AUX ITALIENS
En quittant Salomé, Spavento se jeta dans le coupé du duc qui l'attendait à la porte, et se dirigea vers l'hôtel de Bade, où il devait rejoindre Raymond pour le conduire aux Italiens.
Le duc avait tenu à offrir sa loge au jeune homme dont il était l'obligé, et il mettait son coupé à sa disposition, en attendant que Raymond eût monté sa maison.
Spavento et Raymond arrivèrent aux Italiens quelques minutes avant que le rideau ne fût levé.
Ils s'installèrent dans la loge, Raymond sur le devant, Spavento un peu dans la pénombre, et, ainsi placés, ils firent le dénombrement de l'élégante société qui avait là ses plus illustres représentants des deux sexes.
Spavento connaissait de longue date toutes les illustrations de la capitale, et il les désignait à Raymond à mesure qu'elles paraissaient dans la salle.
C'était, du reste, une représentation extraordinaire. L'affiche annonçait la retraite de Mario, et, bien que le célèbre ténor eût considérablement perdu de ce talent qui avait fait le succès de ses débuts, il exerçait encore une grande influence sur le public.
Et puis, la saison finissait ; les Italiens allaient fermer ; la société parisienne était menacée de se voir privée pendant de longs mois de l'une de ses plus chères distractions. Aussi toutes les nota\àl\Y&% àxv ïUcjK \\fc
s'y étaient donné rendez -vous et aucune des notoriétés du Tout Paris d'alors n'y manquait.
— La personne qui vient d'entrer, en face de nous, dit Spavento, est M. Guillemot, un grand industriel du faubourg Saint-Martin ; sa fille l'accompagne.
— Délicieuse enfant ! fit Raymond en arrêtant son regard charmé sur Irène.
— Délicieuse, en effet, répliqua Spavento ; et ce qui ne gâte rien, c'est qu'elle aura un bon million dans la main le jour où elle se mariera.... Au côté droit, vous pouvez remarquer la princesse Dimitri, séparée de son mari au lendemain de son mariage, sans qu'on ait jamais bien su pourquoi ; à gauche, la marquise de Frileuse, qui est en quelque sorte le prototype de l'élégance et du bon goût.
— Et un peu plus loin? interrogea Raymond ; cette grande femme sèche*.... inondée de repentirs éplorés.
— M me de Fontenoy, répondit Spavento ; et près d'elle, le banquier espagnol Luis de Médina, qui a, diton, réalisé des bénéfices considérables sur les chemins de fer de la Péninsule. ...
Raymond écoutait avec un vif intérêt les renseignements que lui donnait son cicérone, et en moins d'un quart d'heure, il passa ainsi en revue toute la clientèle aristocratique de la salle Ventadour.
Près de lui, se trouvait la belle comtesse de Sylvanire, une étrangère, que sa distinction rare et son goût exquis avaient, en moins de deux années, naturalisée française. Elle était veuve, et acceptait les soins d'un certain Golonna, ami du duc de Palmarès, auquel on ne connaissait point d'état social, bien qu'il se prétendît issu, en ligne directe, des Golonna d'Italie.
A côté, s'étalait M me Briolaye, une grosse bourgeoise enrichie, couverte de gaze et de dentelles, et qui minaudait avec le plus bizarre cavalier servant que l'on eût encore vu à Paris.
On l'appelait il signor Ricordi, et il avait quarante ans.
Ses cheveux et ses favoris, teints avec violence, étaient noirs et lustrés comme l'aile d'un corbeau ; ses lèvres empruntaient leur éclat au carmin le plus vif, et comme s'il eût voulu rivaliser avec la montre de Fontana, non content d'orner chacun de ses doigts d'un diamant de la plus belle eau et du scintillement le plus pur, il en avait placé à ses manchettes, aux boutonnières de sa chemise, et jusqu'au nœud de sa cravate....
En dépit du ridicule de cette exhibition, il signor Ricordi était fort bien vu des femmes.
Enfin, presque contiguë à la loge de M me Briolaye, se trouvait celle du duc de Palmarès qui venait d'y faire son entrée, et vers laquelle tous les regards s'étaient un instant portés.
— Cette énumération est vraiment fort intéressante, dit Raymond, quand Spavento eut fini ; mais il y a au milieu de tout cela une chose qui me frappe et m'étonne au delà de toute expression.
— Quelle chose ? demanda Spavento.
— Les deux loges vides qne je vois là... et dont les lampes ont été baissées comme à dessein. — pourquoi cette ombre au milieu de la lumière prodigue des diamants ? Pourquoi cette sombre note à travers ce concert de rires parfumés et d'harmonieux murmures?
Spavento esquissa un souriçe sous son épaisse moustache.
— Ça, cher monsieur, répondit-il, c'est la vie même, et il faudra vous faire à ces étonnements ; vous ne voyez là que la surface des choses, et des hommes ; chacun de ceux ou de celles qui sont ici, se sont parés pour y venir, et ont emprunté le masque du rôle . qu'ils veulent jouer dans la soirée, masque de mélancolie ou d'amour, de dédain ou d'enthousiasme, que sais-je ; mais si, au sortir de cette représentation, vous les suiviez l'un après l'autre, jusqu'au retrait mystérieux où chacun va déposer son masque ou son attitude d'emprunt, que de drames, de tragédies, d'épouvantables mystères ne verriez-vous pas se dérouler devant vous !
— Oh ! oh ! vous êtes sceptique, monsieur Spavento, objecta Raymond en souriant ; et vous me permettrez bien de n'accepter vos paroles que sous bénéfice d'inventaire. Voyons, est-il possible d'admettre, par exemple, que cette jeune femme qui est à nos côtés...
— Gomme il vous plaira, et pensez-en ce que vous voudrez.
— En tout cas, je vous demande grâce au moins pour cette enfant que vous m'avez dit tout à l'heure être la fille de M. Guillemot.
— Irène ?
— Précisément.
— Vous vous intéressez à elle ?
— Elle est si jeune.
— Et puis elle regarde si souvent de ce côté, n'est-ce pas
— Que voulez-vous dire ?
— Bon ! je m'entends... toutefois, il est peut-être utile, en passant, de vous donner un conseil.
Le ton dont ces dernières paroles étaient prononcées frappa particulièrement le jeune homme qui jeta un vif regard sur son interlocuteur.
— De votre part, répondit-il, avec une pointe d'ironie, un conseil sera toujours bien accueilli.
— Vous raillez! fît Spavento.
— Pas le moins du monde ; mais je désire savoir ce que vous avez à me dire.
— Eh bien, jeune homme, il est bon que vous sachiez que M lle Irène Guillemot est déjà recherchée par quelqu'un qui ne vous verrait pas avec plaisir marcher sur ses brisées.
— Alors, c'est une menace.
— Un avis seulement.
Le jeune homme releva le front avec une certaine hauteur qui lui seyait à ravir.
— Je vous remercie, monsieur Spavenfo, répondit-i? d'un ton légèrement impertinent ; mais vous me connaissez bien peu si vous avez pu penser que je tiendrais compte de pareils avis.
— Gomment?
— J'ai vingt-deux ans, monsieur Spavento ; je manie passablement une épée; je tire suffisamment le pistolet; personne, en outre, autour de moi à qui je tienne ou qui me soit attaché : ni père, ni mère, ni parents, ni amis, rien que je puisse regretter ; rien, par conséquent, que je puisse craindre. Dans cette situation, je fais avec loyauté, avec honneur ce que je crois devoir faire, je marche droit dans le chemin que je me suis tracé, et tant pis pour ceux qui voudraient se mettre en travers.
Spavento se mordit les lèvres, et ses doigts nerveux se crispèrent sur le velours de son fauteuil.
— Soit! soitl dit-il, n'en parlons plus, puisque ce sujet parait vous déplaire; mais laissez-moi ajouter qu'en ce qui touche la famille Guillemot, vous feriez peut-être bien de vous tenir sur une extrême réserve.
Raymond fît un geste d'impatience.
— Pardon, interrompit-il, mais il me semble <|ue vous vous disposiez à me donner une explication qui est restée suspendue à vos lèvres.
— Vous avez raison... Eh bien, l'une des deux loges que vous m'indiquiez appartient au jeune baron de Poil, et la mort de son père explique pourquoi elle n'est pas occupée.
— C'est juste, mais l'autre?
— L'autre... répondit Spavento.
Et il allait continuer, quand la porte de la loge qui attirait leur attention s'ouvrit tout à coup, et livra passage à la plus singulière apparition.
Mais déjà les premières mesures de l'orchestre se faisaient entendre et le rideau venait de se lever.
Un profond silence s'établit dans la salle, et le spectacle commença....