CHAPITRE V
tTne toilette trop sommaire. — La composition en version latine.
Ce pauvre Perroche
Un roulement de tambour, soudain, retentissant, impitoyable, obstiné, éclatant dans le corridor, à la porte même du dortoir, me réveilla en sUrsaut.
Cet appel était si brutal et si impérieux qu'il semblait 15 impossible de ne pas lui obéir. Je ne pris pas le temps de regarder autour de moi, et je sautai à bas de mon lit.
Alors je m'aperçus que j'étais seul à obtempérer à la sommation, et que personne encore n'avait bougé. Mandrès, pourtant, avait les yeux ouverts et me regardait. 20
tCe n'est pas pour nous! me dit-il avec un air de regret; c'est pour les grands et les moyens. Nous n'avons pas la permission de nous lever avant six heures. N'estce pas bassinant ?
— Quelle heure est-il donc? lui demandai-je en me 25 replongeant sous ma couverture.
— Cinq heures et demie. Depuis huit heures du soir jusqu'à six heures du matin, cela fait dix heures qu'on nous oblige à rester au lit. C'est au moins deux de trop ! Mon oncle le docteur dit que huit heures de sommeil S sont tout ce qu'il faut à un garçon de notre âge. Avec leurs récréations et leur dortoir, c'est effrayant le temps qu'ils nous font perdre I au moins treize heures sur vingtquatre ! ... »
C'était pourtant vrai ce que disait là Mandrès. Même
10 dans cette vie de lycée si bien réglée pour la santé du corps et de l'esprit, pour le développement des facultés mentales et pour la préparation systématique à la grande lutte de la vie, — la proportion du temps réservé au travail n'était pas égale à la moitié de la pleine journée !
1$ Encore fallait-il en déduire les jours de congé, les «vacances, les non-valeurs innombrables. En somme, au bout de l'année, la moyenne du temps réservé à l'étude ne devait pas dépasser cinq à six heures par jour. Véritablement, quand on songe à ce qu'un enfant doit ap-
20 prendre dans ses neuf à dix années de ooH^ge, s'il ne veut pas avoir imposé à sa famille des sacrifices inutiles, il faut convenir qu'il est inexcusable de ne pas donner à l'étude suivie, consciencieuse, passionnée, tout le temps qui lui est dû, sans en retrancher une minute.
25 Je vis bientôt le maître répétiteur se lever silencieusement et procéder à sa toilette, de manière à être prêt au moment de notre lever à nous,^ qui ne tarda pas à arriver. Un second roulement de tambour en donna le signal. Chose singulière pourtant, cette fois encore personne
30 ne bougea. Mandrès et moi fûmes les seuls à nous jeter immédiatement à bas de notre lit. Les autres se conten-
tèrent pour la plupart de se retourner dans leurs draps et d'exprimer, par un soupir ou un bâillement, le chagrin qu'ils éprouvaient d'être arrivés au moment fatal. Quelques-uns même ne se donnaient pas cette peine et restaient les yeux fermés, comme s'il avait été possible de $ dormir encore après un roulement de tambour prolongé durant une bonne minute au seuil de la porte ouverte à deux battants.
Voyant Mandrès se diriger sans retard vers la ligne de lavabos disposés à l'extrémité du dortoir, dans une lo espèce de salle de toilette, je fis comme lui, et bien m'en prit!^ J'eus de l'eati à discrétion,^ de la place et du temps pour me débarbouiller à l'aise.
En revanche, ceux qui avaient flâné dans leur lit, et qui ne s'étaient arrachés aux délices de la paresse que 15 sur. les injonctions réitérées de M. Pellerin, trouvèrent bientôt la salle encombrée et l'eau presque inabordable. Leur toilette fut donc plus sommaire que ne l'auraient exigé les principes de la propreté honnête, et se borna à un semblant de caresse donné au bout de leur nez avec 20 le petit coin mouillé d'une serviette.
Or, si l'on songe que la même cause devait fatalement amener les mêmes effets tout le long de l'année, on est amené à se dire que ces jeunes garçons ne pouvaient guère manquer de devenir, après quelques semaines de 25 ce régime, de véritables curiosités naturelles.
Mais laissons ce sujet ingrat.
En arrivant à l'étude, je m'aperçus que mon voisin Perroche n'était pas présent. Cela m'intrigua un peu, et je demandai à voix basse à Mandrès s'il savait ce qu'il 30 était devenu.
« Perroche ? me dit-il. Oh ! il aura fait comme il ne manque guère de faire une fois ou deux par mois. Il sera resté au lit en se disant malade. »
Je n'osai pas insister et demander de plus amples
5 explications, car il était clair que Mandrès n'était pas
d'humeur babillarde et avait hâte de se mettre au travail.
Le malheureux n'avait pas encore fini son thème grec,
quoiqu'il y eût travaillé pendant toute l'étude de la veille I
Cela me rappela que, moi aussi, j'étais en retard et me
10 donna l'idée d'essayer si je ne pourrais pas faire mon
thème et apprendre mes leçons dans le temps qui me
restait avant la classe. Je me mis à l'œuvre sans plus
tarder, et de si bon cœur, que j'eus le bonheur de tout
terminer pour le moment du déjeuner que nous faisions
15 à sept heures et demie.
Nous étions au mardi, jour réservé traditionnellement^ à la composition hebdomadaire, ou devoir exécuté au concours sous les yeux du professeur, et le fait était supposé si connu de tout le monde, qu'à peine M. Delacour avait- 20 il cru nécessaire d'y faire allusion la veille. Il avait dit seulement.
«Demain, version latine.»
Je ne me rendis compte de la chose qu'en voyant mes camarades se munir de leur dictionnaire pour aller en 25 classe. Je fis toutefois comme eux, et en effet, à peine avions-nous pris place, que le professeur nous dicta une vingtaine de lignes de texte latin qu'il eut soin, après cela, de mettre à notre disposition en l'affichant contre le bois de la chaire.^ Puis il tira un livre de sa poche et 30 se mit à le parcourir, pendant que nous restions livrés à une lutte silencieuse avec notre version.
Pour la première fois je subissais cette sorte d'ivresse que ne manque guère de produire le concours sous toutes ses formes. La tête en feu, toute mon attention fixée sur le texte que j'avais devant moi, je Tétudiais ardemment, je tournais et retournais ma traduction, je reprenais $ chaque mot, pour le peser dans tous les sens, j'en cherchais dans mon dictionnaire et dans mes souvenirs l'équivalent français le plus exact. La version était difficile, plus difficile que ne l'avaient été jusqu'ici mes devoirs, mais je trouvais dans cette difficulté même un attrait et lo un encouragement de plus.
Un instant je levai la tête, et je vis que toute la classe était aussi sérieusement occupée que moi. Personne ne causait ou ne perdait de temps, tout le monde cherchait à faire de son mieux, tant l'amour-propre est un puissant 15 levier! En vérité, quand je reporte mes souvenirs à tout le cours de ma vie scolaire, je ne me rappelle pas avoir jamais vu une punition nécessaire un jour de composition. Il est bien incorrigible, celui qui ne s'efforce pas, au moins ce jour-là, de donner sa meilleure note. 20
Et pourtant il y a des exceptions lamentables: Perroche, par exemple. S'il était rest^ malade, c'était évidemment à cause de la composition.
Nous eûmes bientôt de ses nouvelles. Vers la fin de la récréation de midi, il arriva frais comme une rose, — 25 aussi frais du moins que le comportait la nature de son teint. — li était prodigieusement vexé. Je le vis qui gesticulait dans un groupe et je courus aussitôt de ce côté pour avoir de ses nouvelles.
«Oui, disait-il avec indignation, croiriez- vous que, de- 30 puis ce matin, on ne m'a donné que de la tisane de gui-
mauve, et sans sucre encore ? . . . Pas même une tasse de chocolat ou de café au lait !^ Pas un simple biscuit ! Diète absolue. Naturellement, quand j'ai vu la tournure que prenaient les choses, j'ai voulu descendre avant le dîner: S impossible d'obtenir mon exeat à temps ! . . . Le proviseur a fait un nouveau règlement pour l'infirmerie ... on n'en sort plus qu'à midi et demi !
Comme Perroche achevait ce récit lamentable, quelqu'un dit:
10 «Attention! voici \tpion!jt^
Ce n'était pas la première fois que cette expression était employée devant moi, et je me demandais ce qu'elle signifiait, quand je vis M. Pellerin, notre maître d'études, approcher du groupe dont je faisais partie.
15 II était arrivé jusqu'à nous et nous regardait de son œil pur et grave.
«Perroche, dit-il en nous abordant, M. le censeur' vient de m'informer que vous serez consigné à la prochaine sortie pour vous être fait prendre avec des provi- 20 sions de siège sous votre chevet. »
Ce fut un éclat de rire général.
Quelqu'un proposa, en manière d'ironie, de porter
Perroche en triomphe. Cela fut fait à l'instant. Quand
nous l'eûmes ainsi promené sur nos épaules tout autour
25 de la cour, nous lui demandâmes curieusement ce qu'on
lui avait confisqué.
«Un saucisson de Lyon,* dit-il tout piteux. Et je n'y avais pas encore touché ! »