L AVEUGLE ET LE MUTILE
Le samedi, à neuf heures du soir, Raymond, fidèle au rendez-vous que lui avait donné Hector, prenait place dans son coupé et se dirigeait vers les hauteurs du faubourg du Temple.
Pour tout dire, il était fort ému, et ce n'est pas sans un certain pincement de cœur qu'il approcha de la rue Saint-Maur.
Il allait voir Irène de près, il allait pouvoir lui parler, sentir sa main dans la sienne, et entourer de son bras, pendant l'espace d'une valse ou d'un quadrille, sa taille souple et jeune.
Gomment allait-il être accueilli? comment devait-il l'aborder lui-même? Quelle impression rapporterait-il de cette soirée qu'un hasard favorable accordait à son amour naissant?
Après tout, étaif-cc bien de l'amour qu'il éprouvait pour la charmante enfant, et n'était-ce pas plutôt un intérêt qui prenait sa source dans tout ce que le duc lui avait dit d'Irène !
Comme il approchait de la demeure de M. Guillemot, il aperçut un rassemblement considérable qui s'était formé à quelques pas de la porte principale, laquelle était éclairée par de nombreux becs de gaz placés là pour la circonstance.
Le coupé s'était arrêté ; Raymond passa la tête à la portière, et, dans le milieu du groupe, il remarqua avec un profond étonnement deux acteurs principaux dont l'un était un vieux mendiant à barbe grise, dont l'autre était Hector Beaulieu.
Hector paraissait avoir pris à partie le vieux bohème, qui se défendait» avec chaleur.
L'accusation ne devait pas, du reste, être fort grave, car chaque fois qu'Hector prenait la parole, c'était, dans la galerie, une explosion de fous rires, et une gaieté à laquelle le mendiant lui-même ne dédaignait pas de prendre part.
Raymond ne tarda pas à apprendre ce qui s'était passé.
Hector venait, en effet, de l'apercevoir, et après avoir jeté brusquement une pièce de cinq francs dans la main de son interlocuteur en haillons, il courut au coupé et aida Raymond à en descendre.
Il riait encore do son aventure, quand il aborda ce dernier.
— Ma foi 1 dit-il en lui serrant la main, vous m'excuserez, cher monsieur, mais, vrai.... on en met dans le journal qui ne valent pas celle-là.
— Que vous est-il donc arrivé? demanda Raymond.
— Au fait, tout en marchant, je vais vous la raconter... Figurez-vous que tout à l'heure, au moment de pénétrer chez le papa Guillemot, je me suis trouvé nez à nez avec un vénérable mendiant, portant sur la poitrine un large tableau, et qui, la main tendue, sollicitait ma pitié en s' autorisant de son titre de pauvre aveugle, s'il vous plaît! Moi, vous savez, je suis badaud, et j'ai l'aumône facile. J'y suis donc allé de ma pièce de dix sous. Mais le tableau avait attiré mon attention, et, tout en déposant mon offrande, j'y jetai un regard, et reculai épouvanté.
— Le tableau était atroce, dit Raymond.
-f- Ça... je n'en sais rien, mais, ce qui m'avait frappé, c'était le sujet môme qui s'y trouvait représenté. Sur le devant, la mer bleue ; sur le rivage, des Français débarqués, qui marchent contre une forteresse mal défendue par des Arabes ; puis, dans un coin, sur le premier plan, un obus qui éclate et va enlever la jambe droite et le bras gauche à un pauvre soldat du 37 e de ligne. Vous voyez ça d'ici.
— Mais, quel rapport ?. . .
— Et au-dessous, cette légende : Armand Darbie, âgé de cinquante-cinq ans, privé de deux membres essentiels, par suite d'un éclat d'obus ?eçu au siège a" Alger. — Prie ses vieux compagnons d'armes de lui venir en aide.
— J'avoue que je ne comprends pas.
— Moi, j'avais flairé la chose ; et, sans autre forme de procès, je mis la main sur l'épaule de mon mendiant. — Ah! çà, vieux farceur, lui dis-je en même temps, expliquez-moi pourquoi vous vous dites un pauvre aveugle, s'il vous plaît, quand le tableau qui est là vous représente amputé de la jambe et du bras ?
Vf
Le noble vieillard tressaillit à ma voix, ouvrit des yeux démesurés et me regarda avec stupéfaction.
— Tonnerre de Brest î grommela-t-il d'un ton de fureur concentrée ; c'est encore un tour de cette satanée Varlope ; elle se sera trompée de tableau.
— Que voulez-vous dire?
Le bohème eut un sourire bienveillant.
— Tenez ! dit-il ; je vois que vous êtes un bon zigue, vous ne débinerez pas le truc, et Ton peut tout vous confier.
— Ah ! ah ! il paraît que vous n'êtes pas aveugle?
— Non, mon bon monsieur.
— Pas plus que mutilé.
— Comme vous dites.
— Mais alors...
— Voilà la chose, je suis saltimbanque de mon état. En été, ça donne assez, et la Varlope et moi nous n'avons pas trop à nous plaindre du métier ; mais c'est l'hiver qui est dur, et quand il vient....
— Vous devenez aveugle ou estropié.
— Vous comprenez.
— A peu près.
— Aveugle.... quand je stationne à la porte des églises ; vieux soldat mutilé, quand j'exerce autour des Invalides ou dans les faubourgs : seulement, aujourd'hui, cette chienne de Varlope s'est trompée, et elle m'a accroché sur la poitrine le tableau du vieux soldat pour celui du pauvre aveugle.
Raymond rit de bon cœur à l'histoire que lui racontait Hector; ce dernier, d'ailleurs, l'avait dite mieux que nous ne la racontons, avec ce brio, cet entrain qui est le propre du gamin de Paris.