‹ Mémoires d'un commissaire de police (volume 2)Chapitre 16 sur 58 · CE QUE C'ÉTAIT QUE LA NUBIENNE · texte numérisé non relu

CE QUE C'ÉTAIT QUE LA NUBIENNE

— Ma foi, monsieur, dit Hector, quoique je n'aie pas l'honneur d'être connu de vous, voulez-vous me permettre de vous serrer la main ?

— Avec plaisir, répondit Raymond, mais puis-je savoir à quoi je dois cette bonne fortune.

— A votre chance donc !

— Comment cela?

— Eh ! sans doute, vous venez de me venger de mon plus terrible adversaire, il me manquerait quelque chose si je ne vous remerciais pas.

Raymond s'était levé. Il fit quelques pas avec son interlocuteur.

— Il y aurait une manière de me remercier, dit-il, qui me serait encore plus agréable.

" — Laquelle ?... fit Hector.

— Avez-vous, ici, quelque chose ou quelqu'un qui vous retienne ?

— Ni l'un, ni l'autre.

— En ce cas, vous êtes libre ?

— Parfaitement.

— Eh bien, si vous le voulez, nous pourrons partir ensemble, à pied, en causant.

— Tiens..., c'est une idée cela.

— Et vous acceptez ?

— Je suis tout à vous.

Les deux jeunes gens se séparèrent, et Raymond se disposait à aller saluer le duc quand un homme fendit tout à coup la foule des invités, et se dirigea précipitamment vers Palmarès, qui causait avec Colonna.

L'homme qui venait d'entrer, était Spavento.

Son visage était pâle, ses cheveux en désordre ; il passa sans remarquer Raymond que la contraction de ses traits frappa, et qui s'arrêta pour le regarder.

Ce que Spavento cherchait, c'était le duc.

Il arriva auprès de lui essoufflé et lîors d'haleine.

Le duc fronça le sourcil à sa vue.

— Pardieu ! que vous est-il donc arrivé, monsieur Spavento, demanda-t-il à haute voix ; et d'où vous vient l'air étrange que vous apportez ici ?

— Monseigneur, monseigneur, il faut que je vous parle, dit Spavento, en respirant avec force.

— Eh bien.... je vous écoute.

— Pas ici.

— Pourquoi cela ?

—^ Tirons de ce côté... mettons-nous à l'écart ; les choses que j'ai à vous dire sont de la plus haute gravité !

Le duc pensa qu'il devait s'être passé quelque chose de sérieux, et, tout en conservant son attitude calme, il fit quelque pas, et s'enfonça dans l'embrasure d'une fenêtre.

— Et maintenant, parle, dit-il ; qu'as-tu à réapprendre?

— Je sors de chez la Nubienne, répondit Spavento.

— Tu l'as vue?

— Non, monseigneur; mais ce que j'ai vu dans rhôtel est plus effrayant cent fois que tout ce que vous pourriez imaginer.

— Qu'est-ce donc ?

— Un cadavre !

— Hein !

— Un cadavre, sans tête ; vous entendez, monsieur le duc, sans tête I et qui porte, au-dessous du sein gauche, cette petite marque noire que vous connaissez.

Un frémissement involontaire agita les lèvres du duc, et son regard s'arrêta avec une sombre expression sur son interlocuteur.

— Tu as mal vu ! répliqua-t-il avec un ricanement ; ce que tu rapportes là est impossible ....

Spavento passa ses doigts crispés dans ses cheveux.

— Impossible 1 répondit-il d'un ton ardent ; c'est aussi ce que je me suis dit ; mes sens pouvaient avoir été trompés, je pouvais être le jouet de quelque hallucination ridicule ; je l'ai cru un moment.... mais j'étais seul dans la chambre, j'ai eu le temps d'examiner à mon aise ; et je vous le répète, et sur ma vie, je le jure, c'était bien une marque noire comme les autres, et la marque était bien au-dessous du sein gauche, et pas autre part !

Le duc secoua la tête avec énergie.

— Cette femme ! dit-il avec l'accent de la rage ; quelle est cette femme ?

— Je l'ignore.

— Et ce Bernhardt.

— Impénétrable.

Le duc eut un geste violent.

— C'est bien I poursuivit-il ; il y a là un mystère inexplicable que je découvrirai à tout prix. — Demain, nous irons tons les deux à l'hôtel de la Nubienne.

— Y songez- vous, monseigneur ? se récria Spavento.

— Demain, je le veux ; ne réplique pas, et songe seu lement à obéir.

Spavento se tut.

A ce moment, du reste, Raymond venait de s'approcher pour prendre congé de lui.

Mais au lieu de s'éloigner, après les banalités d'

il se tourna tout à coup vers Spavento, comme si une pensée soudaine avait traversé son esprit.

— Parbleu ! dit-il, je suis bien aise de vous rencontrer, car j'ai un renseignement précieux à vous donner.

— A moi ! fit Spavento.

— Vous avez paru tantôt désireux de pénétrer le secret que semble cacher cette femme que vous appelez la Nubienne.

— En effet, nous nous en sommes entretenus aux Italiens.

— C'est cela même : eh bien ! en passant à mon hôtel, avant de venir chez Mousseline, j'ai trouvé mon intendant, qui est l'ami de Bernhardt, et je lui ai demandé les renseignements que vous désiriez obtenir.

— Et il vous les a donnés ?

— Aussi complets que possible..., et je puis vous les redire.

Spavento et le duc échangèrent un regard, et s'apprêtèrent à écouter.

— La Nubienne, poursuivit Raymond, sans paraître s'apercevoir de l'intérêt profond avec lequel ses paroles étaient recueillies ; la Nubienne est la fille d'un puissant chef maronite ; et elle s'est vue obligée d'abandonner son pays» à la suite d'une sédition dans laquelle son père a perdu la vie. Se trouvant seule au monde, ne voulant accepter aucune consolation de quelque nature qu'elle fût, elle a adopté le costume que vous lui voyez, et s'est mise à voyager. Voilà deux années au moins qu'elle mène cette existence.

— Et son père est mort ? insista Spavento.

— Il a été décapité I — et c'est ici que s'affirme la bizarrerie de la jeune femme ; son père mort, elle n'a jamais pu se résigner à s'en séparer, et après l'avoir fait convenablement embaumer, elle voyage avec le cadavre mutilé, auquel, dans tous les hôtels où elle séjourne, elle réserve une chambre spéciale placée expressément sô\is la garde de son intendant.

Et maintenant, monsieur Spavento, ajouta Raymond,

vous en savez aussi long que moi sur le compte de la Nubienne, et vous pouvez en faire votre profit.

Puis il salua courtoisement le duc, et gagna la porte, sur le seuil de laquelle il rejoignit Hector Beaulieu.

Le duc resta un moment indécis et troublé.

— Que dis-tu de l'histoire du Maronite ? demanda-t-il aussitôt à Spavento.

Celui-ci remua la tête en signe d'incrédulité.

— Je trouve l'histoire ingénieuse, monseigneur, répondit-il ; mais l'intendant de notre jeuqe inconnu a oublié une chose importante.

— La marque noire, n'est-ce pas ?

— Précisément.

— J'y pensais comme toi.

— Et j'en conclus, acheva Spavento, qu'il est urgent de surveiller l'hôtel des Champs-Elysées, et qu'il ne faut pas perdre de vue l'hôtel de Bade.

— Aurais-tu des soupçons sur Raymond?

— Monsieur le duc, j'ai des soupçons sur tout le monde. Demain, la Varlope ira s'installer rue du Faubourg-Saint- Honoré, et son homme stationnera sur le boulevard des Italiens ; nous jouerons de malheur, si nous n'arrivons pas sous peu à un résultat satisfaisant.

Pendant ce rapide colloque, Raymond était sorti en compagnie d'Hector, et, après avoir allumé un cigare, ils avaient pris, par la rue du Faubourg-Saint-Honoré, la direction du boulevard.

Ce fut Raymond qui, le premier, rompit le silence.

— Je vous demande mille pardons, dit-il à Hector, de vous avoir détourné sans motif bien sérieux, mais il ne faut en accuser que la sympathie très-vive que j'ai éprouvée pour vous, en vous rencontrant chez Mousseline,

— Vous êtes tout excusé, monsieur, répondit Hector ; et moi-même je suis très-heureux de vous connaître.

— Vous avez perdu avec tant de bonne grâce, conti-

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mia Raymond, qu'en vérité, ce calme, cette sérénité dans l'infortune m'ont paru l'indice d'un bon caractère.

— Et vous ne vous trompez pas. — Le cœur ! c'est encore ce que j'ai de mieux dans la figure : seulement il ne faut pas trop s'y fier, et l'insouciance avec laquelle j'ai perdu mes billets de mille francs surtout de ce que

je suis très-endetté.

— Comment cela?

— Àh! voilà, — en moins de deux années j'ai dissipé quelque chose comme deux cent mille francs, et quand je me suis vu au bout du fossé, prêt à me lancer la tête la première dans l'abîme, la Providence s'est présentée à moi, sous la forme visible du banquier Médina.

— Ah ! ah I et que vous a dit cette providence d'une nouvelle essence ?

— Elle m'a tenu à peu près ce langage :

l'anniversaire.

— Hector, mon ami (c'est la Providence ou le banquie r Médina qui parle), Hector, mon ami, tu es ruiné ; tu n'as plus même une pièce du pape dans ton escarcelle, et demain ta ressource suprême, et la seule honorable, sera le suicide...

-*- Ah! diable!

— Eh bien, je veux te sauver. Tu as des dettes criardes, je les payerai ; tu as vendu tes chevaux, je les rachèterai pour te les rendre; tu aimes le jeu et les femmes, je te donnerai de l'argent autant que tu en voudras pour satisfaire ta passion. Vous comprenez si j'étais étonné

d'un tel langage : Et qu'exige-t-on de moi pour toutes ces faveurs? demandai-je.

— Rien, sinon "le reçu régulier de toutes les sommes que je te prêterai. — Ma foi ! c'était trop beau, j'acceptai la proposition. Et voilà pourquoi je joue, et pourquoi ces dames ont encore pour moi quelque respect I

Raymond était devenu pensif et soucieux.

— Et vous ne vous êtes jamais demandé, dit-il, ce qui poussait Médina à vous gratifier de ses faveurs?

— Je m'en serais bien gardé!

— Il doit y avoir une raison à ces libéralités?

— Probablement.

— Et vous ne l'avez pas cherchée.

— A quoi bon ?

Raymond se tut un moment, — il était fort ému, — on eût dit que quelque chose d'anormal se passait en lui.

Enfin, il releva le front et attacha son regard sur son interlocuteur.

— Si ce que m'a dit le duc de Palmarès est vrai, reprit-il, vous êtes allié de M. Guillemot?

— Son propre neveu, répondit Hector.

— Et je crois, toujours d'après le duc, que vous êtes même son seul parent.

— En effet..., où voulez-vous en venir?

— De sorte que si, par impossible, M 110 Irène venait à mourir, c'est vous qui hériteriez de l'énorme fortune des Guillemot.

Hector fit un mouvement.

— Voyons ! voyons 1 dit-il avec une sorte de défiance; il me semble que pour un jeune homme de vingt-deux ans, vous envisagez singulièrement les choses....

— C'est à les regarder ainsi, répondit Raymond, que l'on se fait une juste idée des hommes.

— Ah ï ça... Ce n'est pas pour moi que vous dites cela.

— Sur ma vie et sur mtm honneur, monsieur, je vous le jure!

— A la bonne heure !

— D'ailleurs, je crois que vous êtes fort mal avec M. Guillemot.

— Le père Guillemot m'a en horreur. Ce qui ne l'empêche pas, cependant, de m'adresser une invitation chaque fois qu'il donne une soirée.

— Et vous n'y allez pas ?

— Jamais ! quoique j'en aie été pourtant bien tenté. Mais cette tentation tenait à une raison particulière.

-r- Laquelle ?

— C'est que les invitations dont je vous parle, et qui m'ont été expédiées tout l'hiver dernier, portaient mon adresse, écrite de la main même de ma cousine.

— Elle regrette de ne pas vous voir !

— Oh ! je ne confonds pas Irène dans l'indifférence que m'inspire la famille. La pauvre enfant ! nous avons été élevés ensemble ; jusqu'à l'âge de douze ans, nous ne nous sommes pas quittés. Seulement, moi je suis devenu ce que le père Guillemot appelle un mauvais sujet, tandis qu'elle est restée un bon petit ange bien innocent et bien doux.

— Alors vous ne savez rien de ce qui se passe rue Saint-Maur?

— Est ce qu'il peut s'y passer quelque chose ? -— Peut-être.

— Quoi donc ?

— Retournez-y.... et vous ne tarderez pas à l'apprendre.

— Voilà que vous m'intriguez. Vous m'en dites trop ou trop peu.

Raymond prit la main de son jeune compagnon dans les siennes, et la serra avec une effusion sincère.

— Vous faire la confidence de ce que je sais, y ajouter ce que je devine, répondit-il, serait vraiment beaucoup trop long, et peut-être dangereux en ce moment. J'espère bien d'ailleurs que nous nous reverrons et, dans quelques jours, il me sera permis d'être plus explicite.

LA LANTfcRNE ROUGE 115

— Vous voilà chez vous, je crois, répliqua Hector.

— Et mon intendant doit m'attendre.

— Songez que je ne vous tiens pas quitte.

— Je compte sur votre mémoire, mais je me fie encore plus à mon cœur.

Les deux jeunes gens se serrèrent la main. Hector continua son chemin jusqu'à la rue Richelieu où il demeurait, et Raymond entra à l'hôtel de Bade.

Ainsi qu'il l'avait dit, son intendant l'attendait, et ce fut lui qui vint lui ouvrir.

— Tu ne t'es pas couché, Michel ! fit Raymond, en remettant son pardessus aux mains de ce dernier.

— Non, monsieur, répondit l'intendant.

— Pourquoi cela?

— J'avais à vous parler.

— A quel propos ?

L'expression du visage de Michel devint tout à coup sérieuse et triste.

— Hier, répondit-il, je n'ai pu dire que quelques mots à monsieur, dit Michel ; mais je ne voudrais pas laisser passer la nuit sans lui rappeler que c'est demain l'anniversaire !

Raymond se leva à demi, et un sanglot gonfla sa poitrine.

— Le 13! tu as raison.... le 13! répondit-il d'une voix sombre, et comme avec un frisson ; il faut que nous partions.

— Oui, monsieur.

— Y as-tu songé?

— Tout est prêt.

— Et nous pourrons quitter Paris...

— A onze heures, par. le train express.

— Bien! bien! Michel.... tu me réveilleras à neuf heures; et demain, nous serons où m'appelle le plus sacré et le plus douloureux de mes devoirs !

Michel salua et sortit.

Quoique la nuit fût bien avancée, Raymond ne se coucha pas tout de suite.

Et, pendant quelques minutes, il se prit à réfléchir à la nuit qu'il venait de passer, et à ce monde singulier auquel il s'était trouvé mêlé.

Quand par hasard, les silhouettes de Colonna, de Ricordi ou de Spavento, venaient à se profiler devant ses yeux, son visage prenait tout à coup une farouche expression, et son cœur se soulevait dans sa poitrine avec des rugissements de lion emprisonné.

Mais cela ne durait pas longtemps.

Presque aussitôt l'image d'Irène se présentait à sa pensée, et alors tout ce qu'il y avait en lui de jeune, d'ardent, d'enthousiaste se frayait une issue à travers ses autres préoccupations ; et son front reprenait sa sérénité.

Raymond se sentait entraîné, malgré lui, par une pente insensible vers un sentiment nouveau, ignoré jusqu'alors et dans lequel il puisait des jouissances inconnues.

Il n'avait jamais aimé encore, et au trouble de son esprit, à l'espèce d'énervement de tout son être, il comprenait qu'il touchait à une phase imprévue de la vie.

C'est dans ces dispositions qu'il se coucha. Il était bien près de quatre heures du matin. Le jour commençait à poindre.

Toutes les images qu'il avait entrevues dans sa rêverie, flottèrent encore pendant quelque temps autour de son chevet. Puis, ses yeux se fermèrent, et le sommeil s'empara de lui....

Vers neuf heures, Michel vint le réveiller.

Il sauta à bas de son lit, s'habilla à la hâte, et prit à peine quelque nourriture.

Michel se tenait debout, et attendait ses ordres en silence.

— La voiture qui doit nous conduire à la gare est prête ? demanda-t-il en finissant de déjeuner.

— J'ai réfléchi, monsieur, répondit l'intendant ; et je crois qu'il serait imprudent de prendre le train à la gare * * Paris.

— Pourquoi cela ?

— On pourrait nous suivre.... soupçonner la direction que nous allons prendre et deviner peut-être le but de notre voyage.

— C'est bien invraisemblable.

— Pas autant que vous le supposez, — depuis une heure il y a, à la porte de l'hôtel, un mendiant estropié que je n'y ai jamais vu, et qui me semble suspect.

— Soitl mais quel est ton projet?

— J'ai fait venir un coupé.... nous aurons l'air de sortir pour aller en courses, et arrivés aux Champs- Elysées, avec quelques louis, nous déterminerons le cocher à nous mener à la première station.

— Comme tu le voudras.

— Alors nous partons !

— Partons.

Quelques minutes plus tard, Raymond et Michel disparaissaient au trot allongé des deux chevaux du coupé.

Ainsi que l'avait dit l'intendant, il y avait à la porte de l'hôtel un mendiant qui, d'une voix lamentable, cherchait à apitoyer les passants sur ses infirmités.

Il était là depuis une heure.

Mais à peine eut-il vu Raymond s'éloigner qu'il tira un petit carnet de sa poche et y écrivit quelques mots au crayon.

— N° 10787, dit-il, ne pas oublier ce renseignement! L'intendant est malin, mais on n'est pas plus bête qu'un autre, et demain, nous saurons où ils sont allés !

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