‹ Mémoires d'un commissaire de police (volume 2)Chapitre 12 sur 58 · LA NUBIENNE · texte numérisé non relu

LA NUBIENNE

Raymond, en toute autre circonstance, n'eût pas perdu une note de l'admirable partition que Ton jouait en ce moment ; mais, à cette heure, toute sa curiosité était pour cette apparition étrange dont ses regards venaient d'être frappés.

Étrange, en effet, plus étrange mille fois que tout ce que l'on pourrait supposer.

Figurez-vous une femme grande, svelte, dont la taille élégante et souple était enveloppée par un long burnous de cachemire blanc, et dont le visage était entièrement caché par un haïk d'étoffe plus légère, semblable à celui que portent les femmes de la Kabylie.

Un filet de satin noir courait autour du burnous et en faisait ressortir la blancheur mate ; et le haïk attaché à son front par un cercle d'or était retenu par deux gros diamants qui jetaient leurs feux étincelants sur les angles obscurs de la loge.

Aucune attraction n'eût pu être comparée à celle qu'exerçait cette sorte de blanc fantôme, dont la silhouette se dressait tout à coup comme une énigme vivante, au milieu de ce monde de l'insouciance et du plaisir.

Raymond se tourna vivement vers Spavento.

— Cette femme? demanda-t-il d'un ton ardent.... Quelle est cette femme ?

— Ça, je l'ignore, cher monsieur, répondit Spavento.

— Vous ne savez pas qui elle est?

— Je sais que le duc l'appelle la Nubienne, et voilà tout !

Et comme Raymond paraissait presque aussi ému qu'intrigué :

— Du reste, ajouta Spavento, de toutes les personnes présentes à cette heure dans cette salle, vous êtes peutêtre la seule qui puissiez donner sur ce mystère quelques éclaircissements certains.

— Moi ! fit Raymond ; et comment? voilà la première fois que je la vois.

Spavento eut un geste de discrétion ironique.

— A Dieu ne plaise, répliqua-t-il, que je me permette de pénétrer vos secrets.... Mais enfin, on a des yeux pour voir, et j'ai vu.

— Quoi?

— A Longvillers.

— Qui?

— Un homme auquel vous avez dit quelques mots à voix basse.

— Bernhardt?

— Bernhardt ou non; interrogez cet homme, et il vous dira ce que c'est que la Nubienne.

Raymond haussa les épaules.

— Quelle plaisanterie I dit-il en souriant. Bernhard est un ami de mon intendant, et c'est tout ce que je sais de lui. A Longvillers, je le voyais pour la seconde fois de ma vie !

— Concedo, cher monsieur, concedo; seulement faitesmoi l'amitié de prendre ces jumelles, braquez-les, sans avoir l'air; sur la loge de la Nubienne, et dites-moi, je vous prie, ce que vous aurez aperçu dans le fond de cette loge.

Raymond fit ce qu'on lui conseillait ; et, il n'eût pas plus tôt braqué sa lorgnette dans la direction indiquée, qu'il laissa échapper un geste de surprise.

— Eh bien ? dit Spavento.

— Vous aviez raison ! répondit Raymond.

— C'est bien lui ?

— A n'en pas douter.

— En ce ras, il vous sera facile d'être renseigné aussi complètement que votre curiosité pourra le désirer.

— C'est ce que je ne manquerai pas de faire, dès que la représentation sera terminée.

Le premier acte était fort court, et venait de finir. Raymond pria Spavento de le conduire à la loge du duc qu'il tenait à saluer, et tous deux sortirent dans les couloirs, mais ils n'avaient pas fait vingt pas, qu'ils rencontrèrent Palmarès.

Ce dernier venait spontanément inviter Raymond à passer le prochain acte auprès de lui.

— Décidément, vous me comblez ! dit Raymond, ravi de l'offre qui lui était faite.

— Dites-moi merci, si vous le voulez, répondit simplement le duc. Mais serrez-moi la main, c'est tout ce que je vous demande.

Raymond tendit ses deux mains enthousiastes à son interlocuteur.

— Là ! voilà qui est fait, dit le duc en riant; et maintenant, laissez-moi dire quelques mots, tant à Spavento qu'au docteur Benoît, que j'aperçois là-bas, et dans dix minutes je vous attendrai chez moi.

Raymond salua d'un geste plein de grâce, et alla se perdre dans la foule des promeneurs, pendant que le duc faisait quelques pas avec Spavento.

Ce dernier avait l'habitude de lire sur le front du maître toutes les pensées qui venaient s'y refléter. Il vit tout de suite que le duc était soucieux et préoccupé.

— Per Baccho 1 s'écria-t-il, en prenant un air grave, il me semble, monseigneur, que le temps est à l'orage, — que s'est-il donc passé depuis tantôt?

— Rien encore, répondit le duc ; mais il faut veiller toujours, et plus que jamais nous devons nous montrer attentifs et prêts à tout.

— Est-ce de la Nubienne qu'il s'agit, monsieur le duc ?

— Oui, oui, de la Nubienne; dès cette nuit même je veux savoir quelle est cette femme.

— Ce ne sera pas facile.

. — Tu prendras dix mille francs, vingt mille francs s'il le faut, plus encore si c'est nécessaire, — mais il faut que je pénètre le mystère qu'elle cache sous son voile ! ■

— Soit ! monseigneur ; vous serez obéi, et j'irai vous rendre compte de ma tentative ; mais où vous retrouverai-je?

— Chez Mousseline ; nous y souperons.

Spavento s'éloigna, pour céder la place au docteur qui se tenait à distance, attendant que son tour fût venu.

Le duc lui fit signe d'approcher.

— Deux mots seulement, docteur, dit-il aussitôt ; je viens d'apercevoir tout à l'heure M lle Irène Guillemot, avec son père... et vraiment, c'est affaire à vous!... la gracieuse enfant a repris ses fraîches couleurs, et les soins que vous lui avez prodigués ont porté leurs fruits.

— Je vous jure ! commença le malheureux Benoît.

— Pourquoi vous en défendre... monsieur, cela ne peut que vous faire honneur.

— Monsieur le duc... #

— Seulement, je désire savoir si vous comptez retourner bientôt rue Saint-Maur.

— Demain, monseigneur, dès demain j'y serai.

— Et vous reprendrez le traitement que vous avez dû interrompre pour vous rendre auprès du baron.

— Puisque vous l'ordonnez...

— Moi! Allons donc, je n'ordonne rien... Je vous laisse libre d'agir comme bon vous semblera, me réservant seulement de vous faire savoir si je suis satisfait ou mécontent 1

Et en parlant ainsi, le duc gagna le foyer, pendant que le docteur inclinait son front blême sous ces paroles qui, pour lui, avaient un sens mystérieux et terrible,

Cependant, Raymond s'était, commenous l'avons dit, mêlé à la foule des promeneurs, et la vue de ce monde au milieu duquel il se trouvait, éveillait en lui des sensations qu'il n'avait pas soupçonnées jusqu'alors.*

L'air était imprégné de senteurs enivrantes ; à chaque instant, son regard ébloui rencontrait, sans pouvoir les fixer, des regards chargés de langueurs ou de provocations.

Il lui semblait vivre comme en un rêve où tout son être était baigné à la fois d'idéal et de réalité, et instinctivement, malgré lui, il se sentait frissonner jusqu'au plus profond de son cœur.

A un moment même, brisé de fatigue et d'émotion, il alla s'adbsser à l'une des colonnes du couloir, et ainsi placé, il regarda passer devant lui ces flots humains, pleins de doux murmures et de parfums pénétrants.

Il y avait quelques minutes à peine qu'il était là, lorsqu'il sentit soudain un souffle glisser contre son oreille.

Il voulut se retourner, mais une main s'appuya sur son épaule.

. — Ne bougez pas et écoutez 1 dit en même temps une voix à peine perceptible.

— Michel ! fit Raymond.

— Quoi qu'il arrive, continua la voix, en quelque endroit que vous n»e rencontriez, sur votre vie et sur la mienne, monsieur Raymond, ne dites jamais que vous

' me connaissez... et gardez-vous de prononcer le nom que je porte, ou celui que vous avez promis d'oublier.

— Cependant.

— On, nous épie peut-être ; je n'en puis dire davantage, mais rappelez-vous mes paroles... et tenez votre promesse... adieu 1

Quand Raymond se retourna, l'homme s'était éloigné...

11 avait bien envie de se lancer à sa recherche, pour avoir l'explication de ses singulières recommandations, mais déjà les couloirs se vidaient, le second acte allait

commencer, il n'avait que le temps de se rendre auprès du duc.

Un instant après, il entrait dans la loge.

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