LE DOCTEUR BENOIT
Le cheval qu'on venait de lui présenter était la plus charmante bête que Ton pût voir.
Fine, élégante, l'œil plein de feu, elle portait la tête haute et fière comme si elle eût eu la conscience de sa beauté, et l'exquise délicatesse de ses jambes accusait manifestement son origine aristocratique. Tout était harmonieux et doux dans ses formes, et comme pour la désigner à l'attention par un signe bizarre, la nature l'avait marquée au front d'une vive étoile dont la blancheur brillait, éclatante, sous les premières ombres de la nuit.
— Est-ce que cette bête vous appartient ? demanda le duc, qui passait de l'étonnement à l'admiration.
— Oui, monsieur, répondit le jeune homme avec un mouvement d'orgueil.
— Mais ce n'est point en France que vous en avez fait l'acquisition.
fc — En effet....
- — Pour moi, je ne connais qu'un pays qui produise
de pareils spécimens.
ï — Lequel ?
* — La Moldavie !
Une ombre glissa sur le front de l'inconnu.
— Monsieur le duc est connaisseur, dit-il, comme s'il eût voulu détourner la conversation.
— Un peu, c'est vrai ; mais vous-même, vous paraissez vous y entendre à merveille.
— Oh ! moi, cela n'a rien d'étonnant ; ta chasse, les chevaux et les armes sont, depuis longtemps, mes seules distractions.
— Plaisirs de gentilhomme 1 fit négligemment le duc.
L'inconnu rougit imperceptiblement.
— Ne me ferez-vous pas l'honneur de me dire votre nom ?poursuivit son interlocuteur avec une grâce parfaite.
— Mon nom ne vous apprendra pas grand'chose, monsieur le duc... Mais je n'ai aucune raison de vous le cacher. — On m'appelle Raymond. Je n'ai jamais connu mon père, et ma mère est morte depuis bien des années déjà.
Le duc eut un moment d'hésitation inexplicable. Puis enfin, dominé par la vive sympathie qu'il éprouvait, il chassa vivement une pensée importune, et se hâta de se mettre en selle.
-— Je pars 1 monsieur, dit-il, en adressant un geste amical au jeune homme ; merci encore une fois, et n'oubliez pas surtout que j'ai votre promesse.
— Je n'aurai garde d'y manquer.
— Au revoir donc, monsieur Raymond*
— Au revoir, monsieur le duc.
Quelques secondes plus tard, le duc de Palmarès avait disparu.
L'usine à laquelle il se rendait était située à deux lieues du hameau de Longvilliers. Elle occupait cinq à six cents ouvriers, et ses produits métallurgiques jouissaient d'une grande faveur sur les principaux marchés de l'Europe.
C'était un des établissements les plus considérables des environs de Paris.
Depuis une année surtout, grâce au renouvellement complet de son matériel, elle avait pris une extension extraordinaire.
Mais ceux qui ne jugeaient de l'entreprise que sur les résultats visibles, ne pouvaient se douter des sacrifices que ces résultats avaient coûtés au baron de Poil.
L'industrie a ses luttes et ses combats qui, pour être obscurs et presque toujours ignorés, n'en sont pas moins héroïques. Heureux ceux qui, en succombant, ne laissent que leur vie sur l'humble champ de bataille.... Tant d'autres, sans être moins dignes, y perdent trop souvent l'honneur.
Le baron sortait d'une de ces luttes pleines d'angoisses.
Depuis quelques mois, il avait subi des pertes considérables, et ce n'était qu'à force d'énergie et d'activité qu'il avait pu soutenir la prospérité de son usine.
Malheureusement, pour faire face aux périls satis nombre dont il avait été menacé, il s'était vu contraint d'engager, entre les mains d'un banquier implacable, une grande partie de son matériel, et il en était arrivé à ce point extrême qui peut être également le début du succès ou le commencement de la chute !
Cette situation terrible avait profondément altéré les forces vives de son esprit, et son être tout entier en avait été ébranlé.
A ces appréhensions redoutables, s'ajoutait d'ailleurs un chagrin plus douloureux encore, et dont rien ne venait le distraire.
Le baron n'avait qu'un fils !... et ce fils, âgé à peine de vingt-cinq ans, s'était jeté, à Paris, dans le tourbillon des plaisirs faciles et des amours ruineuses.
Vainement le malheureux père l'avait rappelé à lui, du fond de l'abîme dans lequel il le sentait rouler : Henri de Poil ne répondait à aucune invitation et demeurait insensible à toutes les prières.
Alors l'infortuné vieillard s'était laissé gagner par le découragement et le désespoir. Il comprit que tout espoir était perdu, et ne voulut plus même essayer de lutter. Morne, accablé, sombre, iljs'était retiré dans l'appartement qu'il occupait à l'usine, et il attendait là que la ruine et le déshonneur .vinssent l'achever.
Mais il n'était plus assez fort déjà pour résister à de pareilles épreuves, et, au bout d'un mois ou deux de cette existence tourmentée, il était tombé malade.
Le docteur qui le soignait prétendait qu'il était atteint d'anémie. En réalité, le baron de Poil mourait de l'effondrement de sa maison et de l'indifférence de son fils.
La première personne que rencontra le duc de Palmarès en arrivant à l'usine fut le docteur.
C'est lui précisément qu'il cherchait.
Le docteur vint vivement à lui, et s'inclina obséquieusement dès qu'il l'aperçut.
— C'est vous..., Benoît..., dit le duc... Je suis bien aise de vous rencontrer.... Que se passe- t-il ici?
— M. le duc a sans doute appris que le baron est au plus mal.
— On me l'a dit..., mais ce n'est pas assez,... Dans l'état où il se trouve, combien d'heures lui donnezvous encore à vivre ?
— Mais....
— Répondez.
— Cela dépend.... le baron est d'une nature énergique, pleine de ressources, et il se peut faire qu'il résiste encore quelques jours.
Le duc fit entendre un ricanement.
— Quelques jours ! répéta-t-il d'un ton amer, et vous parlez de ce délai comme s'il s'agissait d'un malade ordinaire. Ne vous a- t-on pas transmis les ordres que j'ai donnés ...
— Sans doute.
— Eh bien....
Le docteur baissa le front.
— C'est que.... depuis que je veille à son chevet, répondit-il avec embarras.... il y a toujours là.... près de lui....
— Qui donc ?
— Une sœur de charité.
— Après.
' — Et je ne puis.... il serait imprudent.
Le duc fit un geste irrité et son regard s'appuya sur le front du docteur, comme la bouche glacée d'un pistolet.
Ce dernier tressaillit.
— Ah ! prenez garde, Benoît, poursuivit le duc, nous touchons tous à une situation extrême, et si je suis venu moi-même à l'usine, c'est que je trouve que le baron met bien du temps à mourir.
— Mon Dieu î balbutia le docteur.
— Songez que, si cette situation se prolonge, tout peut être remis en question. D'un moment à l'autre, le fils du baron peut arriver.
— Mais il ne viendra pas I objecta Benoît.
— Il vient. Il me suit, vous dis-je ; dans une heure il sera ici.
— Qui l'a donc prévenu ?
— Qu'importe.... puisqu'il l'a été.... songez-y, si le baron revoit son fUs, s'il le reconnaît.... enfin s'il le retrouve repentant et soumis, une crise favorable peut se produire.... et alors....
— Alors?...
— Médina, qui vous a placé près du baron, n'aura pas de vengeance assez cruelle.... il vous retirera cette fortune par laquelle il a acheté votre soumission... et Vous, vous Benoît, vous retomberez dans la misère..., d'où il vous a retiré....
— Non.... non.... jamais !
— Jamais, en effet, et vous avez raison, car vous savez où la misère peut conduire un homme comme vous....
Un pli sombre creusa le front du docteur.
Le duc poursuivit d'une voix implacable.
— Rappelez vous, dit-il.... rappelez-vous la rue Copeau.... rappelez-vous la cour d'assises.... la maison centrale.... que sais-je, et si, après avoir évoqué ces hideux souvenirs du passé, vous hésitez encore à nous
servir, que votre destinée s'accomplisse I ce n'est pas nous qui tenterons de vous y arracher.
— Ah 1 vous êtes dur pour moi I balbutia le malheureux docteur.
— Moins dur que ne le serait le bourreau, répondit le duc.
Le docteur prit sa tête, et la roula dans ses mains, avec un geste de désespoir fou.
— Silence.... taisez-vous ! dit-il d'un ton effaré, ne prononcez pas cette parole terrible.... je vous obéirai comme un esclave, je ferai tout ce que vous commanderez... ; mais, par pitié, ne me parlez plus du passé, et laissez à ma misérable existence le repos factice que vous lui avez procuré depuis quelques années.
Le duc se contenta de hausser les épaules... et pendant qu'il s'éloignait, le docteur ahuri, tremblant, glacé d'épouvante et de remords, gagnait l'appartement du baron de Poli et pénétrait dans la chambre où agonisait le moribond.
LE DOCTEUR BENOIT (suite.)
La chambre était plongée dans une obscurité douce et voilée.
La lampe placée sur la table, à la tête du lit, jetait alentour une lumière indécise et vague ; une sœur de charité disait son chapelet, assise dans la ruelle, et le baron, la poitrine oppressée, le souffle ardent, se tordait, de temps à autre, dans des convulsions qui annonçaient les approches de la mort.
Le docteur Bonoît alla reprendre sa place, au chevet du lit.
Il était plus pâle que le moribond, et un tressaillement nerveux agitait ses menbres.
Il prit la main du baron et consulta le pouls.
A vrai dire, il était moins agité que dans l'aprèsmidi. Mais la face était toujours convulsée, les ailes du nez pincées, l'œil vitreux et effaré.
Le docteur passa ses doigts sur son front, que baignait une moiteur froide.
Sa poitrine sifflait presque à l'égal de celle du baron, et son regard était presque aussi effaré que celui du mourant.
La sœur de charité s'en aperçut.
— Vous aimiez bien M. le baron, dit- elle avec compassion, et vous souffrez de lui voir endurer de pareilles tortures.
— Oui... oui... C'est cela, fit Benoît... Ce cher baron... ce généreux ami !
— Qui sait I fit la sœur... Il n'est point âgé encore, il est robuste plus qu'aucun autre homme. Ce qui le tue... c'est l'absence de son fils.
— Vous avez raison.
— Mais il reviendra..., et son retour lui rendra peutêtre un peu de calme et de repos...
— Vous croyez?... fit le docteur, qui ne savait plus ce qu'il disait.... Il va venir.... Oui.... c'est possible....
— Eh I tenez..., interrompit la sœur, en prêtant l'oreille.
— Quoi donc ?
— J'entends du bruit au dehors.
— En effet.
— C'est lui, peut-être... et je vais voir.
Elle s'était levée, et courut vers la pièce voisine pendant que le docteur secouait la tête avec énergie, et semblait prendre une résolution suprême.
Mais le baron avait, de son- côté, vaguement entendu les paroles qui venaient d'être prononcées.
A travers les ténèbres mortelles qui l'enveloppaient déjà, une lueur avait brillé à ses yeux, et l'image de son fils lui avait souri dans ce pur rayon.
11 n'en fallait pas tant pour le malheureux ; une force soudaine s'empara de lui, son sang se mit à circuler plus rapide dans ses artères... et il tenta de se soulever sur ses mains décharnées.
— Que faites-vous? dit Benoît, attentif et sombre.
— Laissez-moi, répondit le moribond, laissez- moi, je veux le voir.
— Qui cela ?
— Mon fils.
— Mais il n'est point ici !
— Je l'entends, vous dis-je ; il est là. Je veux aller à sa rencontre....
Benoît lui avait passé son bras gauche autour des reins, et pendant qu'il le maintenait vigoureusement contre sa poitrine, il cherchait, de sa main droite, à ouvrir la fine batiste qui lui couvrait la poitrine.
En ce moment, il était vraiment hideux à voir.
Que faisait-il ? — A quelle œuvre ténébreuse travaillait cet homme ; vers quel but dirigeait-il ses efforts !
Cela dura à peine quelques secondes au bout desquelles le moribond jeta un cri retentissant, fit un effort surhumain pour s'arracher des bras du docteur, et brisé de fatigue, fou de douleur, retomba lourdement sur le lit....
Au même instant, la porte de la chambre s'ouvrait avec violence, et un jeune homme, les vêtements en désordre, les traits bouleversés, se précipitait vers l'alcôve...
C'était Henri, le fils du baron de Poil....
Il avait entendu le cri poussé par son père, et il espérait encore arriver à temps....
Mais en apercevant le docleur, il comprit, à son regard terrifié et morne, que tout était fini, et un douloureux déchirement se fit en lui.
I se laissa tomber à genoux, baisa pieusement la
main froide du baron, et pour la première fois depuis longtemps, il adressa au ciel une fervente prière....
Mais il était trop tard.... désormais il devait traîner dans la vie le remords de n'avoir pu obtenir de son père le pardon d'une indifférence qui l'avait tué.
Cependant, le duc de Palmarès était entré dans la chambre à la suite du jeune homme, et quand il l'eut vu s'agenouiller auprès de son père, il s'approcha luimême du lit, et fît un signe imperceptible au docteur.
Ce dernier n'avait pas cessé de l'observer. Il prit la lampe, en dirigea la lumière sur le corps déjà rigide, et, écartant légèrement la chemise, il indiqua au duc une petite marque noire au-dessus du sein gauche.
— Bien !.. fit le duc d'une voix faible comme un souffle.
Et, se penchant vers le mort, il baisa à son tour une de ses mains, et se retira discrètement pour laisser Henri tout entier à sa douleur.
Puis il alla se jeter sur un lit et prit quelques heures de repos.
Quand il se réveilla, le lendemain, sept -heures sonnaient.
Alors il descendit dans le parc, gagna la grille extérieure et s'enfonça dans la campagne.
Il n'avait pas parcouru deux cents mètres hors de l'usine, qu'un homme vint à lui à pas rapides. Le duc le reconnut tout de suite.
C'était Spavento...
— Je t'attendais, dit le duc, tu es exact.
— Toujours, monseigneur, répondit Spavento, je viens d'apprendre la bonne nouvelle.
— Le baron est mort !
— C'est ce que je veux dire, le baron est mort, et nous voilà riches.
— Tu aimes donc l'argent ?
— Moi! je ne l'ai pas plus tôt dans la main, qu'il faut que je le jette par la fenêtre !
— Et qui le ramasse ?
— Une faible femme, monseigneur.
— Faquin I sais-tu que, souvent, en te voyant si dissipé, il m'est venu une idée.
— Si elle est bonne, dites la- moi.
— Elle est excellente.
— Alors, j'écoute.
— Eh bien ! je veux te marier....
Spavento s'attendait si peu à la réponse, qu'il fit un brusque saut de carpe....
— Par tous les diables de l'Italie, monsieur le duc, répliqua-t-il, voilà une idée qui n'a pu germer dans un cerveau sain, et si jamais elle devait se représenter, je vous prierais de vouloir bien me prévenir huit jours d'avance.
— Pourquoi cela ?
— Parce que j'aurais le temps au moins de passer en Amérique !
Le duc se prit à sourire
— Je me souviendrai de la prière, dit-il peu après ; mais pour l'instant, laissons cela, et causons sérieusement ; la mort du baron nous fait riches, en effet, et il importe que Médina, notre fripon de banquier, règle ses comptes sans tarder ; demain donc, tu iras le prier de passer à mon hôtel, avec la somme convenue.
— Ce sera fait...
— As-tu prévenu Ricordi et Colonna?
— Oui, monsieur le duc.
— Tu as pris rendez- vous avec eux ?
— Demain soir à neuf heures, ils seront chez monseigneur.
Le duc fit un mouvement comme si un souvenir lui fût revenu tout à coup à la pensée.
— Parbleu ! dit-il, j'allais oublier, — j'ai encore une recommandation importante à te faire.
— Laquelle, monseigneur?
— Hier, j'ai rencontré, à Longvilliers, un jeune homme qui m'a rendu service, et que je prétends obli* ^er à mon tour,
— Quel jeune homme, monsieur le duc ?
— Un enfant ; charmant, distingué, sympathique au plus haut degré.
— Et qui s'appelle Raymond, n'est-ce pas? compléta Spavento.
Le duc le regarda avec étonnement.
— Tu le connais ? dit-il vivement.
— Oh! à peine; je l'ai entrevu tout au plus — et, comme monsieur le duc, je le trouve charmant.
— N'est-ce pas ?
— Jeune, expansif, amoureux de la vie qu'il ne connaît pas; le cœur sur la main et la main toujours ouverte.
— C'est bien lui î
— Monsieur le duc veut lui être utile ?
— Si je puis — mais auparavant je désire savoir qui il est, ce qu'il fait, et quels motifs l'attirent à Paris.
— Ce sera facile.
— Si les renseignements que tu obtiens sur son compte sont favorables, tu n'auras plus qu'une chose à faire.
— Quoi donc ?
— Ce sera de le présenter à Mousseline, qui en moins de quelques jours....
Spavento ne le laissa pas achever, et éclata en un rire sonore à réveiller le baron lui-môme.
MOUSSELINF.
Le duc fronça le sourcil.
— Çà, fit-il, qu'ai je donc pu dire qui soit de nature à exciter une si belle hilarité ?
Spavento revint à lui.
— C'est que monsieur le duc ignore sans doute, répondit-il, ce qui s'est passé après son départ, à Tauberge du Sabot d'Or.
— Eh ! comment pourrais-je le savoir?
— C'est juste. — Eh bien, figurez-vous, monseigneur, que vous ne vous étiez pas éloigné d'un kilomètre quand M. Henri de Poil est arrivé à Longvilliers dans le dogcart que vous connaissez.
— Après.
— Seulement il n'était pas seul.
— Et qui l'accompagnait ?
— Le jeune baron n'avait pu se résigner à laisser Mousseline à Paris, et l'avait emmenée avec lui.
— Je comprends.
— Mais comme il n'eût pas été bienséant d'arriver avec la jeune femme, à l'usine, il avait été convenu entre eux qu'elle passerait la nuit au Sabot dOr.
— Diable....
— Mousseline, cependant, ne se méfiait de rien ; elle croyait que l'auberge en question était une de ces hôtelleries à table d'hôte et à Casino, comme on en rencontre dans les villes de plaisirs qu'elle a fréquentées. Mais lorsqu'elle a vu ce que c'était, elle s'est mise à jeter des cris de paon et a demandé à retourner à Paris.
— Et comment s'en est tiré ce cher baron?
— Il lui a promis une parure qu'elle désirait depuis longtemps, un huit-ressorts qu'il lui avait refusé jusquelà ; enfin, tout ce qu'il fallait pour l'apaiser.
— A-t-il réussi au moins ?
. — En apparence ; et quand il est reparti, la laissant seule, elle semblait tout à fait calmée. D'ailleurs, pendant la discussion, elle avait eu le temps d'apercevoir le jeune Raymond, et ma foi, c'est une justice à rendre à Mousseline, je crois qu'à partir de ce moment, elle n'a plus songé à la parure ni au huit-ressorts.
— Pauvre Henri!... fit le duc; alors, la connaissance est faite.
— Si vous en doutiez, rien ne serait plus facile que de vous en assurer.
— Comment cela...
— Huit heures vont sonner à l'horloge de l'usine. Si vous le voulez, je vais faire seller deux chevaux et nous pourrons nous rendre à Longvillers.
— Il est de bien bonne heure...
— Nous irons au pas, en fumant... la route est charmante... Il va faire une matinée délicieuse...
— Comme tu voudras... répondit le duc avec insouciance.
Spavento allait s'éloigner — une idée soudaine lui traversa l'esprit et il revint rapidement sur ses pas.
— Qu'y a-t-il? demanda le duc.
— Une communication que j'allais omettre, et qui a son intérêt.
— Parle.
. — M. le duc ne se souvient peut-être. plus de la jeune femme, — qu'il a tant remarquée, il y a un an, au théâtre de la Scala.
— La Nubienne!... interrompit le duc, avec un cri mal étouffé.
— La Nubienne, — précisément ; il vous a plu de la désigner ainsi, quoiqu'il soit bien difficile de savoir à quelle nationalité elle appartient.
— Enfin.
— Enfin, l'existence mystérieuse de cette femme vous avait frappé, et vous m'ordonnâtes de vous apporter tous les renseignements que je pourrais recueillir sur son compte.
— Mais tu n'as rien appris.
— Rien, monseigneur.
— Quand tu t'es présenté à son hôtel, on t'annonça qu'elle était partie depuis le matin.
— Et son intendant poussa'même la discrétion jusqu'à me cacher la route qu'elle avait prise.
— Eh bien ?
— Eh bien, monsieur le duc, pas plus tard qu'hier soir, j'ai vu cette femme.
— Où cela?
— Aux Italiens.
— Seule?
— Non ! Si elle avait été seule, je ne l'aurais pas remarquée ; mais avec son intendant ; et celui-là vous a une de ces figures de coquin que l'on ne peut oublier quand on l'a vue une fois.
— Alors tu es sûr que c'est elle ?
— Parfaitement sûr.
— Cela suffit... Pendant quelques jours tu me loueras la loge qui fait face à celle qu'occupait hier cette femme.., et, avant peu, nous saurons si tu as dit vrai.
Spavento s'inclina.
— Et maintenant, monseigneur, demanda- t-il, faut -il faire seller ?
— Soit! repondit le duc ; allons à Longvillers; et je souhaite, pour Henri, que tu aies calomnié la vertu de Mousseline.
Les préparatifs ne furent pas bien longs. Les deux chevaux demandés se trouvèrent sellés en moins de cinq minutes, et après avoir recommandé à l'un des valets du baron de prévenir Henri de son départ, le duc de Palmarès prit la direction du hameau de Longvillers, en compagnie de Spavento.
Il était environ neuf heures, quand ils arrivèrent, et le premier objet qui frappa leurs regards fut une voiture découverte, attelée de deux chevaux qui stationnait à la porte du Sabot d'Or.
M lle Mousseline était déjà installée sur les coussins, dont sa robe tapageuse envahissait la plus grande partie, et un jeune homme en costume de voyage, se tenait debout auprès du marchepied.
— Que vous disais-je ? fit Spavento en se tournant vers le duc.
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LA LANTBRNE ROUGE 61
— Ma foi, cher duc, s'écria-t-elle, je suis ravie de vous rencontrer. Vous voyez, je pars.
— Et où allez-vous donc, mon enfant ?
— Je retourne à Paris.
— Sans le baron 1
— Ali 1 parlons-en de votre baron, il m'a fait poser depuis hier, et c'est assez comme ça... Après tout, il sait bien où me retrouver, si le cœur lui en dit, — mais j'espère que maintenant que le voilà orphelin, il va un peu me négliger et qu'il songera sérieusement à se marier.
Pendant que la jeune femme parlait, le duc et Raymond s'étaient salués et donné la main.
— Tiens, vous vous connaissez! s'écria Mousseline.
— Depuis hier, répondit le duc, monsieur a eu l'obligeance de me prêter son cheval, et je ne saurais trop lui être reconnaissant de ce service.
— Vous me rendez confus, monsieur le duc, répliqua Raymond.
— Mais pas du tout, et je suis heureux au contraire de vous renouveler tous mes remercîments, — est-ce que vous vous disposez aussi à partir?
Raymond se prit à rougir à cette question, et hésita un moment à répondre.
— Mon Dieu..., dit-il enfin, je ne sais le parti que je vais prendre. J'attendais ici une personne que l'on devait envoyer de Paris à ma rencontre, et cette personne n'est pas encore arrivée.
— C'est que vous auriez pu faire route en compagnie de Mousseline, ajouta le duc avec un fin sourire ; et la route vous eût paru plus agréable mille fois.
La jeune femme se prit à battre des mains.
— Ah! c'est gentil ce que vous dites, monsieur le duc, fit-elle; il n'y a encore que les gentilshommes pour trouver de ces choses-là. Eh bien, il paraît que M. Raymond n'est pas de cet avis.
— Qui vous le fait supposer?
— Dame ! je lui propose de l'enlevât , ta^\n&\K& &swvvheure, et il résiste.
— Ah! c'est mal....
— N'est-ce pas ?
— A moins que M. Raymond rie craigne, en vous accompagnant, de se faire une mauvaire affaire avec le baron.
Ces paroles avaient été prononcées par Spavento, et Raymond ne les eut par plus tôt entendues qu'un éclair passa rapide dans son regard. Il fît un mouvement de la tête, et se tourna vers Mousseline.
— Allons, dit-il résolument, j'aurais décidément mauvaise grâce à me faire prier davantage ; vous m'offrez une place à vos côtés, madame, et le& dernières paroles de monsieur me décident à accepter. Quand voulez-vous partir?
— Mais tout de suite, répondit la jeune femme.
— D'ailleurs, je n'ai plus de motifs sérieux pour demeurer. J'aperçois la personne que j'attendais ; deux mots à lui dire, et je suis à vous.
En parlant ainsi, le jeune homme se dirigea vivement vers un nouveau personnage qui se disposait à entrer à l'auberge du Sabot d'Or, et quand il lui eut dit quelques mots à voix rapide et basse, il revint prendre sa place- à côté de Mousseline.
Cette dernière donna alors le signal du départ, et presque aussitôt la voiture s'éloigna enveloppée d'un tourbillon de poussière.
Cependant Spavento était resté muet et pensif, et son regard s'attachait avec une étrange persistance à la porte par laquelle venait de disparaître le personnage auquel Raymond avait parlé.
Le duc lui toucha légèrement l'épaule.
— Eh bien, eh bien, Spavento ! dit-il, est-ce que Ton rêve ainsi tout éveillé.
Spavento secoua fortement la tète.
— Bizarre ! bizarre ! murmura-t-il.
— Quoi ! qu'y a-t-il ?
— Cet homme ! Avez-vous vu cel laommeT
— Certes, je l'ai vu, et je ne lui trouve rien de particulier.
— C'est que vous ne l'avez pas reconnu, vous, monseigneur.
— L'ai-je donc déjà vu ?
— Une fois.
— Où cela?
— A la Scala.
— Qu'est-ce-à-dire, et quel peut être cet homme?
— Cet homme, monsieur le duc, est tout simplement celui dont je vous parlais tout à l'heure.
— L'intendant de la Nubienne !
— Lui-même, monsieur le duc.