‹ Mémoires d'un commissaire de police (volume 2)Chapitre 10 sur 58 · LA MAISON GUILLEMOT PÈRE ET FILLE · texte numérisé non relu

LA MAISON GUILLEMOT PÈRE ET FILLE

La rue Saint-Maur, dans le faubourg du Temple, est une des voies les plus bruyantes de Paris, bien qu'elle soit bordée de rares maisons. Boueuse en hiver, poudreuse en été, elle est sans cesse sillonnée de lourds camions, transportant dans toutes les directions les produits fabriqués ou les matières premières qui font vivre les nombreuses usines qui animent ce quartier.

Vers le milieu de la rue, se dressait, à cette époque, un vaste bâtiment servant d'habitation de maître, derrière lequel s'étendaient de grands ateliers, des chantiers, des hangars, tout le matériel et l'attirail d'une usine en pleine voie de prospérité et de mouvenv^wl.

Là grondait la lourde machine à \&\tewx ôfo\.Y&s<assjX

ses forces dans toutes les parties de l'usine ; plus loin, grinçait la scie stridente ; les planches, les douilles, les parquets, les lambourdes s'entassaient à droite et à gauche ; des escouades d'ouvriers couraient les chantiers, vaquant aux divers travaux de rétablissement; c'était partout cette activité bruyante et fiévreuse qui annonce la vie d'une grande industrie.

A côté du principal bâtiment dont nous avons parlé, s'élevait, en retour, un élégant pavillon précédé d'un petit parterre tout émaillé de fleurs rares.

La fabrique appartenait à Pierre Guillemot, que Ton. disait riche à plusieurs millions.

Le pavillon était le retrait calme et parfumé d'Irène Guillemot, sa fille.

M. Guillemot était un petit homme vif, alerte, un peu replet, mais plein d'ardeur et d'emportement. Ses traits étaient nettement accusés; ses petits yeux pétillaient sous ses gros sourcils ; il portait une moustache en brosse et de minces favoris gris, et il y avait dans son allure une sorte de rondeur cassante qui rendait son abord peu aimable. •

Mais cet homme dont toute la vie semblait être circonscrite dans les limites étroites de son usine, cet homme que ses ouvriers, ses collaborateurs et ses amis même trouvaient sévère et dur, n'avait jamais assez de complaisances, de câlineries, de faiblesses pour Irène, sa fille bien-aimée.

La mère d'Irène était morte, il y avait bien longtemps déjà, et ce jour-là le malheureux industriel serait mort lui-même s'il n'avait pas eu près de lui la pauvre petite créature qui l'avait soutenu, et pour laquelle il s'était résigné à vivre.

Il en était du reste bien récompensé.

Irène avait grandi sous ses yeux attendris; c'était maintenant une belle jeune fille, avec de grands yeux noirs, des dents éclatantes et dans toute sa personne, quelque chose d'indéfinissable, dont le charme s'imposait impérieusement.

LA ÏANTERNE ROUGE 65

A première vue, malgré soi, on se sentait attiré par cette nature toute de rêve et de sentiment.

Elle avait dix-sept ans ; elle naissait à peine à la vie ; elle était pure encore comme au sortir des mains de Dieu.

Et puis, il y avait autre chose.

Depuis quelque temps surtout, la pauvre enfant avait tout à coup changé, sans qu'aucune cause plausible fût venue donner raison à ce trouble inexplicable.

Le vif incarnat de ses joues avait disparu ; son regard s'était voilé. Ses mains pâles et aimaigries étaient devenues brûlantes et enfiévrées.

Que se passait-il en elle, et que fallait-il faire pour combattre cette altération mystérieuse de sa santé.

M. Guillemot se désolait, et était bien près d'en perdre la tête.

Son médecin, le docteur Benoît, le rassurait de son mieux, en lui affirmant qu'il n'y avait là rien de grave ; que toutes les jeunes filles de l'âge d'Irène éprouvaient les mômes désordres passagers ; que le meilleur moyen de les combattre était les distractions ^telles que les promenades, le bois, le monde et les soirées aux Italiens ou à l'Opéra !

Le père Guillemot aurait vendu son usine pour rendre la santé à sa fille ; aussi, dès le jour où le docteur Benoît lui avait ainsi parlé, il s'empressait de louer une loge aux Italiens, et achetait à sa fille une paire de chevaux à rendre jalouses toutes les duchesses du faubourg Saint- Germain.

Depuis quinze jours environ, un mieux sensible s'était manifesté dans l'état d'Irène.

Le sang s'était remis à circuler plus régulièrement dans ses veines ; sa poitrine n'avait plus les mêmes oppressions ; ses mains perdaient insensiblement de leur chaleur fiévreuse.

M. Guillemot ne se possédait pas de joie. Il avait cru sa fille perdue. Il la croyait sauvée maintenant.

Le bonheur le transformait à ce point qu'il s'oubliait jusqu'à faire des mots.

— Drôle de médecin que nous avons là ! disait-il avec enjouement ; ma pauvre petite Irène n'est bien portante que lorsqu'il ne la soigne pas.

Depuis quinze jours, en effet, le docteur Benoît avait été appelé auprès du baron de Poil.

Le soir où nous pénétrons chez M lle Irène Guillemot, la jolie enfant devait se rendre aux Italiens, et, debout devant son armoire à glace, elle donnait un dernier coup d'œil à sa toilette qui était ravissante.

Derrière elle, allait et venait, rattachant un volant, ajustant une fleur, relevant un nœud, le plus joli minois de soubrette qu'il fût possible de rêver.

On l'appelait Salomé, et elle était exclusivement attachée au service d'Irène.

Salomé était le type de la bonne délurée, de la camériste intrigante et rusée.

Petite, potelée, nez au vent, lèvre retroussée, taille cambrée, jambe tendue et pied hardi, elle présentait dans toute sa personne un composé vivant de toutes les provocations.

Salomé n'était que servante, mais elle entendait bien devenir maîtresse un jour.

Du reste, il faut lui rendre cette justice : il se fût agi de sa propre toilette qu'elle n'y eût pas mis plus de soin et de goût qu'elle n'en apportait à celle d'Irène.

Une demi-heure s'écoula dans ces rectifications minutieuses et c'est seulement lorsqu'elle se fut assurée que tout était bien en place, qu'elle se releva avec un soupir de satisfaction et déclara son examen terminé.

— Voilà qui est parfait ! dit-elle alors, et ceux qui vous verront ce soir, n'auront garde de vous oublier.

Irène continuait de regarder son image dans la glace, et nous ne pouvons cacher qu'elle y prenait un secret plaisir.

Toutefois, à un moment, une rougeur candide colora vivement ses joues.

— Ne trouves-tu pas, Salomé, dit-elle aussitôt, que ma robe me découvre un peu trop les épaules.

Salomé fit une petite moue impertinente.

— Bah ! répliqua-t elle, il n'est pas bienséant de cacher ce qui est bon à voir. Mettez-moi vite votre sortie sur ces épaules-là, et nous en reparlerons quand vous serez de retour.

— Quelle heure est-il donc ?

— Huit heures moins dix.

— Et papa qui n'est pas prêt !

— Voilà ! voilà ! dit en ce moment la voix de M. Guillemot^ qui apparut sur le seuil de la porte : la voiture est attelée, le cocher est sur le siège, on n'attend plus que toi.

Irène alla présenter son front à son père, et lui demanda comment il la trouvait.

S'il n'eût écouté que son cœur, l'excellent homme l'eût prise dans ses bras, et eût fripé toute sa robe dans son étreinte paternelle.

Mais il se contenta d'admirer.

— J'ai vu quelquefois des duchesses, s'écria-t-il d'un air convaincu ; et vrai, tu n'as rien à leur envier...

— Alors, nous partons.

— Salomé, éclaire l'escalier ! ordonna M. Guillemot. Et ils descendirent.

Dès que le père et la fille eurent pris place dans la voiture, le cocher fouetta .vivement les chevaux, et ils s'éloignèrent avec fracas.

Salomé était restée dans la cour pour les accompagner du regard jusqu'à la rue.

Une fois qu'ils eurent disparu, elle remonta dans l'appartement à l'effet d'y remettre toute chose en ordre, mais au moment où elle posait le pied sur la première marche de l'escalier, elle se trouva face à face avec un homme qu'elle n'avait pas vu entrer, et qui souffla la bougie qu'elle tenait à la main.

Elle poussa un cri d'effroi, peudant que l'homme lui prenait la maki.

— Eh bien ! dit ce dernier, est-ce qu'on a besoin de voir ses amis pour les reconnaître.

— C'est donc vous, monsieur Spavento ? fît Salomé tout à coup rassurée.

— Moi-même, étoile de mon cœur.

— Et depuis quand êtes- vous de retour ?

— Depuis hier, et vous le voyez, malgré vos rigueurs, ma première visite est pour vous.

— Alors, c'est 'que vous avez besoin de moi?

— Méchante ! pourquoi vous obstinez- vous à calomnier l'amour si pur que je vous ai voué.

— Ma foi, s'il est pur, il n'est pas généreux.... Car voilà plusieurs mois que vous me prodiguez des promesses qui mettent bien du temps à se réaliser.

— Eh bien !... c'est ce qui vous trompe, mignonne, car le but de ma visite est précisément de m'acquitter envers vous de tout ce que je vous dois.

— Vraiment ! eh bien, je ne suis pas curieuse, mais je voudrais voir ça.

— Il ne tient qu'à vous.

— Comment?

Spavento tira de sa poche un petit écrin qu'il ouvrit, et montra à la soubrette une boucle d'oreilles dont les diamants scintillèrent dans l'obscurité.

— Qu'est-ce que cela ? s'écria Salomé stupéfaite.

— Ceci, mon ange adorée, répondit Spavento, est une humble boucle d'oreilles, — et si vous le voulez, demain soir, je vous apporterai celle qui manque à l'écrin.

Le cœur de Salomé tressauta dans sa poitrine.

— Demain ! balbutia-t-elle.

— Vers minuit, répondit Spavento. J'ai à vous parler de choses graves, et si vous consentez à me servir, votre fortune est assurée.

— A demain donc, murmura la soubrette, dont les regards ne pouvaient quitter les brillants que Spavento lui avait laissés dans la main.

Quant à ce dernier, il était déjà loin. •

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