabinet. J'étais sauvé.

CHAPITRE IV Les Racines grecques.^ ■ — Deux heures de distraction. — Le dortoir

En revenant à la cour des petits, je trouvai organisée une grande partie de barres. J'avais toujours été grand partisan de ce jeu. Je m'empressai donc de m'y joindre

20 aussitôt qu'il y eut une place vacante dans un des deux camps, et j'ose dire que je fis quelque honneur à mon pays natal par la vitesse de ma course. Mais encore ici Baudouin me battit et nous battit tous. Personne n'avait le pied aussi léger que lui.

25 Pour moi, je me donnais corps et âme à la partie, et n'y eussé-je gagné que de revenir à l'étude avec des joues animées, la circulation plus active et la vie plus énergique

dans tout mon petit être, l'avantage aurait certes été suffisant. Mais j*y trouvai quelque chose de plus encore et qui se produisit comme par enchantement : c'est qu'au moment oh le tambour annonça la fin de la récréation, j'étais aussi débarrassé de ma timidité première, aussi 5 à l'aise avec mes camarades que si je les avais connus depuis des années. Nous avions joué ensemble, je les avais poursuivis, saisis, délivrés ou déjoués dans cette petite guerre pour rire. La glace était rompue. J'étais initié. Je puis dire qu'à dater de ce moment seulement 10 je me sentis réellement lycéen. Mais je l'étais déjà jusqu'au bout des ongles.

L'étude d'une heure qui nous restait, avant la classe du soir, était destinée à apprendre les leçons. Les nôtres se composaient, ce jour-là, de déclinaisons grecques que 15 tout le monde était censé savoir déjà et d'une décade des Racines de Lancelot.^ Ce ne fut qu'un jeu pour moi, car j'avais le bonheur de posséder une excellente mémoire. Mais je constatai avec peine le mal que le pauvre Mandrès était obligé de se donner pour arriver au même résultat. 20

Pendant une heure entière il resta Tœil fixé sur son livre, se répétant à voix basse avec acharnement les passages qu'il s'agissait de retenir. Et pourtant il n'y parvint que très imparfaitement, car, au moment oh le maître répétiteur^ l'appela, cinq minutes avant le roule- 25 ment du tambour, pour dire sa leçon, il ne put obtenir que la note «passable,» et, un quart d'heure plus tard, quand il s'agit de la réciter à M. Delacour, il l'avait déjà * presque entièrement oubliée.

Sa figure ne tr^tÛJt pourtant, en présence de ce résultat, 30 ni désappointement ni dépit. Elle respira seulement une

32 LES MÉMOIRES d'UN COLLÉGIEN

énergie presque sauvage, comme s*il disait intérieurement à sa mémoire:

« Nous verrons qui aura le dernier mot ! »

La plupart des autres élèves dirent leur leçon d'une 5 manière assez satisfaisante.

Quant à Perroche, que j'avais eu le loisir d'observer,

il ne s'était même pas donné la peine d'en parcourir le

\ texte. Il avait tout simplement déchiré la première page

de ses Raânes grecques^ et quand le maître d'étude l'ap-

10 pela devant sa chaire pour subir l'épreuve préparatoire,

il était tout prêt.

Tout prêt, bien entendu, à sa manière. C'est-à-dire qu'il colla assez adroitement la page sous le rebord de la chaire et, les yeux modestement baissés, commença de 15 lire sa leçon.

Il apportait à cet exercice une attention si soutenue, qu'il ne remarqua même pas que M. Pellerin, se levant doucement et baissant la tête par-dessus ledit rebord, avait percé à jour cette ingénieuse supercheri. 20 Un éclat de rire général salua ce dénouement, et Perroche revint à sa place plus riche de trois cents lignes. Cela portait à cinq cents son total de la matinée.

Il semble qu'il aurait pu s'en tenir là et profiter de quelques minutes qui restaient encore avant la classe, 25 pour prendre au moins une idée de ses leçons. Point. Après un instant d'hésitation, je le vis très occupé à transcrire dans la paume de sa main gauche et jusque sur ses ongles les vers naïfs de Lancelot.

Il achevait ce travail titanesque quand le tambour se

30 fit entendre. Il est parfaitement certain qu'il aurait eu

beaucoup moins de mal à apprendre par cœur ces rimes

bizarres et si faciles à retenir, qu'à en tatouer sa peau

gluante d'une manière d'ailleurs à peu près illisible.

Mais Perroche appartenait à cette classe nombreuse de

gens qui se donnent beaucoup plus de peine pour courir

au-devant de tous les désastres, qu'il n'en faut pour 5

suivre le droit chemin et arriver tranquillement au but. ~L

Il en fit d'ailleurs bientôt l'expérience.

A peine étions-nous en classe, que M. Delacour, constatant un zéro en face de son nom sur le c cahier de correspondance» tenu par le maître répétiteur, le nomma le 10 premier pour réciter sa leçon.

Il ne s'agissait plus ici de s'avancer au pied de la chaire. Il fallait simplement se lever, et de sa place réciter couramment, tandis que M. Delacour tenait ses yeux fixés sur vous. 15

Perroche, jetant un regard rapide sur son livre ouvert devant lui, commença la leçon avec un aplomb merveilleux, mais bientôt il s'arrêta court et agita désespérément sa main gauche devant lui comme un homme qui se noie.

Les mouvements du bras gauche devinrent si extraor- 20 dinaires que M. Delacour en conçut des soupçons.

«Ne pouvez-vous tenir vos mains tranquilles?» demanda-t-il ironiquement.

Perroche les abattit aussitôt, ânonna vaguement des sons indistincts, puis il recommença ses gestes natatoires. 25

«Approchez donc un peu, monsieur Perroche, que je voie pourquoi vous agitez tant vos bras ! » dit le professeur.

Le malheureux s'avança à pas lents vers la chaire.

«Plus près que cela, reprit M. Delacour. Voyons un 30 peu vos mains ! ... »

Perroche tendit la main droite.

« C'est la gauche, monsieur Perroche, que je veux voir, i

Il en montra le dos.

€ Le dessous de la gauche, monsieur Perroche. * 5 II la tourna, mais fermée.

€ Allons, encore un efiFort ! Ouvrez ces doigts de rose, » reprit M. Delacour.

Le tatouage apparut dans toute son horreur. M. Delacour mit son lorgnon, examina ce travail de patience 10 comme on regarde un noyau de cerise sculpté; — puis, reprenant son sérieux, il dit gravement à Perroche:

« C'est bien. Allez vous asseoir. Je ne vous punirai pas cette fois. Vous vous êtes donné tant de mal pour ne pas savoir votre leçon ! . . . Mais ne péchez plus, ou gare 15 la bombe U

Perroche revint tout radieux à sa place.

«Je ne croyais pas en être quitte à si bon marché!» dit-il à demi-voix en s'asseyant.

C'est tout le repentir que lui inspira la mansuétude du 2o maître.

Ce fut bientôt mon tour d'être inquiet quand, après la récitation des leçons, on passa à la correction des devoirs.

M. Delacour, probablement sous l'influence de la petite scène qu'il venait d'avoir avec Perroche, eut la curiosité 25 de donner un coup d'oeil au devoir de ce jeune cancre- Peut-être le trouva-t-il autre qu'il né l'attendait. Toujours est-il qu'il s'empressa de la comparer rapidement avec les autres devoirs de l'internat.

En deux minutes il arriva au mien et constata le pla-

30 giat. Je ne doute pas maintenant qu'il ne l'ait attribué

d'emblée à Perroche, même sans me connaître. Mais,

sans doute, afin de me punir, il feignit de croire que j'étais le coupable.

€ Voici un devoir qui ressemble singulièrement à celui de Perroche. Est-ce que par hasard vous seriez voisins à l'étude?» me dit-il. 5

J'étais rouge comme une pivoine et je baissais la tête en silence.

€ Comment donc ! mais il n'y a pas un mot de changé. . . C'est tout à fait remarquable !

— C'est que nous nous sommes servis du même die- lo tionnaire! dit effrontément Perroche. Besnard n'avait pas encore le sien, et je lui ai prêté le mien.

— Sans doute avec votre copie 1 reprit M. Delacour. Seulement Besnard aurait bien dû ne pas copier vos fautes par la même occasion...» 15

Quelle honte pour moi! j'aurais voulu être à cent pieds sous terre. Je venais précisément de voir avec plaisir, au cours de la correction, que j'avais résolu les petites difficultés de mon thème, et au lieu d'obtenir l'approbation du maître, je n'avais que ses moqueries. . . 20

Enfin nous passâmes à d'autres exercices, et la classe s'acheva sans incidents notables.

En redescendant du quartier à la cour pour la récréation du soir, nous défilâmes devant un guichet oîi un domestique, debout devant une grande corbeille de pain, 25 nous en passait à chacun un énorme morceau au bout d'une fourchette.

C'était le goûter réglementaire, mais la plupart des élèves avaient apporté de la maison un pot de confitures ou un sac de fruits secs. Des échanges fraternels ne tar- 30 dèrent pas à s'organiser, et bientôt la cour des petits eut

tout Taspect d'une Bourse aux friandises. Sur ces entrefaites, un nouvel élément fit son apparition sur le marché. Si Ton m'avait dit le matin, quand j'étais passé respectueusement devant la loge du concierge, que ce grave 5 personnage ne dédaignait pas, durant la récréation du soir, de se transformer en marchand en plein vent; qu'il venait installer successivement sa boutique volante dans chacune des trois cours, j'aurais eu, je l'avoue, quelque peine à admettre seulement la possibilité d'une telle

10 métamorphose. Le père Barbotte avait plutôt l'air d'un président de cour d'assises ou d'un sénateur que d'un marchand de pommes.

Mais tel est le privilège éternel de la gravité naturelle, qu'il pouvait se livrer à ce négoce primitif sans rien

15 perdre de sa dignité. S'il avait discuté, autour du tapis vert d'un congrès, le sort d'une province, je doute qu'il eût pu déployer un sérieux plus sacerdotal qu'en nous vendant dix centimes ce qui lui en coûtait trois.

Entre ces transactions commerciales et une partie de

ao billes avec Baudouin, la récréation d'une heure passa comme un éclair. Le moment vint de rentrer à l'étude. Les quinquets étaient allumés sous les grands abatjour de tôle, et le quartier présenta bientôt l'aspect le plus animé, quoique le plus silencieux. Ce n'étaient que

«S coups de crayon rapidement passés le long de la règle, grammaires feuilletées, dictionnaires fiévreusement consultés. Pour moi, je ne me pressais pas. Au lieu donc de me mettre à l'œuvre sans tarder, je fis ce que j'avais déjà vu faire à plusieurs élèvesj quelque étrange que me parût

30 cette habitude. Je levai la main vers le maître d'études et je fis claquer mon doigt médium contre mon pouce.

Cette pantomime signifiait que je demandais à aller consulter un livre dans la petite bibliothèque commune placée auprès de la chaire.

Le maître me fit un signe afHrmatif,^ et, l'instant d'après, je me trouvais face à face, ou plutôt face à dos 5 avec une centaine de volumes d'histoire, de biographie, de voyages et de science familière.

Or, toute ma vie j'ai eu pour les livres de voyages une prédilection des plus marquées; mais cette passion n'avait jamais pu être satisfaite que très imparfaitement, car la 10 bibliothèque de mon père était loin d'être complète sous ce rapport.

Qu'on juge donc de mon enthousiasme, ou plutôt de mon ivresse, quand j'aperçus au milieu de ces livres un ouvrage que j'avais depuis longtemps l'ambition de lire: 15 les Voyages du capitaine Cook/^ Me précipiter sur le volume, l'emporter à ma place et me plonger dans cette lecture absorbante fut, comme on dit, l'affaire d'un instant.

J'étais en train de repousser en imagination une attaque de sauvages polynésiens, armés de casse-têtes et 20 de flèches empoisonnées, quand le tambour de Garelou éclata subitement dans la galerie sonore, et tout le monde plia ses papiers.

Il était sept heures et demie! Il y avait deux heures que j'étais plongé dans le rêve! Je n'en croyais pas mes 25 oreilles. J'avais laissé couler le temps, mon devoir n'était pas fait, et j'allais débuter dans ma classe par un acte de négligence impardonnable.

J'étais très honteux et, pendant que nous nous rendions au réfectoire, je me reprochais amèrement de m'être 30 laissé aller aussi indiscrètement à ma passion favorite.

Au même instant^ une des recommandations formelles que m'avait faites ma mère me revint en mémoire :

« Si jamais tu te trouves en faute, m'avait-elle dit, ne cherche pas à dissimuler ton erreur. Va droit à ton 5 maître et confesse-lui ton tort avant même qu'il songe à te le reprocher.» Je n'avais pas plus tôt pensé à ce conseil maternel, que je pris la résolution de le suivre et de déclarer, soit au maître répétiteur, soit à M. Delacour, la raison qui m'avait empêché de faire mon thème.

10 Je ne jurerais pas qu'il n'y avait pas un petit élément de vanité dans mon affaire: au fond, j'aurais été très humilié qu'on pensât que, si je n'avais pas fait mon devoir, c'était par incapacité. Mais ma résolution n'en était pas moins bonne.

15 Je fis donc honneur à notre souper de viande froide et de salade, et cela fait, je me dirigeai vers le dortoir avec tous mes camarades de la petite division. Les «moyens» seuls avaient la permission de veiller jusqu'à à neuf heures, et les «grands» jusqu'à dix. Huit heures

20 sonnaient comme nous montions l'escalier du troisième étage.

Le dortoir de ma section était une longue salle au parquet soigneusement ciré. De chaque côîé s'alignaient deux rangées d'une vingtaine de couchettes en fer,

25 dont la régularité faisait plaisir à voir. Au bout opposé à la porte d'entrée, se trouvait sur une estrade un lit à rideaux blanc pour le maître d'études. Au chevet de chaque couchette, une chaise, et, sur la blanche couverture, le linge de nuit de chacun.

30 M. Pellerin n'avait pas tardé à tourner le bouton de la lampe ^ et à se mettre à son tour entre les draps. Le

dortoir n'était plus éclairé que par la lueur douce d'une veilleuse, qui confondait toutes les formes et faisait paraître infinie cette longue rangée de lits blancs. Le silence était complet. C'est à peine si,^ de temps à autre, un ronflement sonore en troublait l'intensité. S

La nouveauté de la scène, la multitude des impressions que je venais de récolter dans cette journée rapide, l'indécision de ce qu'allait être pour moi cette vie de collège dans laquelle j'entrais à pleines voiles, — tout cela me tenait éveillé encore longtemps mais enfin je m'endormis lo doucement.

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