LE GUILLOTINE
Cinq minutes se passèrent sans autre incident... Puis, on entendit un bruit de pas sur le sable du parc.
Alors les deux hommes, qui s'étaient levés, virent une forme blanche s'éloigner sous les allées vaguement éclairées par la lune, et bientôt tout retomba dans le calme et le silence.
— Qui cela peut-il être? répéta Spaventoau bout d'un instant.
— C'est la princsese, répondit Bernhardt.
Que vient-elle faire ici?
— Je vous raconterai cela.
— Alors, nous allons entrer dans cette chambre?
— Tout à l'heure.
— Pourquoi pas tout de suite ?
— Parce que la princesse pourrait revenir, et qu'il vaut mieux attendre, de crainte d'être surpris.
En parlant de la sorte, l'intendant avait allumé un nouveau cigare, et Spavento venait d'imiter son exemple.
Bien que les dernières confidences de Bernhardt eussent jeté un froid dans la conversation, cependant la curiosité de Spavento était violemment excitée, et c'est autant pour lui que pour le duc qu'il désirait connaître le mot de ce singulier mystère.
— Savez-vous, cher monsieur Bernhardt, reprit-il peu après, que ce qui m'arrive ce soir ferait le sujet du roman le plus original que l'on ait écrit depuis longtemps?
L'intendant sourit d'un air docte.
— A qui le dites-vous? fit-il avec un geste important; le plus clair de mes bénéfices, après huit années passées au service de la princesse, sera de pouvoir livrer à l'impression un des livres les plus dramatiques des temps modernes.
Spavento ne put retenir un rire sardonique.
— Dieu me pardonne I s'écria-t-il, en se renversant sur son fauteuil ; seriez-vous homme de lettres, par hasard?...
— Pas encore, mais je le deviendrai.
— Et vous faites un livre?
— J'y travaille.
— Et vous raconterez dans ce livre l'histoire de la princesse.
. — Précisément.
Spavento avait bonne envie d'éclater; mais en voyant le sérieux avec lequel son interlocuteur répondait à toutes ses questions, il n'eut garde de le prendre sur le ton de la raillerie.
— Encore un détail . . . poursuivit-il avec complaisan ce ; quel titre comptez-vqus donner à votre ouvrage ?
— Un titre à sensation.
-^J'entends bien, mais encore...
— Cela s'appellera la Lanterne rouge.
Spavento eut un regard stupéfait.
— Voyons ! voyons! dit-il ; voilà que je ne comprends plus, et je me demande quel rapport un titre pareil peut avoir...
— Avec l'histoire de la princesse?
— C'est cela même.
L'intendant sourit avec bonhomie.
— Je vais vous l'expliquer, répondit-il. Avant d'entrer au service de la princesse j'avais un emploi que j'occupais depuis longues années.
— Il faut bien vivre...
— Parbleu ! — et c'est par reconnaissance pour le métier qui m'a nourri si longtemps, et m'a fait ce que je suis... que...
Spavento fronça le sourcil, et se mit à examiner l'intendant avec attention.
— Ah ça, reprit-il bientôt, quel métier faisiez-vous donc avant d'entrer au service de la princesse?
•— Ne vous Tai-je pas dit ?
— Assurément non.
— Eh bien, j'étais employé rue de Jérusalem.
— Vous dites ! fit Spavento, en cessant tout à coup de fumer.
— Agent de la police de sûreté, quoi ! tous les métiers sont dans la nature ; et j'ai la conviction d'avoir rendu quelques services pendant l'année que j'ai exercé.
Spavento ne répondit pas ! seulement son œil s'était lait ardent, et il s'attachait avec une volonté sombre sur le visage de Bernhardt.
Mais ce visage n'avait de remarquable que sa placidité même, et Spavento ne put s'empêcher de penser que le pauvre homme n'avait peut-être donné dans sa vie qu'une preuve d'intelligence, et c'était le jour où il avait quitté la carrière d'agent de police.
Il ne poussa pas, du reste, ses observations plus avant, car au même instant, on vint prier Bernhardt de se rendre auprès de sa maîtresse.
Bernhardt se tourna' vers Spavento.
— Vous le voyez, dit-il; on ne peut pas causer une demi-heure sans être dérangé.
— Que vous veut-on ?
— Le sais-je?... Quelques lettres à écrire, des mémoires à rédiger ; cette femme* est infatigable.
— Faut-il vous attendre?
— Sans doute.
— Et si vous ne reveniez pas.
— Prenez cette clef. Si je n'étais pas de retour dans une heure, descendez dans le parc, par l'allée de gauche, et gagnez la porte qui donne sur l'avenue des Champs-Elysées.
— Mais je vous re verrai ?
— Je serai après-demain goir aux Italiens.
— A bientôt donc, en tout cas.
— A bientôt.
Et l'intendant s'éloigna.
Quand il eut disparu, Spavento essaya de se replonger dans son fauteuil et dé continuer, à fumer.
Mais au bout de cinq minutes, il se levait avec agitation, et se mettait à parcourir le petit salon à grands pas.
Tout ce que lui avait dit l'intendant lui revenait à l'esprit, et mille suppositions inquiétantes se dégageaient des paroles et de l'attitude de son hôte.
Pourquoi ce Bernhardt avait-il été agent de police?
Quelle était cette histoire de guillotiné, an moins invraisemblable, qu'il venait de lui raconter? Que fallait-il enfin chercher au fond de ces mystères ?
Bientôt le regard de Spavento se dirigea da côté de la porte qui donnait accès dans la chambre du mort, et ne put plus s'en détacher.
C'est là qu'était le mot de l'énigme, et un irritant désir d'y pénétrer s'empara de lui.
Instinctivement il marcha vers cette porte, et sa main chercha à l'ouvrir.
Chose singulière, la clef était dans la serrure.
Spavento eut une hésitation suprême, et comme un frisson de terreur.
Il jetait brave cependant... mais les circonstances au milieu desquelles il agissait, n'étaient pas ordinaires, et de plus hardis eussent tremblé peut-être.
Enfin, il fit un effort sur lui-même, et tourna la clef.
La porte s'ouvrit.
Et d'abord, dans le premier moment il ne vit rien.
Une lampe suspendue au plafond ne jetait dans la chambre qu'une lumière douteuse et en quelque sorte sépulcrale.
Mais peu à peu son regard se familiarisa avec l'obscurité que rayait cette faible clarté, et il put distinguer quelques objets.
La chambre était tendue de velours noir dans toute sa hauteur ; à droite et à gauche il y avait un prie-dieu; au fond, un grand crucifix d'ivoire se détachait d'un cadre d'ébène. *'
Puis, au milieu, un cercueil au couvercle de verre, à travers lequel on pouvait voir à l'intérieur!...
Quelque empire que Spavento exerçât sur lui-même, il était, en ce moment, fortement impressionné, et pendant quelques secondes il resta indécis et troublé, n'osant avancer ni reculer.
La curiosité cependant fut plus forte que toutes ses appréhensions. — 11 fit deux pas encore, se pencha avide sur le cercueil... et regarda !
L'effet ne se fît pas attendre; et presque aussitôt, il se releva avec un cri.
Le cadavre était là!...
Mais non un cadavre ordinaire, et comme nous les présentent les procédés usuels d'embaumement ; à celuici, la tête manquait, et les bras aussi bien que les jambes paraissaient avoir été rapportées, après avoir été violemment détachées.
Spavento sentit ses cheveux se dresser d'horreur sur son crâne, pendant qu'une sueur glacée inondait ses tempes.
— Qu'est-ce que cela signifie? balbutia-t-il d'une voix qui s'étranglait dans sa gorge.
Et désormais poussé par un intérêt supérieur, il se pencha de nouveau sur le cercueil, et se remit a examiner avec plus d'attention encore l'étrange cadavre qu'il avait sous les yeux.
Il ne s'était pas trompé.
Ce qu'il avait vu, il l'avait bien vu.
Toutes les particularités qu'il avait observées existaient bien. Il n'était plus possible de douter.
La réalité saisissante, terrible, se dressait devant lui, et son esprit surexcité cherchait l'explication de cette sinistre exhibition.
Tout à coup, il fît un soubresaut effaré, se cramponna aux rebords de la bière pour ne pas tomber, et proféra une imprécation rauque et inarticulée.
— Là! là... murmura-t-il ; cette tache noire... au-dessus du sein gauche. Vais-je devenir fou ! C'est impossible... Où suis-je donc ici? Quel démon m'a poussé dans cette demeure maudite ?
Il pressa son front de ses deux mains violentes, comme pour y fixer la raison près de s'échapper, et bondit hors de la chambre.
Il n'y avait personne, — la bougie s'était éteinte, — Bernhardt n'était pas revenu.
Au dedans, l'obscurité la plus complète, au dehors, le silence le plus profond.
11 fît quelques pas pour gagner la porte et se prit à frissonner en entendant le parquet craquersous ses pieds.
Alors, une terreur sans nom s'empara de lui ; il tourna de tous côtés ses regards terrifiés, sentit sa gorge se serrer à l'étouffer, et oppressé, haletant, la tête en feu, il bondit dans le parc et courut sans savoir précisément où il allait.