‹ Mémoires d'un commissaire de police (volume 2)Chapitre 17 sur 58 · LES REPORTERS DU DUC · texte numérisé non relu

LES REPORTERS DU DUC

Le lendemain, vers deux heures de l'après-midi, le duc de Palmarès, qui venait de déjeuner, se promenait en fumant sous les allées de son parc.

Il faisait une journée délicieuse.

Le soleil dont les jeunes feuilles des arbres tamisaient doucement les rayons, tombait en pluie d'or sur le sable ; les oiseaux chantaient sous les charmilles, c'était partout une sorte de résurrection de toutes choses sous les tièdes haleines du printemps.

Malgré lui, le duc se sentait pénétré par les effluves de la saison nouvelle, les sombres pensées qui souvent agitaient son sommeil, aux heures noires de la nuit, semblaient avoir pris leur vol, comme ces orfraies que le jour épouvante. Et son esprit rasséréné se rétrempait au souffle d'avril qui passait dans l'air en le parfumant.

Il avait donné l'ordre d'atteler sa Victoria ; le temps invitait à la promenade, et il voulait faire un tour de bois.

Mais au moment où il se disposait' à rentrer à l'hôtel, il vit venir à lui Spavento qui s'avançait suivi à peu de distance par un mendiant aux vêtements sordides.

— Monseigneur, dit Spavento, si vous voulez bien le 'permettre, voici Gérôme qui a une communication importante à vous faire.

Celui que Spavento venait de désigner par le nom de Gérôme, n'était autre que l'homme que nous avons présenté au lecteur comme le mari de la Varlope.

Il fît quelques pas, et se trouva en présence de Palmarès.

— Voyons, dit ce dernier ; tu as à me parler. A quel propos ?

— A propos du jeune homme.

— Raymond ?

— Oui, monseigneur.

— Que sais-tu sur son compte ?

— Voici.... hier, vers onze heures, je m'étais installé à la porte de l'hôtel de Bade, avec l'intention d'y passer ma journée pour voir ce qu'on y faisait, lorsque à l'air affairé de l'intendant, et à certaines dispositions qui me parurent suspectes, je me doutai que l'on se préparait à un voyage.

— Un voyage ! Mais Raymond n'y a fait aucune allusion, dit le duc.

Le mendiant reprit :

— Ce qu'il y a de certain, dit-il, c'est que je ne m'étais pas trompé. A onze heures moins cinq, je vis arriver un coupé à deux chevaux, le jeune homme et son intendant y prirent place, et fouette cocher ! Le coupé eut bien vite disparu par la Ghaussée-d'Antin.

— Où allait-il ?

— Je n'en savais rien.... et il m'était difficile de le suivre, sans donner l'éveil, d'autant qu'il allait bon train ; seulement, j'avais retenu le numéro du sapin, et avec ça, il y avait de la ressource.

— Enfin....

— Enfin, ce matin, vers huit heures, j'ai aperçu un coupé qui me sembla bien avoir la tournure de la veille. — Il était couvert de poussière, les chevaux paraissaient éreintés, et le cocher dormait comme un sénateur sur son siège. — Je m'approchai du coucou, et je vis .qu'il portait le numéro 10787.

— C'était le tien ?

— Comme vous dites, monsieur le duc, et cette fois, je le pigeai de façon à ce qu'il ne m'échappât plus. — Bref, et pour ne pas fatiguer l'attention de monsei-

gneur, j'ai appris du cocher qu'il avait conduit son chargement à Maisons, et qu'il avait reçu un bon billet de cent francs pour sa course !

— C'est tout,... fit Palmarès.

— Oui, monseigneur.

— Cela suffit. Spavento, àonne un louis à cet homme, et qu'il s'en retourne par le chemin qu'il a pris pour venir.

Cependant Gérôme avait reçu le louis promis et il ne faisait pas mine de vouloir s'éloigner.

Le duc fronça le sourcil.

— Qu'y a-t-il encore ? demanda-t-il avec impatience.

— Pardon, monseigneur, répondit Gérôme, c'est que je ne suis pas venu seul.

— Qu'est-ce à dire ?.

— C'est-à-dire, que la Varlope et moi, nous nous sommes rencontrés en chemin — on l'avait chargée de surveiller l'hôtel du faubourg Saint-Honoré, et je crois qu'elle a aussi des choses importantes à vous rapporter.

Le duc fit un geste qui voulait dire de laisser approcher la Varlope.

Et celle-ci s'avança, toujours longue, efflanquée, famélique.... mais la démarche grave et digne.

— C'est vous, dit le duc, que Spavento avait envoyée rue du Faubourg-Saint-Honoré....

— Oui, monseigneur.

— Qu'avez-vous vu?

— Pendant la journée d'hier, rien qui soit intéressant. La princesse est allée au bois à cinq heures ; à sept, elle est rentrée à l'hôtel, et toute la nuit s'est passée sans incident. Seulement, ce matin il y a eu quelque chose.

— Quoi donc ?

— Vous connaissez peut-être l'intendant de la princesse.

— Bernhardt?

— C'est cela. — Eh bien, ce matin, vers neuf heures,

je l'ai vu sortir de l'hôtel en costume de voyage, et avec un petit sac de cuir en sautoir.

— Il partait 1

— C'est ce que je me suis dit, et ça m'a paru louche; alors je l'ai suivi de loin, sans avoir l'air, et je suis arrivée en même temps que lui, à la gare Saint-Lazare.

— Mais quelle ligne a-t-il prise ?

— Ah ! voilà le chiendent, voyez- vous ; et, à ce moment, j'ai queuté.

— Comment?

— Sans doute. Comme vous, je me disais : tant v que je ne saurai pas où il va, c'est comme s'il n'y avait rien de fait, et alors, je me suis mise à marcher dans ses bottes en sollicitant son aumône ; ça alla bien pendant quelques minutes, mais à un moment, il se retourna vers moi brusquement, et me lança un regard dans lequel il y avait peut-être plus de surprise encore que de colère. Puis, avisant un agent de police, qui flânait dans le vestibule, il courut lui dire quelques mots à l'oreille, et, après ça, ce ne fut pas long; l'agent me prit par le bras, et me reconduisit jusqu'au bas de l'escalier, en me menaçant du dépôt, si je récidivais. Pendant ce temps, mon intendant avait disparu I

Le duc demeura un moment pensif après ce récit, et réfléchit à ce qu'il devait faire.

Ce qu'il venait d'apprendre n'était pas après tout fort grave, et tout au plus, pouvait-on en conclure qu'il y avait dans la vie de Raymond certains secrets dont il n'était point disposé à faire la confidence à tout le monde.

Toutefois, le duc invita la Varlope et son homme à continuer leur mission d'investigation, et>il les renvoya largement payé6 de leur peine.

Pour lui, il n'y avait qu'un mystère digne d'attirer son attention, et ce mystère, était celui que cachait l'hôtel de la Nubienne.

Instinct ou divination, il sentait qu'il y avait là un danger pour lui, — de quelle nature était-il ? que fal-

lait-il faire pour le conjurer? — il se creusait en vain l'esprit, et ne trouvait rien.

Or, comme complément à ce que nous venons de raconter, voici ce qui se passa le même jour, à quelques heures de distance, à l'hôtel de Bade et à l'hôtel de la Nubienne.

Vers deux heures, une voiture de place s'arrêta boulevard des Italiens ; un garçon de l'hôtel vint en ouvrir la portière, et deux voyageurs sautèrent sur le trottoir.

C'étaient Raymond et Michel.

Gomme Raymond s'empressait de gagner • son appartement, le concierge courut après lui pour lui remettre une lettre que l'on avait apportée pendant son absence.

— Une lettre ! pour moi ! fit Raymond étonné, — et il la décacheta vivement.

Elle était d'Hector Beaulieu.

« J'ai suivi votre conseil, disait Hector ; je suis allé voir Irène, et je ne le regrette pas. Elle m'a accueilli comme autrefois, et cela m'a fait du bien. Bref, le papa Guillemot donne un bal samedi prochain, et j'ai promis de m'y rendre. Seulement, j'ai un service à vous demander. Si je me trouvais transporté seul,' tout à coup et sans transition, dans ce monde inconnu, je pourrais y commettre quelque sottise. Quoique plus jeune que moi, vous me paraissez beaucoup plus sage, et je compte que vous voudrez bien m'y accompagner.

« Je serai samedi, à neuf heures, chez papa Guillemot ; faites-moi l'amitié de vous y trouver à neuf heures un quart. Il paraît que, sous ces latitudes ignorées, on se couche de bonne heure; mais soyez tranquille, si nous nous y amusons, je me charge de faire durer le cotillon jusqu'à six heures du matin.

« Ci-joint une invitation que j'ai demandée à Irène pour vous, et dont elle a daigné écrire l'adresse de sa jolie petite menotte. »

Raymond avait alternativement rougi et pâli en lisant

cette lettre. Mais il se hâta de la -faire disparaître dans sa poche, et se dirigea vers son appartement.

Le même soir, à onze heures, la Nubienne venait de rentrer des Italiens, où elle n'avait passé qu'une heure ; à peine fut-elle dans sa chambre, que Bernhardt lui fit demander si elle voulait bien le recevoir.

La Nubienne tressaillit.

— Bernhardt est de retour ! dit-elle d'une voix frémissante, ah ! qu'il vienne.... tout de suite.... j.e l'attends....

Bernhardt parut aussitôt sur le seuil. Il tenait un splendide bouquet qu'il présenta à la Nubienne.

Celle-ci le reçut d'une main tremblante, et le porta doucement à ses lèvres.

— Ainsi, dit-elle d'une voix émue, il était au rendezvous ?

— Oui, madame.

— Depuis huit années, il n'a pas manqué un seul anniversaire.

Et elle ajouta en frissonnant, pendant que deux grosses larmes coulaient le long de ses joues :

— Ah ! quel amour pourraitjamais remplacer celui-là ! Bien malheureuses sont celles qui ne l'ont pas connu !

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